Roger Borniche, Vol d’un nid de bijoux

L’auteur a été douze ans flic, inspecteur principal de la Sûreté nationale à Paris, après avoir été comique troupier. En 1956, après avoir réalisé 567 arrestations de grands bandits, il devient agent privé de recherche, œuvrant pour les cabinets d’assurance, en même temps qu’écrivain. Il a été adapté plusieurs fois au cinéma. Il décède en 2020 à Mougins, à 101 ans.

Dans ce Vol, il conte le fameux hold-up des bijoux de la bégum, une affaire vraie, qu’il romance pour en faire un polar haletant. Une bégum est l’épouse favorite du sultan, ici celle du prince Ali Salman Khan, fils du chef religieux des ismaïliens et très riche jet-setteur. Il s’est marié en 1949 à Vallauris avec la belle star hollywoodienne Margarita Carmen Cansino, à la scène Rita Hayworth, ex-épouse d’Orson Welles. Il l’a rencontrée à une soirée de la commère hollywoodienne Elsa Maxwell (rien à voir avec Ghislaine, la copine d’Epstein, Elsa était lesbienne et n’a pas eu d’enfant). Rita a de quoi faire fantasmer un gang corse, financé pour l’occasion par la mafia américaine afin de gagner encore plus d’argent pour faire circuler la drogue. Ils ne veulent pas moins que l’enlever pour faire cracher les milliards au bassinet du khan.

Pour cela, un indic est consulté, le colonel Leslie Norton, ancien d’Indochine qui fricote avec le Deuxième bureau et avec la CIA. Sauf que le colonel est pétri « d’honneur » ; il ne veut pas donner la date ni l’heure du départ de la villa de Yakimour par le couple princier. Il donne, pour se débarrasser des importuns, la bonne date et heure, mais un lieu différent. Ce pourquoi l’enlèvement échoue, au grand dam de la mafia yankee. Les passagers de la Cadillac ne sont pas les enfants, mais l’Aga khan et son épouse.

Que faire ? Après tout, déjà main basse sur le nid de bijoux que porte dans une mallette la dame : pas moins de 213 millions de francs, dont un diamant gros comme une pièce de 1 F., « la marquise ». Les hommes disparaissent dans la nature. Mais le gros bas du cul « Prépuce », surnommé ainsi par ses comparses parce qu’il porte un col roulé et n’est pas corse mais juif, a été faire changer en personne la batterie d’une Citroën 11 qu’il venait de voler chez un garagiste – qui le reconnaît sans problème tant il est laid.

Des règlements de compte ont lieu entre le gang corse et la mafia américaine. Commence alors la traque des malfrats pour récupérer les bijoux de la bégum. Les services de police rivalisent, les entités régionales de Paris et Marseille se font concurrence. L’inspecteur Borniche est mis en demeure par « le Gros », son commissaire Vieuxchêne, d’activer tous ses indics, y compris Flora la pute, dite « comtesse » dans le civil. Il lui ménage plusieurs cinq à sept avec son amant, le malfrat Gaston Souveix, dit « Raclette » en l’extrayant de la prison pour deux heures de baise torride. De quoi le faire parler sur l’oreiller, ce que Flora rapporte à l’inspecteur pour obtenir une remise de peine.

Planques, indics, fichier, recoupement des informations – c’est toute une enquête à l’ancienne qui se déroule pour le bonheur du lecteur, bien loin des prothèses et procédures techniques actuelles qui inhibent le plus souvent toute réflexion et initiative personnelle. C’est riche, bien découpé, passionnant. Un retour sur la vie française du début des années cinquante, son Paris aux grosses bagnoles toutes américaines, sa Côte aux villas cossue bien isolées dans la campagne, ses scandales politiques et policiers.

Roger Borniche, Vol d’un nid de bijoux, 1985, Livre de poche 1987, 315 pages, occasion €1,01, e-book Kindle €9,99

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Pensez le réel présent, dit Alain

Les faits divers font réfléchir, mais surtout imaginer. Or l’imagination est la folle du logis, celle qui devrait être enfermée, domptée, canalisée, pour ne pas nous rendre fou en totalité. C’est à la raison de le faire, pense Alain. « L’imagination est pire qu’un bourreau chinois ; elle dose la peur ; elle nous la fait goûter en gourmets. »

Ainsi d’un promeneur écrasé par une automobile, tué net. « Le drame est fini ; il n’a pas commencé ; il n’a point duré ; c’est par réflexion que naît la durée », analyse Alain. Celui qui pense à l’accident en juge très mal, car il n’est pas celui à qui c’est arrivé. « J’en juge comme un homme qui, toujours sur le point d’être écrasé, ne le serait jamais ». C’est insupportable, et mieux vaut un fait réel qu’une hypothèse sans cesse ressassée. « Un fait a cela de bon, si mauvais qu’il soit, qu’il met fin au jeu des possibles, qu’il n’est plus à venir et qu’il nous montre un avenir nouveau avec des couleurs nouvelles. »

On souffre de voir un malade, un vieillard Alzheimer, un ivrogne qui regrette un ami mort. « On souffre parce que l’on veut qu’ils soient en même temps ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont plus. » Mais ce n’est pas le réel. Ce qui est réel est l’instant suivant, pas le passé irrémédiable. « Un homme vieux, ce n’est pas un homme jeune qui souffre de la vieillesse ; un homme qui meurt ce n’est pas un vivant qui meurt », analyse le sage. Il n’y a que les vivants qui soient atteints par la mort et, si l’on y est sensible, c’est par empathie, pas par réalité de la mort en sa propre chair.

« De là un faux jugement sur la vie, qui empoisonne la vie, si l’on n’y prend garde. Il faut penser le réel présent de toutes ses forces, par science vraie, au lieu de jouer la tragédie. » Imaginer est la pire des choses lorsqu’elle fixe l’esprit sur le passé révolu. Le mort est mort, paix à son âme ; rien ne le fera revenir, si ce n’est, peut-être, les souvenirs de ceux qui l’ont connu et les œuvres, bonnes ou mauvaises, qu’il a laissé. Le vieillard ne redeviendra pas jeune, malgré les fantasmes des friqués de la tech qui « croient » cela possible. Il faut faire avec le réel, pas le regretter, ni le fantasmer. Il faut vivre au présent concret, et non dans l’imagination du peut-être.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Agatha Christie, Les écuries d’Augias

Six des douze nouvelles publiées dans divers magazines à partir de 1939, et réunies sous le mythe des travaux d’Hercule, le demi-dieu musclé grec ayant donné son prénom au détective bourgeois belge œuvrant chez les Britanniques. Chaque travail du héros antique est illustré à l’époque contemporaine par des maux bien contemporains.

La première nouvelle, qui donne son titre au tome 2 du recueil français, est en effet un grand nettoyage : celui de la presse de caniveau, qui use de fausses images, fausses nouvelles et faux témoignages pour susciter un scandale politique. Rien de nouveau entre hier et aujourd’hui, sinon le détective aux petites cellules grises.

Tel la chère loque, le dénommé Hercule, bien planté dans la terre du bon sens et de l’observation aiguë, va démonter les fake news à la Trompe du torchon X à la Musk nommé Rayons X. Le Premier ministre du Royaume-Uni fait l’objet d’une accusation de malversations, complètement inventées. Comme il dément, paraissent dans la presse des photos compromettantes de l’épouse du même Premier ministre au bras d’un jeune danseur argentin à Paris. Et la suite est à venir…

Poirot, convoqué pour aider, comme Sherlock Holmes le fit en son temps, enquête – et des indices le conduisent à soupçonner le faux. Il retrouve la doublure de la Première dame et la fait citer au procès. C’est édifiant… et la rumeur s’écroule aussitôt. Il faut dire que c’était avant les ravages viraux des réseaux sociaux informatisés. Mais les faits sont les mêmes, la procédure est la même, le démontage est le même.

Pour le reste, le Taureau de l’île de Crète est un jeune homme soumis à une machination sordide ; il se croit affublé d’une tare congénitale… sans se douter que son père n’est pas son père. Les Chevaux de Diomède introduisent la cocaïne dans la société, via un vieux hobereau, récemment installé, et ses trois « filles » fêtardes et volages. Les Troupeaux de Geryon met en scène un gourou de secte, chimiste inspiré qui injecte à ses victimes la drogue de l’extase, avant de les faire passer de vie à trépas par une maladie qu’elles sont plus susceptibles que les autres d’attraper. Les pommes d’or du jardin des Hespérides est un calice mis aux enchères, acquis par un collectionneur contre son concurrent, mais volé avant qu’il puisse le tenir entre les mains ; Poirot le retrouve, dans un lieu inattendu, simplement par déduction, et il fait à son heureux propriétaire, à qui il le rapporte, une proposition elle aussi inattendue. La capture de Cerbère met en scène un gros chien, gardien d’un bar de fêtards, l’Enfer, où les diablotins cornus font griller de la viande sur le feu tandis que des hôtesses circulent entre les tables et que des éphèbes entièrement nus s’ébattent dans un bassin. Le chien sert de coffre-fort à une poudre bien connue qui se vend sous le manteau.

Nouvelles courtes, écrites sec, parfois elliptiques, comme si certaines étaient des scénarios de romans policier non aboutis. Mais on retrouve ce bon vieux Hercule dans son rôle de Poirot qui donne du goût au pot.

Agatha Christie, Les écuries d’Augias – Des travaux d’Hercule tome 2(The Labours of Hercules), 1947, Le Masque, 1978, 190 pages, €5,00

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Le secret de la pyramide de Barry Levinson

Les scénaristes inventent la première aventure de Sherlock Holmes, que son père fait débuter à l’âge adulte. Ici, Sherlock (Nicholas Rowe) est un lycéen de 17 ans à l’école londonienne vénérable (et privée) de Brompton Academy en 1870, en pleine époque victorienne. En fin de trimestre, il accueille comme voisin de dortoir un échappé d’une école en faillite, John Watson (Alan Cox). Les acteurs ont respectivement 19 et 15 ans, mais sont crédibles comme ados d’âge intermédiaire, ce qui n’est pas toujours le cas au cinéma.

Dès le premier abord, Sherlock fait montre de ses capacités d’observation et de déduction sur John, lui donnant son nom, son origine, son goût pour les pâtisseries – il se trompe seulement sur son prénom, qui n’est pas James mais John. Ce dernier veut devenir médecin comme son père et répugne aux aventures qui le détournerait de son droit chemin. Nous sommes dans le schéma classique du meneur et du raisonnable, l’un entraînant l’autre qui le contient – mais l’aide et le complète.

Des morts mystérieuses se succèdent par coups de folie, après que le spectateur ait vu une silhouette encapuchonnée de noir souffler une fléchette par une sarbacane. Les hommes touchés ont d’horribles hallucinations et finissent par se donner la mort pour y échapper, soit en se jetant par une fenêtre, soit sous les roues d’un fiacre, soit en se poignardant en croyant tuer un dragon qui leur dévore le ventre. Dans le même temps, des jeunes filles disparaissent, pas moins de cinq. Holmes, à la lecture des faits divers et des nécrologies de presse, en est intrigué : quel est le lien entre tous ces décès et disparitions ? Il y en a forcément un, les coïncidences étant rarement fortuites. Mais l’inspecteur Lestrade au nez court en forme de groin (Roger Ashton-Griffiths), à qui il confie ses interrogations, ne veut rien entendre. Il est heureux d’être dans son bureau à ne rien faire – jusqu’à ce qu’il se pique lui-même avec une épine sortie de la fameuse sarbacane, apportée comme preuve par Holmes…

Sherlock, en jeune homme normal, est amoureux de la seule fille de son âge présente dans l’établissement, Elisabeth (Sophie Ward), la nièce du professeur émérite Rupert Waxflatter (Nigel Stock), autorisé sur les instances du maître d’escrime Rathe – prononcez à l’anglaise Rathi (Anthony Higgins), à rester demeurer dans les greniers, où il poursuit ses inventions. Il expérimente en effet un engin volant à pédales, muni d’ailes de chauve-souris, que ses semi-échecs ne découragent pas de perfectionner.

Par la jalousie de Dudley (Earl Rhodes), un élève de sa classe qui voudrait s’emparer d’Elisabeth pour sa vanité de jeune mâle de la haute société, et pour avoir gagné son pari de retrouver un trophée en 60 mn, Holmes est accusé de tricherie à un examen et renvoyé de l’académie. Son professeur d’escrime dit le regretter, mais le conseil d’administration reste inflexible. Il apprécie publiquement le jeune homme, qui l’a mouché plusieurs fois au fleuret, mais se fait moucher à chaque fois qu’il se laisse prendre par ses émotions. Une leçon que Sherlock retiendra : pour être efficace, raison d’abord.

Holmes serre la main de Watson devant son fiacre qui va l’emmener chez son frère aîné, quand ils entendent des coups de sifflet et le rugissement d’alerte du rhombe d’un policeman. Un homme s’est poignardé dans une boutique de curiosités exotiques. C’est Waxflatter, qui meurt après avoir prononcé à l’intention de Holmes ce simple nom : Ithar. Watson découvrira, mais un peu tard, qu’il s’agit d’une anagramme. Il a ramassé un étrange objet en os qui ressemble à une flûte, mais que l’antiquaire de la boutique lui dit être une sarbacane égyptienne. Dans la bibliothèque bien fournie de l’école, dans laquelle Holmes revient clandestinement, il découvre avec Watson que cet instrument était utilisé par une vieille secte d’adorateurs d’Osiris, les Rame Tep.

Un temple de ces fanatiques existe en plein Londres, dans le quartier mal famé des docks, et Holmes ne peut s’empêcher d’y entraîner Watson et Elisabeth pour en savoir plus. Dans un dépotoir abandonné, il découvrent un pyramidion dont Holmes énonce qu’il pourrait s’agir du « sommet émergé de l’iceberg ». Trait d’humour britannique, le plancher pourri cède et les trois se voient glisser jusqu’en bas d’une grande pyramide en bois, dont le sommet seul émergeait. Des bruits étranges à l’intérieur : la secte en cérémonie. Un vasistas permet d’accéder aux yeux du bélier Amon, qui surmonte la scène. Des sectateurs sont en train d’envelopper de bandelettes une jeune fille inerte, droguée, avant de la porter en sarcophage. Le grand prêtre à tête d’Anubis actionne deux leviers qui font couler un liquide bouillonnant sur son corps et elle crie. « Arrêtez, elle est vivante ! » ne peut s’empêcher de hurler Holmes, et les voilà découverts et pourchassés.

Touchés de fléchettes, ils se retrouvent dans le cimetière de Londres où ils ne tardent pas à avoir chacun des hallucinations, correspondant à leurs inconscients. Seul Holmes se retrouve en proie à une hallucination « réelle », un sectateur brandissant un sabre courbe pour le trancher. Il se défend en escrimeur à l’aide d’une pique tirée de la barrière en fer d’une tombe, jusqu’à ce qu’un policeman mette l’assaillant en fuite. C’est après cette aventure que Holmes jette sur le bureau de Lestrade les fléchettes empoisonnées qui les ont touchés et que Lestrade, toujours lent à comprendre, finit par y arriver.

Dans le grenier de Waxflatter, Watson découvre une gravure représentant les camarades d’une école où le professeur est en compagnie de tous ceux qui sont morts par faux suicides après les hallucinations. Seul l’un d’entre eux est encore vivant, Chester Cragwitch (Freddie Jones), claquemuré dans son château mal protégé. Holmes et Watson lui rendent visite, conduisant ainsi sans le vouloir la silhouette à sarbacane vers sa dernière victime. Cragwitch apprend aux garçons qu’étant jeunes, et très amis, ils avaient décidé en commun de bâtir un hôtel en Égypte, pays favorable à ce nouveau sport anglais qu’est le tourisme. Lors de la construction, les ouvriers avaient mis à jour un ancien tombeau et les villageois s’étaient révoltés, conduisant la troupe à intervenir, dans ces premières années d’occupation de l’Égypte par l’empire. Depuis, la bande d’amis qui avaient renoncé à leur investissement, étaient en butte à la vengeance de deux enfants échappés du massacre et de l’incendie du village, Ithar et sa sœur.

Holmes ne tarde pas à comprendre de qui il s’agit, ce pourquoi Rathe et Mme Dribb (Susan Fleetwood), la gouvernante infirmière du collège, enlèvent Elisabeth comme cinquième momie à sacrifier à Osiris – une femme pour chaque homme tué. Holmes utilise la machine volante du professeur, améliorée grâce à ses soins, pour suivre le fiacre de Rathe jusqu’au temple secret de la secte, où Elisabeth doit être sacrifiée selon les rites. Lui et Watson ne savent que faire en assistant à la scène ; ils ne sont que deux devant une centaine de fanatiques.

Mais Holmes a une idée, fondée sur la physique : il suffit de desceller une seule poutre de l’assemblage en bois de la pyramide pour qu’elle s’écroule. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le ravage provoqué empêche le liquide bouillant de tuer Elisabeth sous bandelettes, met le feu aux tentures et au bois, fait courir les sectateurs dans tous les sens. Mme Dribb, qui s’avère être la sœur de Rathe (n’oubliez pas de prononcer Rathi), dont le nom à l’envers est Ithar, veut tuer Holmes d’une fléchette, mais celui-ci, au corps à corps avec elle, souffle le premier, ce qui exécute la meurtrière. Ithar a enlevé une fois de plus Elisabeth et l’emporte dans son fiacre, mais Watson réussit à prendre l’initiative d’user d’une corde et d’un grappin pour l’en empêcher, et sauver Holmes des flammes par la même occasion. Rathe tire au pistolet et Elisabeth, qui s’est interposée, est touchée mortellement au ventre. Sherlock Holmes affronte alors Rathe-Ithar en duel au-dessus de l’eau gelée de la Tamise, pas moins de dix centimètres de glace en cette période de petite glaciation intermédiaire. Il finit par avoir le dessus et Ithar finit sous la glace… jusqu’au post-générique, mais il faut en supporter la litanie des centaines de gens pour faire un film jusqu’au bout. Après l’enterrement d’Elisabeth, Holmes quitte Watson pour les vacances, mais ne reviendra pas à l’académie Brompton. Il promet cependant de revoir son ami, qui va poursuivre paisiblement ses études de médecine.

Premier film à intégrer une image de synthèse, le chevalier hallucinatoire sorti du vitrail, supervisée par John Lasseter à la tête du jeune studio Pixar, il n’a pas connu le succès escompté, on ne sait trop pourquoi. L’air du temps n’était peut-être pas à l’aventure, au sectarisme égyptien (qui fera le succès de La Momie en 1999), à l’exercice de la raison. On préférait les gros muscles de Schwarzy à l’adolescent longiligne, et la grêle de balles aux déductions intellectuelles.

DVD Le secret de la pyramide – Young Sherlock Holmes(Pyramid of Fear), Barry Levinson, 1985, avec Nicholas Rowe,‎ Alan Cox, Anthony Higgins, Sophie Ward, Susan Fleetwood, Paramount Pictures France 2004, doublé Allemand, Anglais, Espagnol, Français, Italien, 1h44, €5,99, Blu-ray €12,82

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Guy de Maupassant, Bel-Ami

Georges Duroy, un jeune homme bien de sa personne, taille fine, moustache blonde, air avenant, se taille une place dans Paris grâce aux femmes et au journalisme. Issu d’un couple de paysans cabaretiers normands, il est « monté » à la capitale par ambition, dans ce siècle où quitter la terre était l’avenir. Un temps militaire en Algérie comme sous-officier de cavalerie légère des hussards, où il a aimé descendre de l’Arabe comme du sanglier, il en a eu assez de la discipline et du climat. Engagé comme employé aux Chemins de fer du Nord, il végète, se privant de tout aux fins de mois.

Il retrouve un soir dans la rue un ancien copain de régiment, Charles Forestier, bourgeois établi et marié, et surtout journaliste à La Vie française, un journal financé par les affaires et le clan politique qui soutient l’affairisme. Duroy lui disant sa gêne, Forestier le fait engager comme assistant journaliste auprès de lui pour le double de son salaire aux chemins de fer. Il le convie à une soirée mondaine à son domicile, où il rencontrera du monde, notamment sa femme et le directeur du journal, Walter. Après s’être payé un costume et une pute, Duroy apprivoise les convives en contant avec verve ses souvenirs en Algérie. Il fait la connaissance de celles et ceux qui vont compter pour son ascension : Madeleine l’épouse de Forestier, Norbert de Varenne poète pessimiste et Jacques Rival chroniqueur parisien, Walter le patron de La Vie française et sa femme Virginie, Clotilde de Marelle et sa fille Laurine encore enfant. Il plaît à la gamine, première marche pour séduire la mère ; elle l’appelle Bel-Ami, surnom gentil qui lui restera et sera adopté progressivement par les autres.

Il doit écrire un article sur l’Algérie mais, autant il parle avec aisance en société, autant il a peine à écrire – vieux défaut de l’éducation française qui fait qu’on écrit autrement qu’on cause. Forestier lui conseille de voir sa femme. Celle-ci l’aide volontiers, comme elle aide son mari. Elle est fine, cultivée, et sait trousser une anecdote, sans oublier de rajouter des histoires inventées pour faire plus vrai. C’est le début d’un attachement, qui passera de l’intérêt à l’amitié puis à l’amour, avant la trahison.

Car Georges Duroy est un arriviste qui n’a pour seule jouissance que son égoïsme de prédateur. Il séduit Clotilde de Marelle et couche avec elle régulièrement dans le dos du mari ; elle loue même un petit meublé en rez-de-chaussée pour faciliter la chose. Il s’entiche de son métier sous l’égide de Saint-Potin, reporter qui lui apprend les ficelles du métier, et recueille des « échos » qui ont du succès. Comme Forestier tombe malade d’une mauvaise toux qui le conduira à la tombe, il prend de l’importance au journal. Madeleine le supplie de venir à Cannes où son mari se meurt dans leur belle résidence secondaire. Georges Duroy est atterré par la mort, l’effroi du moribond, la chair qui déjà sent. Il veut vivre et se lance à corps perdu dans la réussite pour ne pas perdre de temps. L’ambition sociale comme antidote à la mort inéluctable, c’est le roman de l’énergie.

Georges n’hésite pas à demander sa main à Madeleine qui, après quelques mois de deuil décent, y consent. Elle l’aide pour ses articles et Georges Duroy investit la place de Charles Forestier, jusqu’à se faire harceler par ses collègues sous le nom de Forestier parce que ses articles ont le même style (celui de Madeleine). Son épouse invite le grand monde, où elle glane des informations utiles pour le journal. Elle s’aperçoit que Virginie Walter a le béguin pour le bel homme resté jeune qu’est son mari, et le lui dit. Bien que prude et rigide, Georges en fait le siège, par jeu, jusque dans une église ; elle finit par céder, mais ce fut long et éprouvant. Elle sera désormais possédée par lui, aspirant à la baise comme une bacchante, une fois les digues morales crevées. De l’inconvénient d’être un tombeur…

Madeleine, sa femme indépendante et calculatrice, a probablement trompé Forestier avant de le tromper lui. L’héritage de tous ses biens que lui fait le comte de Vaudrec, sans enfants, rend encore plus frustré Duroy. Comme mari, il doit approuver le legs devant notaire ; or il hésite : ne serait-ce pas clamer à la face du beau monde que sa femme avait une liaison avec le comte ? Il convainc Madeleine de faire part à deux, la moitié de l’héritage lui revenant, ainsi le comte sera-t-il considéré comme un ami du couple et pas comme l’amant de Madeleine. Le voilà nanti d’un capital de 500 000 francs, lui qui n’avait rien.

Il veut rompre avec Madame Walter, un brin collante et immature, mais elle lui révèle un secret d’affaires pour le garder. Le nouveau ministre des Affaires étrangères Laroche-Mathieu, qu’il a contribué à amener au gouvernement par ses articles incendiaires sur le précédent, complote la colonisation du Maroc, soutenu par le patron de La Vie française qui a acheté une bonne partie de l’emprunt marocain, encore non garanti, en plus de centaines d’hectares de terres dans le pays. Acheter de la dette marocaine permettra de faire la culbute, une fois la colonisation lancée et l’emprunt garanti par l’État français. Ce délit d’initié, que le ministre a passé sous silence en demandant à Duroy d’écrire un article mitigé, rapporte encore 75 000 francs à Duroy, qui signe désormais ses articles « du Roy » et ajoute, sur les conseils de Madeleine, une particule, « du Cantel » pour Canteleu son village normand. Mais Walter et Laroche-Mathieu sont devenus riche à millions dans l’opération, ce qui frustre une fois de plus l’ambitieux Georges qui y a contribué, sans être récompensé.

Il décide alors de divorcer de sa femme en la faisant prendre en flagrant délit d’adultère avec Laroche-Mathieu, tout nu dans un lit de garni, par le commissaire de police du quartier. Il casse ainsi la carrière du ministre trop vantard, qui ne l’a pas emmené avec lui dans l’affaire du Maroc, et change de femme. Une fois libre, il peut épouser Suzanne, la fille aînée des Walter qui l’aime bien dans sa naïveté nourrie de romanesque, et ainsi profiter de sa dot à millions. Madame Walter refuse catégoriquement mais Monsieur Walter, réaliste froid en affaires, reconnaît le talent de Georges et consent. Après le mariage en grandes pompes à l’église de la Madeleine, il se fait dès lors appeler « baron du Roy de Cantel » – les titres n’étant plus reconnus par la République, et la société acceptant bien volontiers que les riches portent particule (ainsi Balzac, devenu « de » Balzac).

Vulgaire et peu cultivé, Georges Duroy sait s’insinuer et apprendre ; il a l’énergie chevillée au corps, seule vertu qui compte dans le monde d’après 1789, comme Stendhal l’a montré. L’arrivisme est bien considéré si l’on réussit à devenir riche, à baiser et épouser qui il faut – seule l’apparence compte, et la vigueur sexuelle en est une composante. Ce sont les femmes qui, dans la société, font et défont les réputations. Il faut pour cela coucher, sinon aimer, du moins le feindre. Cinq femmes vont initier le jeune Georges Duroy aux secrets de la mondanité et lui assurer la réussite, de Rachel la pute de l’Opéra à Suzanne, la fille du patron millionnaire.

La France est, en cette fin de siècle, en pleine expansion capitaliste et coloniale. La presse, la politique, la finance s’entremêlent, les uns corrompant ou aidant les autres – cela n’a pas changé, sauf que le territoire est désormais le monde. A noter qu’une revue d’affaires nommée La Vie française a paru dès 1945 jusqu’en 1999, avant de devenir La Vie financière puis de disparaître en 2008. Portrait du député Laroche-Mathieu, sous les traits duquel on peut reconnaître nombre de nos députés contemporains, à commencer par François Bayrou :« C’était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans convictions, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel. Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés. Il était assez soigné, assez correct, assez familier, assez aimable pour réussir. Il avait des succès dans le monde, dans la société mêlée, trouble et peu fine des hauts fonctionnaires du moment. On disait partout de lui : ‘Laroche sera ministre’, et il pensait aussi plus fermement que tous les autres que Laroche serait ministre. » (2ème Partie, Chapitre 2)

Les combines, l’argent, l’érotisme de l’intérêt et du plaisir, masquent la mort qui rôde et aura le dernier mot. C’est l’angoisse qui fait vivre à fond cette vie-même, semble dire le roman.

Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885, Folio 1999, 438 pages, €3,50, e-book Kindle Petits classiques Larousse €2,99

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Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande

La suite du Pas de Merlin, chroniqué sur ce blog. Le jeune prince Emrys Myrddin, fils de la reine Aldan, doit fuir la grande Bretagne ravagée par la guerre durant la conquête de l’ouest des Saxons sur les Bretons. Il s’embarque avec le moine Blaise, ex-chapelain de la reine sa mère, qui l’a mandaté pour protéger son fils.

Sur le coracle qui transporte les réfugiés, les trois marins sortent leurs coutelas ; ils vont égorger les migrants pour s’emparer de leurs biens. Par son regard et son agilité, Merlin les met en déroute, aidé du guerrier Bradwen qui rejoint la petite Bretagne pour s’y tailler une place. La brume, la volonté et la rapidité de l’action effraient les paysans ignares qui croient à la sorcellerie, ce pourquoi Merlin et son moine sont dénoncés au seigneur du lieu, l’île de Batta, ancien nom de Batz.

Les évêques, convoqués par le comte de Leon Withur, ont à juger du moine, accusé d’hérésie car il croit en la bonté de Merlin, enfant non baptisé, qui ne peut « donc » (soulignez bien cette manifestation de sectarisme) bénéficier de la grâce divine. Pourtant, Dieu n’est-il pas le créateur de toutes choses ? De tous les êtres ? Y compris le diable ? Blaise est excommunié et condamné à se racheter en fondant sous les ordres du moine Méen un monastère aux marges de la grande forêt celtique qui couvre le centre de la Bretagne. Merlin, lui, s’évade avec l’aide de Bradwen, un soir de brume épaisse sur les marais de Yeun Elez, infesté selon les superstitions de farfadets, korrigans, lutins, fées, elfes et poulpiquets, créatures du diable comme chacun croit savoir.

Les chemins de Merlin et de Blaise se séparent. Bradwen est éliminé par les fines flèches des elfes, une fois dans la forêt, au grand dam de Merlin, fils d’elfe lui aussi, qui en avait fait son ami. Il se retrouve maîtrisé d’une pression sur la veine du cou, déshabillé, couché dans un berceau de fougères. Il dort deux jours, épuisé, avant de se lever, toujours nu, et de scruter la forêt au seuil de son berceau. Il est né à nouveau, chez lui, dans le domaine de son père Morvryn, un elfe qui a aimé la future reine Aldan au point de lui faire un fils.

Merlin fait donc connaissance de son peuple, son grand-père Gwydion, sa demi-sœur Gwendyd qui va toujours nue, les elfes en tunique ou sans rien qui se fondent entre les feuilles et se confondent avec les souches ou la mousse – ce pourquoi un œil humain ne les voit pas. Il apprend la langue elfique, où son nom est Lailoken ; il joue avec les enfants tout nus ; il est initié par les fées des arbres qui tracent sur son corps des runes oghamiques. Puis il se fond dans les éléments durant des mois, étant tour à tour eau, poisson, loutre, daim… Car le peuple des elfes est immergé dans la nature, il ne fait qu’un avec elle – contrairement aux chrétiens, dont le Dieu sépare radicalement l’esprit de la matière, ordonnant à ses créatures humaines d’être maîtres et possesseurs de la nature.

Mais son passé humain, trop humain, rattrape Merlin. Cylid, le serviteur breton de la reine Guendoloena, devenu libre, a hésité longtemps avant d’accomplir la dernière mission : avertir Merlin que son fils est en danger. Treize ans ont passés et Cylid se met en route pour traverser la Manche et rejoindre la petite Bretagne où Blaise est confiné. Juste avant de mourir, il lui demande d’alerter Merlin. Blaise s’enfonce dans la forêt, manque d’être dévoré par les loups, mais Gwendyd la chef de meute, sœur elfe de Merlin, les en empêche in extremis.

Merlin retrouve son moine et entreprend avec lui la traversée vers Dal Riada, où règne son mari Aedan Mac Gabran, le roi des Scots. Mais il est trop tard : le jeune Arthur, fils de Merlin et bâtard d’Aedan, a été adopté par lui comme son fils et traité comme les autres. Son demi-frère aîné Garnait le hait, comme il hait sa marâtre Guendoloena, un peu plus jeune que lui, qui lui a ravi son père. Dans la guerre qui se prépare, il confie à Arthur, 13 ans, un commandement dans l’armée, et se garde bien de se porter à son secours lorsqu’il est pris au piège. C’est le destin historique d’Arthur que de mourir vers 537 à la bataille de Camlann.

Merlin le pressent. Il n’a plus rien qui le retienne, sauf la vengeance envers Ryderc, le roi trop faible, qui se croit roi suprême de tous les Bretons mais est incapable d’obtenir une victoire contre les Saxons. Il se rend à son fort au-dessus de la Clyde pour lui ravir son torque, que le roi Guendoleu avait confié personnellement à Merlin pour le donner au plus valeureux des rois bretons. Ryderc en est indigne. Merlin s’élance en haut de la tour et jette le bijou d’or dans la rivière. Ryderc, fou de rage le tue d’un lancer d’épieu et Merlin meurt empalé, pendu, noyé, comme il l’avait prédit, par l’épieu qui lui a transpercé le corps, le filet sur lequel il est tombé qui l’a étranglé, et l’eau de la Clyde dans laquelle sa tête a plongé.

Fin de l’histoire, un peu rapide. L’auteur conclut, « mais c‘est ainsi que s’achève l’histoire de Merlin, fils et père d’Arthur, ni vraiment fils ni vraiment père, dont on dit que l’âme vit toujours en Brocéliande auprès de Gwendyd. » Intéressante fantaisie historique, proche des faits avérés par les textes, mais qui laisse sur sa faim.

Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande, 2004, Pocket Fantasy 2006, 335 pages, €2,14, e-book Kindle €12,99

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Jean Lartéguy, Les centurions

Un roman de journaliste sur le terrain qui a été militaire, comme ceux qu’il décrit. Roman de génération, des adolescents qui ont fait de la Résistance, se sont engagés par patriotisme dans l’armée de Leclerc, puis sont partis défendre l’empire contre le communisme en Indochine, avant de se retrouver piégés en Algérie, département français, où ils ont moins fait « la guerre » que participé à une « opération spéciale » que les politiciens n’ont jamais eu la volonté de gagner.

Le roman se divise en trois parties. La première au Vietnam, où les parachutistes sont confrontés au travail de fourmi du communisme, qui robotise les corps après avoir lavé les esprits. Ils subissent l’humiliante défaite de la cuvette de Dien Bien Phu, une position stratégique indéfendable, que les états-majors en chambre n’auraient jamais dû penser à occuper. Mais, comme en 40, les badernes qui gouvernent ne connaissent pas le terrain. Une fois prisonniers dans les camps de Ho Chi Minh, les officiers sont « rééduqués » par la propagande, et se convertissent fictivement au communisme pour obtenir des avantages, sans en penser pas moins.

Ils découvrent surtout la force du Vietminh : être dans la population comme un poisson dans l’eau. C’est moins « le matériel » (les profs diraient les moyens) que la force morale qui compte. Pour gagner une guerre, il faut faire adhérer la population à ce qu’on défend. Par exemple la perspective du développement, des libertés, voire l’indépendance. Impensable pour les politiciens de la IVe République, soumis aux lobbies coloniaux ou à la corruption du trafic de piastres. Les combattants qui croyaient à leur mission sont abandonnés à leur mouscaille, les familles locales qui leur avaient fait confiance laissées à leur sort maudit. De quoi être amer.

Lorsqu’ils rentrent d’Indochine, une fois la paix signée à Genève, ces officiers ne se reconnaissent pas dans la France consumériste, politicienne et affairiste de la fin des années cinquante. Ces mercenaires de retour d’Indochine et qui vont être envoyés pour rien en Algérie, sont des Réprouvés, comme ceux d’Ernst von Salomon après la défaite allemande de 1918, suivie du nihilisme politique. Raspéguy les décrit, ces camarades : « Je les sais maintenant naïfs et pitoyables, voulant être aimés et se complaisant dans le mépris de leur pays, capables d’énergie, de ténacité, de courage, mais aussi disposés à tout abandonner pour le sourire d’une fille ou la promesse d’une belle aventure. Ils se sont montrés à moi sous leur vrai jour : vaniteux et désintéressés, assoiffés de comprendre et répugnant à s’instruire, malades à en crever de ne pouvoir suivre un grand chef injuste et généreux et d’être obligé de chercher, parmi des théories politiques et économiques, une raison de combattre… qui remplaçât ce chef qu’ils n’ont pu trouver » III.5. Dans la France des années cinquante, les filles ne pensent qu’à jouir, les garçons qu’à faire la fête, et les adultes qu’à gagner toujours plus d’argent – au prix de toutes les compromissions.

Comme celles de soutenir le FLN en sous-main, pour garder des « intérêts » en Algérie quoi qu’il s’y passe, ou aider par idéal niaiseux des terroristes « cultivés », qui résistent eux aussi à l’occupation étrangère en massacrant, dans des affres sexuelles, femmes et enfants blancs. Le propos de l’auteur est anti-communiste, anti-colonialiste, anti-politicien, ces faux-culs qui promettent de garder l’Algérie à la France tout en négociant secrètement avec les massacreurs. Les personnages sont inventés, mais s’inspirent de personnages réels, tels Aussaresses ou Bigeard. Hypocrisie des politiciens de la IVe : en Algérie, le préfet Serge Barret signe le 7 janvier 1957, sur ordre du ministre résident Robert Lacoste, une délégation de pouvoir au général Massu, disposant que « sur le territoire du département d’Alger, la responsabilité du maintien de l’ordre passe, à dater de la publication du présent arrêté, à l’autorité militaire qui exercera les pouvoirs de police normalement impartis à l’autorité civile ». C’était reconnaître l’état de guerre, donc suspendre le droit du temps de paix. Mais « la morale » à Paris était contre, les juges contre la torture, d’où le sentiment d’être une fois de plus abandonnés et piégés, d’où l’OAS.

La contre-insurrection, ou « guerre révolutionnaire » en référence à Mao son théoricien, consiste à faire la guerre autrement. Fini « l’honneur » et le matériel, place à l’efficacité et à la psychologie. Il s’agit moins de gagner du terrain que de gagner les cœurs et les esprits. Fini l’esprit bovin de 14-18 où l’on exécutait les ordres, chargé de barda. Le capitaine Raspéguy : « Moi, je veux des types qui espèrent, qui veulent gagner parce qu’ils sont les plus agiles, les mieux entraînés, les plus malins, et qu’ils tiennent à leur peau. Oui, je veux des soldats qui aient peur, qui ne s’en foutent pas de vivre ou de mourir. Les délires collectifs, très peu pour moi, c’était peut être ça, Verdun ? » II.3.

Les actions militaires doivent s’accompagner d’actions civiles pour rallier la population et la séparer de la guérilla, le renseignement est crucial et non accessoire (y compris le syndrome de la « bombe à retardement »), la guerre psychologique use de la propagande pour donner une perspective sociale aux actions, et pour contrer la propagande adverse, le quadrillage du territoire permet de garder le terrain sous contrôle économique et moral. Le colonel Roger Trinquier en fait un manuel en 1961 (réédité en 2008 avec une préface de François Géré) : La Guerre moderne, mais le roman de Lartéguy donne l’essentiel.

Si les Américains, en Irak et en Afghanistan, avaient appliqué ces méthodes, qui les ont longtemps intéressés, ils ne seraient pas partis la queue entre les jambes après avoir dépensé en vain des millions de dollars (la seule chose qui compte à leurs yeux). Si les Français sous Hollande avaient allié la politique des tribus à l’opération Barkhane contre les islamistes, ils n’auraient pas échoué aussi lamentablement…

Prix Eve Delacroix de l’Académie française 1960

Deux suites aux Centurions : Les Mercenaires 1960, Les Prétoriens 1961 (chroniqués sur ce blog).

Le film américain tiré du roman est nul et ne comprend rien ni à l’Histoire, ni au propos moral de l’auteur.

Jean Lartéguy, Les centurions, 1960, Presses de la Cité 2011, 588 pages, €25,00

Jean Lartéguy, Les Mercenaires – Les Centurions – Les Prétoriens – Le Mal jaune – Les Tambours de bronze, Omnibus 1989, 1200 pages, €74,83

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Patricia Wentworth, Le marc maudit

L’émule d’Agatha Christie en vieille dame anglaise conservatrice mais féministe sévit toujours. Cette fois après-guerre dans un manoir anglais, huis-clos d’une fermentation familiale qui aboutit au maudit marc. Pas le prénom, mais fort de café. De quoi donner des idées noires pour un polar noir. La détective amateur Maud Silver, toujours vêtue à l’économie comme à l’époque victorienne, et tricotant son éternelle chaussette pour Derek, l’un de ses petits-neveux, est sollicitée par Jimmy Latter, un hobereau de la campagne (non loin de Londres quand même). Sa femme Loïs a peur d’être empoisonnée.

C’est un certain Memnon, voyant extra-lucide, qui le lui a prédit, et certains malaises apparaissent en effet périodiquement après les repas. Ils passent vite, mais se renouvellent. La belle serait-elle enceinte ? Pas elle ! Dominatrice, sûre d’elle-même, usant de son pouvoir incomparable de séduction, elle règne sur Latter End, le manoir. Elle a épousé l’héritier Jimmy deux ans auparavant, au lieu du beau jeune cousin Anthony, avec qui elle a flirté avant son mariage. Mais elle aime l’argent, elle est dépensière. Elle méprise ceux qui n’en ont pas, comme les parasites du manoir et les domestiques. En fait, elle se fait détester de toute la volière. Car seuls deux hommes occupent le manoir au milieu d’une kyrielle de femmes : Jimmy le propriétaire et son cousin Anthony, qui revient en visite après deux ans d’éloignement.

Lorsque Maud paraît, le destin s’est accompli : Loïs a succombé au poison. C’est de la morphine versée dans son café à la turque, avec marc au fond, la seule façon snob pour elle de boire du café. Comme les symptômes précédents incriminaient ce café qu’elle était seule à boire, son mari Jimmy, amoureux d’admiration pour cette belle plante qui a consenti à l’épouser, a décidé d’en prendre aussi. Qui voudrait l’empoisonner devrait l’empoisonner aussi. Mais ce n’est pas ce qui est advenu.

Les tasses étaient dans le salon où seules trois personnes se trouvaient, outre la victime, allant et venant depuis la terrasse : Jimmy, Minnie, Ellie. Seuls Anthony et Julia n’étaient pas encore là. Qui l’a fait ? Loïs s’est-elle suicidée après une violente dispute avec son mari, qui l’a surprise dans la chambre de son cousin en chemise de nuit et en pleine tentative de flirt ? Jimmy l’a-t-il tuée, effaré de voir qu’elle ne l’aimait pas et vexé de cette humiliation ? Minnie a-t-elle décidé de se venger de son renvoi du manoir par Loïs, la désormais maîtresse de maison, elle qui y résidait depuis vingt-cinq ans ? Ellie, la sœur du Julia, est exploitée comme une domestique malgré sa fatigue de tenir un manoir sans assez de personnel après-guerre ; elle voulait faire venir son mari Ronnie, blessé à la jambe et soigné à l’hôpital, mais Loïs s’y est opposée catégoriquement : s’est-elle vengée ?

Maud Silver assiste le macho chauvin mais rigoureux inspecteur principal Lamb, flanqué de son jeune impeccable sorti des écoles sergent Franck Abbott. Son avantage consiste à se fondre dans la population et à susciter les confidences de ces dames, les sensibles et qui n’osent pas se confier aux hommes, encore moins à des policiers. Ainsi Polly, l’aide-cuisinière de 17 ans qui « a vu » quelque chose, la cuisinière depuis cinquante ans au manoir, Manny, qui « a fait » quelque chose, et la langue de vipère dans un corps lubrique Gladys qui se voit volontiers exposer ce « qu’elle a écouté aux portes » théâtralement devant le juge.

Le dilemme entre suicide et assassinat sera tranché par les bribes de témoignages replacés dans le puzzle des événements et la sociologie de la volière. Car, outre l’intrigue cérébrale à la Agatha, le roman de détective se double, chez Patricia Wentworth, d’une fine analyse des tempéraments et de la société de son temps. Une vieille Angleterre brutalisée par la guerre et la perte des repères comme des hommes, où les femmes doivent prendre en main leur destin.

Toujours délicieux à qui aime la vieille Angleterre.

Patricia Wentworth, Le marc maudit (Latter End), 1949, 10-18 2000, 319 pages, occasion 1,50 , e-book Kindle €9,99

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Le mal vient qu’on néglige le vrai, dit Alain

En décembre 1910, le philosophe relit Épictète. Et ce qu’il lit fait tilt : « Supprime l’opinion fausse, tu supprimes le mal », dit Épictète. Et il cite nombre d’exemples. C’est l’ignorance et la peur qui crée le mal, non la vérité. « Le remède est le même, contre toutes les peurs et contre tous les sentiments tyranniques, analyse Alain, il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Les marins ont peur de la tempête alors qu’ils devraient avoir peur de leur savoir-faire ou de leur bateau. Ont-ils bien vérifié les voiles ? Bien vérifié les cordages ? Bien vérifié que la barre peut tenir ? Si des marins se couchent en voyant des rochers approcher, c’est bien de leur faute s’ils se fracassent dessus. Ce n’est pas la faute des rochers, mais de leur abandon, de leur peur de les affronter, de leur ignorance de ne les avoir pas vus. « Celui qui saurait penser simplement à des rochers, à des courants, à des remous, et en somme à des forces liées entre elles et entièrement explicables, se délivrerait de toute la terreur et peut être de tout le mal. »

Voir clairement ce que l’on fait est la seule façon de s’en tirer face au destin. Car le destin n’est que hasard qu’on laisse faire si l’on ne fait rien – ou manipulation par les auteurs des fausses vérité, ces fake news si prisées des dictateurs à la Trump ou Zemmour. Prenons comme exemple ce qui nous préoccupe aujourd’hui, la guerre possible contre la Russie dans quatre ans. Ciel, la guerre ! s’exclament les imbéciles. Au secours, virons pacifistes ! disent les lâches, en général de gauche, comme ceux qui ont voté en 40 les pleins pouvoirs à Pétain. Comme si être pacifiste avait un jour écarté le risque de guerre. Se soumettre à Hitler n’a pas empêché Hitler d’envahir la Pologne puis la France. Se soumettre à Poutine aboutirait au même résultat.

Il ne s’agit pas d’être va-t-en-guerre, il s’agit de préparer une guerre possible. La paix est à ce prix ? Or l’ogre de Moscou joue sur la peur, il adore rouler sur sa langue les mots de nucléaire ou de bombe, car il sait que cela fait peur aux frileux bourgeois hédonistes – ceux qui s’offusquent des tueries du narcotrafic mais n’en achètent pas moins leur shit (« la merde » en globish) auprès des trafiquants. Poutine sait que toute bombe lancée engendrera une bombe en retour et que son peuple en souffrira, et lui en premier. Peut-être est-il suicidaire ? Peut-être est-il en fin de vie ? Peut-être est-il assez malade dans son corps et dans sa tête pour le croire ? Peut-être, pense-t-il ainsi entrer dans l’histoire ? Comme Staline comme Hitler, comme Mao, comme Pol Pot, comme tous ces grands massacreurs de l’humanité. En tout cas, céder à la peur n’est pas la solution. Faire face à ce qui arrive est la bonne attitude. « Il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Or, ce qui est est que la Russie est une nation qui s’affaiblit de jour en jour, la démographie s’effondre, les élites éclairées s’exilent, l’économie part à vau-l’eau, tout entière à la guerre. La Russie se vend à la Chine, gorgée de ces matières premières dont elle se fait gloire, mais qui sont déjà du passé : le pétrole, le gaz. La population est trop faible pour tenir l’au-delà de l’Oural, sous-peuplé jusqu’au Pacifique. Ces terres que les Chinois innombrables, dix fois plus nombreux que les Russes, investissent depuis des décennies à bas bruit.

La Russie veut faire peur car elle est de moins en moins crédible. Elle croit l’Occident faible, et notamment l’Europe qui a fléchi hier face à Hitler et qui fait aujourd’hui le gros dos face à Trump. Mais il faut craindre les réactions de ceux qui sont acculés le dos à la mer. On l’a vu en Ukraine, le peuple était plutôt pacifique, pro-européen, pro-hédoniste. Devant l’invasion, ils se sont rebellés, ils ont résisté, et ont bouté dehors la grande armée russe soi-disant invincible, qui ne parvient qu’avec de très gros efforts et de très lourdes pertes à récupérer quelques kilomètres carrés.

Seule une analyse du vrai permet de surmonter les obstacles et d’agir comme il le faut. Certainement pas les fantasmes, ni les croyances, ni la peur. Ni les fake news des complotistes qui préparent le pouvoir autoritaire !

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Jean-Louis Fetjaine, Le pas de Merlin

Le philosophe historien journaliste éditeur Festjens (dit Fetjaine) aime la période médiévale et les elfes, ces créatures du monde ancien (pré-chrétien). Il a analysé l’histoire de Merlin et d’Arthur, concluant dans sa préface que, si Merlin a bien existé (l’enchanteur, pas le Docteur chanteur), Arthur est plus douteux. Ce « roi » n’était peut-être que chef de guerre et pas roi rassemblant les Bretons ; il a peut-être assimilé sur son nom divers personnages du VIe siècle ; son nom même serait un surnom, puisqu’il désigne l’ours, symbole mâle et guerrier. Avec cette histoire remise sur les rails, l’auteur invente une fantaisie : la prime jeunesse de Merlin, surnommé « le jeune merle » pour son chant de barde et ses cheveux noirs corbeau, ci-devant « prince Emrys Myrddin, héritier d’Ambrosius, roi de Dyfed » (sud du Pays de Galles).

Prince ? Il est le fils de la reine Aldan, mais son véritable père n’est pas celui qu’il croit, la mère l’a avoué en confession à son chapelain Basile, et celui-ci l’a répété à son évêque, donc à tous les nobles alliés des chrétiens. C’est que le christianisme est redoutable, il contrôle les âmes par l’aveu de leurs « fautes » comme un commissaire politique. Emrys, dit Merlin, est donc considéré comme « le fils du diable » par les curés et les héritiers. Il a de plus une apparence hors des normes : « Malgré les années passées à s’exercer à l’arc ou à l’épée, à se battre au bâton ou à la dague, à chevaucher et à chasser avec les fils du vieux roi Ceido de Cumbrie, Merlin n’avait ni grandi ni forci et paraissait aussi frêle qu’une jeune fille, même si cette apparence se révélait rapidement trompeuse à quiconque venait se mesurer à lui » p.49. Il n’a pas froid et ne garde qu’un bliaut et les bras nus en chevauchant, malgré la brume du pays. Il a 15 ans et l’adolescence le prend tout entier. Il a vécu ses jeunes années sans amour de sa mère, malgré l’amitié du fils d’Ambrosius Guendoleu, devenu roi à son tour, et qui en a fait son barde. Car le jeune garçon apprend vite et retient tout. Ce savoir, doublé du don d’observation, fait peur aux ignorants et aux incultes. Le lecteur saura en même temps que lui dans le courant de l’histoire qui est son père, dont sa mère dit dès le début qu’il lui ressemble.

Nous sommes en 573 de notre ère, l’empire romain (d’Occident) est mort et les marges du nord éclatent en royaumes claniques, les Bretons luttant contre les Angles, les Saxons, les Gaël, les Pictes, les Scots. La Bretagne comprend la Grande (tout l’ouest de l’Angleterre) et la Petite (« notre » Bretagne avec sa forêt Brocéliande). Le jeune roi Ryderc de 18 ou 19 ans, du royaume voisin, convoque les rois bretons pour désigner un riothime, un « grand roi » fédérateur (analogue à Vercingétorix) pour combattre les envahisseurs païens massacreurs. Il croit être nommé à ce poste mais, sous le patronage du vieux saint Colomba et de l’évêque évangélisateur Kentigern, c’est Guendoleu qui est choisi par la reine Aldan, veuve d’Ambrosius et mère de Merlin, et le lourd torque d’or lui est confié. Il est déçu et amer. Rien de pire que les divisions internes, elles font le jeu de l’ennemi.

A la cour de Ryderc, le jeune Merlin que l’auteur nomme constamment « l’enfant », rencontre sa mère, qu’il n’a pas vu depuis dix ans, et la sœur du roi Ryderc, Guendoloena, « 16 ou 17 ans au plus ». Il lui plaît, elle l’embrasse, puis durant deux jours chevauchent dans la plaine et font l’amour. Guendoloena lui a sacrifié sa virginité et porte désormais en elle le fils de Merlin. Il ne le sait pas, elle va se marier pour l’alliance avec le roi des Dal Riada (Écosse de l’ouest), Aedan, qui a déjà quatre fils dont l’aîné a 18 ans. Le nouveau bébé sera réputé de lui – ainsi vont les mœurs médiévales.

Merlin va suivre Guendoleu, affronter avec lui la bataille où il sera tué, sauvera le torque avec l’aide de Blaise, prêtre chrétien détaché par sa mère Aldan pour le protéger, lui qui ne croit pas au Christ mais aux anciennes forces druidiques. Merlin va être blessé, se cacher dans la forêt, être soigné par des elfes et se retrouver nu sur la mousse, sous un drap de moire, ses blessures pansées et un berceau tressé de baies à ses côtés. Va alors commencer une errance pour rejoindre la forteresse de sa mère et lui remettre le torque, sous les assauts des soldatesques ethniques qui font la chasse aux guerriers, violent les femmes et massacrent les enfants après avoir volé chevaux, bétail et provisions. Merlin ne reverra pas sa mère, sauf en songe, blessée d’une flèche dont elle mourra dans la réalité.

Séparé de Blaise, qui parvient à rejoindre la forteresse du sud et donner l’extrême-onction à la reine Aldan, Merlin fuit dans les montagnes de Preseli, le domaine maudit des esprits, à la veille de la nuit des morts, le Samain celtique devenu la Toussaint. Là, dans le froid rigoureux qui le fige, il ouvre son esprit aux âmes errantes et les absorbe toutes. Il comprend chacun, sait tout de sa mère et de la bâtardise qu’il a soupçonné. Il sait le nom de qui il est le fils. Au matin, hagard, brisé, le cheveu blanchi, il est initié, désormais adulte. Blaise parvient à le rejoindre, puis lui emboîte le pas, le pas de Merlin.

Une belle fantaisie historique, malgré des noms à coucher dehors. La survie de l’esprit et du savoir ancien malgré la barbarie et l’emprise du christianisme. Sensuel, réaliste et bien écrit, un conte bien agréable à lire pour s’évader du présent.

Prix Imaginales du meilleur roman de fantasy 2003

Jean-Louis Fetjaine, Le pas de Merlin, 2002, Pocket Fantasy 2008, 337 pages, €2,14 , e-book Kindle €12,99

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Florence Foster Jenkins de Stephen Frears

C’est toujours la même histoire, celle de cette riche américaine fan de musique et qui chantait faux. Mais pas au point de renoncer à se produire comme une grande star, sous les rires du public. Aux États-Unis, l’argent peut tout, pardonne tout, même le ridicule. C’est que « Madame Florence » officiait en 1944, à une époque où les financements de la culture étaient la dernière roue du carrosse. La guerre en Europe et surtout dans le Pacifique occupait tous les esprits, et New York était à la diète. Qu’une mécène offre de remplir le Carnegie Hall était une aubaine à ne pas laisser passer.

Un premier film sur le même sujet, Marguerite, est sorti en 2015, chroniqué sur ce blog. Pourquoi en sortir un nouveau en 2016 ? Peut-être parce que c’était l’anniversaire des 70 ans de la performance de Madame Florence – suivie de sa mort.

Le film de Stephen Frears aborde l’histoire sous un angle différent, peut-être plus proche de l’histoire réelle, avec une brochette d’acteurs de qualité : Meryl Streep, Hugh Grant, Simon Helberg. Il centre l’histoire sur la compassion pour les illusions d’une vieille dame, sur l’amour que lui porte son dernier mari malgré ses frustrations, sur l’élan « communautaire » (les yankees adorent ce mot) qui soutient et applaudit l’actrice. En bref sur « la passion » qui justifie tout…

Car Florence Foster Jenkins (Meryl Streep) ne sait pas chanter. Elle n’a aucune oreille, malgré ses efforts et ses cours avec les « meilleurs » professeurs. Elle n’émet, passé certains tons, que des glapissements, halètements, caquètements, barrissements, rugissements, sous les yeux effarés de Cosmé son pianiste (Simon Helberg). Elle chante le « ha! ha ! ha ! » de Papageno dans La Flûte enchantée comme une poule qui pond un œuf. Les gens qui savent à quoi s’en tenir, qui ne comprennent rien à la musique ou qui sont sourds d’une oreille, applaudissent pour faire comme tout le monde. Les mélomanes se roulent par terre de rire devant les couacs. Comme cette jeune danseuse de cabaret, vulgaire mais bien roulée, amenée au concert par un ami de Florence Foster Jenkins. Elle explose de rire, se plie en deux, et doit sortir à quatre pattes de la salle, poussée par St Clair le mari (Hugh Grant).

Les concerts de Madame Florence sont des œuvres de charité, pour qu’elle y croie. Même le célèbre chef d’orchestre Toscanini y assiste religieusement (John Kavanagh), de même que le compositeur de comédies musicales Cole Porter (Mark Arnold). Ils divertissent aussi la troupe en permission, ravis de rire de si bon cœur. Il est dit que l’enregistrement de la catastrophe reste aujourd’hui encore le plus demandé du Carnegie Hall depuis sa création. Preuve qu’à Yankee rien d’impossible : le talent ne compte pas, il suffit d’avoir l’argent. La vulgarité culturelle méprise le grand art au profit de la bouffonnerie. Trompe et sa clique nous le prouvent tous les jours.

Reste un film doux-amer, avec une belle performance des acteurs. On y croirait presque, dans un monde idéal.

Oscar de la meilleure actrice 2017 pour Meryl Streep

DVD Florence Foster Jenkins, Stephen Frears, 2016, avec Meryl Streep, Hugh Grant, Simon Helberg, Nina Arianda, Rebecca Ferguson, Pathé 2016, doublé anglais, français, 1h50, €7,71, Blu-ray €12,26

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Philip Roth, Le théâtre de Sabbath

Philip Roth, né à Newark l’année où Hitler parvient au pouvoir en Allemagne, a 62 ans lorsqu’il écrit la vie de son personnage – juif – Mickey Sabbath. Est-ce la montée de l’andropause et de la progressive impuissance qui va avec ? Il l’explore par tous les bouts, l’art, la musique, la littérature, la santé, l’enfance et la vieillesse, les relations familiales et amicales, la judéité. Une fois essoré, le personnage exprime les deux déterminants de son existence : le sexe et la mort.

Mickey a vécu une enfance heureuse à Bradley Beach dans le New Jersey, au bord de l’Atlantique, entre deux parents aimants et un aîné de cinq ans plus âgé. Morty était l’exemple et le protecteur, un rêve de grand frère athlétique, serviable, travailleur – le préféré de sa mère. Juif pleinement américain, il s’est engagé dans l’aviation à 18 ans, et a été tué par les Japonais aux Philippines dans son bombardier B25 en 1944 à 20 ans. Depuis, Mickey voue une haine « raciste » aux petits hommes jaunes du soleil levant – oui, un Juif peut être raciste. La mort poursuit Sabbath : sa mère se brise à la mort de Morty, sa première femme Nikki disparaît sans laisser de traces, sa seconde femme Roseanna se tue à l’alcool avant de virer lesbienne car son père aurait attenté à sa virginité à 13 ans, sa maîtresse Drenka, catholique croate et aubergiste à la vie sexuelle débridée, attrape un cancer et succombe, son ami des années New York, Linc, se suicide. Au fond, « tout ce qu’on aime disparaît », songe-t-il. Même les planches de la jetée, renversées par une tempête, où il allait pêcher le dernier soir avec son grand frère, avant qu’il ne parte à jamais. Il vit un deuil sans fin, jusqu’à acheter une place pour lui au cimetière juif de sa famille. Tentative littéraire d’épuisement de la mort sous le patronage d’Hamlet, le prince de l’être ou ne pas être méditant devant le crâne de Yorick.

Ce pourquoi Mickey n’obéit qu’à sa propre nature, avec désinvolture. Amoral, Dieu m(’h)a()bite, pourrait être sa devise. Intéressé aux filles à 12 ans, étudiant avec attention les seins à 13 ans, expérimentant le plaisir du vit à 15 ans, il va aux putes dès 17 ans, engagé comme marin dans la marchande, qui le conduit aux Caraïbes où chaque port a sa rangée de bordels aux filles de tous âges et de toutes couleurs. D’où ses démêlés avec la police puritaine de Broadway, lorsqu’en 1956, devenu marionnettiste, il parle des doigts d’une main tandis que les doigts de l’autre décapsulent un sein d’étudiante, fascinée et consentante. L’épouse de son ami Norman lui dira, alors qu’il la drague impunément à 64 ans : « Vous avez un corps de vieillard, une vie de vieillard, un passé de vieillard, et un instinct aussi fort que celui d’un enfant de 2 ans » p.759.

Mickey Sabbath est au fond suicidaire, mais il résiste, de tout son instinct de vie. Il est mêlé (un « mickey » est une boisson droguée à l’insu du buveur) ; son nom même lie le shabbat religieux juif au sabbat populaire des sorcières. Lui ne s’abstient jamais, ne se repose pas, mais mène sans cesse le tapage. Il va toujours jusqu’au bout de ce qu’il ressent. Peut-être est-ce cela, être juif. Il a, comme son auteur, l’intelligence du romancier, « sophistiquée mais jamais cérébrale, toujours connectée à sa sensibilité, et ponctuée d’hilarités sauvages, d’un sens tragique de l’existence, d’ironie, et aussi pour étonnant que cela puisse paraître, des jeux et des grandes naïvetés de l’enfance », écrit son ami juif français Marc Weitzmann dans la biographie de l’écrivain qui vient de paraître, La Part sauvage, Grasset, 2025 – Prix Femina essai.

Dans ce roman post-dépressif, Philip Roth dynamite tout, conventions sociales, lieux communs idéologiques, décence commune. Son personnage est dégueulasse et libidineux, jamais guéri de la perte de son frère, donc de sa mère, mais prodigieusement vivant : rabelaisien, célinien. Roth est un Protée qui englobe tout. Malgré les inévitables longueurs entraînées par le délire de l’écriture, cette biographie d’un personnage imaginaire (mais juif) fait « vrai » dans son humanité universelle.

Philip Roth, Le théâtre de Sabbath (Sabbath’s Theater), 1995, Folio 1998, 656 pages, €13,30, e-book Kindle €12,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Arnaldur Indridason, Le mur des silences

Un polar qui reprend le thème du précédent, Les Parias, ce pourquoi le lecteur a l’impression de l’avoir déjà lu, mais il est plus abouti et abordé sous un angle différent. Si l’histoire personnelle et l’histoire criminelle se mêlent, la fin est étonnante.

Après cinquante ans, un mur s’écroule dans une cave. La maison a plusieurs fois changé de mains, les femmes qui y habitaient faisant souvent état d’un malaise. Justement, un cadavre est retrouvé derrière le mur, tué et caché là dans le silence. Qui est-il ? Qui l’a fait ? Pourquoi l’a-t-il fait ? Cela va trotter dans la tête de l’ex-inspecteur Konrad, veuf, dépressif et alcoolique (comme beaucoup d’Islandais…).

Il est de plus obsédé par la résolution du meurtre de son père Joseph, survenu un soir près des abattoirs, dans la zone des fumoirs de viande. Jamais l’affaire n’a été menée à son terme et son prédécesseur, Palmi, en retraite lui aussi, a décidé d’interroger à nouveau Konrad, alors adolescent à l’époque : et si c’était lui qui l’avait poignardé ? Sa mère venait en effet de lui apprendre pourquoi elle avait quitté la maison avec sa jeune sœur, et cela avait mis Konrad en colère. L’homme, surnommé Seppi qui est un nom de chien, était violent et aux marges de la loi. Il battait sa mère et attouchait sa fille, alors très jeune. Cela se faisait dans les années cinquante (et pas qu’en Islande, tous les collèges catho l’ont connu). Dès ses 16 ans, Konrad avait riposté à son père qui le cognait parfois, et cela avait cessé. Aurait-il, dans sa rage d’avoir appris la vérité, eu un geste de trop après sa dispute ? Comme la prescription n’existe pas pour les crimes en Islande, Konrad est dénoncé par Palmi et réinterrogé par la police. D’où sa volonté d’avancer dans l’enquête.

Deux indices nouveaux : seulement un des trois fumoirs était en route le soir de la mort de son père, quelqu’un a pu se cacher dans l’un des deux autres ; un bouton de manchette avec un insigne franc-maçon a été retrouvé sous la paille et la tourbe, peut-être perdu par le meurtrier. Qui était donc maçon en 1963 ? Entre autre un médecin, père d’un autre médecin, tous deux violeurs de petites filles. Le fils, Gustaf, est emprisonné à vie et Konrad l’a déjà rencontré. Son père était franc-maçon. Est-ce lui qui a commandité le meurtre ?

Car Seppi connaissait les trois jeunes qui ont cambriolé la maison du médecin pendant ses vacances en famille au Danemark. Il a négocié avec eux les photos pornos volées avec les devises, que le médecin avait prises de lui en action, nu sur les petites filles, et qu’il voulait absolument récupérer. L’une d’elle, violée par le père ou le fils, a été retrouvée noyée dans le lac, enceinte à 12 ans, l’ADN pointant le coupable. Sauf que les photos compromettantes ont été jetées, invendables. Seppi a-t-il payé son escroquerie de sa vie, via les nervis du médecin ?

L’un des jeunes a œuvré comme maçon dans la fameuse cave où le cadavre est réapparu cinquante ans après. Le mari, Stan, Américain de Pennsylvanie resté en Islande après son service militaire, se saoulait et battait sa femme islandaise Elisa tout en attouchant sa fille Lola – pratiques habituelles des années cinquante. Benony le gentil maçon a pris sous son aile Elisa et le mari n’a pas apprécié.

Un polar noir, dans la nuit et le brouillard islandais. C’est glauque, bien construit, humain. Toutes ces pratiques qui aujourd’hui révulsent sont remises dans leur contexte, la loi passe, les langues se délient. Les femmes relèvent la tête, le sexe se normalise et la société s’apaise. Konrad va-t-il enfin savoir ?

Arnaldur Indridason, Le mur des silences, 2020, Points Seuil 2023, 379 pages, €8,95, e-book Kindle €5,99

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Laissez-vous prendre… par les choses, dit Alain

À l’occasion d’un voyage en chemin de fer en 1910 déjà, notre philosophe réfléchit à ce qu’il entend des voyageurs. « J’entends toujours des gens qui disent, vous n’arrivez qu’à telle heure, comme ce voyage est long et ennuyeux ! Le mal est qu’il le croient ». En effet, le voyage n’est ennuyeux que si l’on s’y ennuie. Pas si l’on passe le temps imposé à regarder ce qui se passe autour de soi.

« Supprime le jugement, tu supprimes le mal, » disait le stoïcien. Et, dit Alain, « si l’on regardait les choses autrement, on serait conduit à considérer un voyage en chemin de fer comme un des plaisirs les plus vifs. » Il suffit d’observer le paysage et les gens, ou même son journal si l’on veut faire de ce temps immobilisé un temps utile. « La vie est pleine de ces plaisirs vifs, qui ne coûtent rien, et dont on ne jouit pas assez », écrit encore Alain.

Les raisonnables sont ceux qui gardent leur passion pour le juste moment, dit le philosophe. Ainsi, l’escrimeur efficace n’est pas celui qui frappe du pied la planche comme un terrible matamore (à la Poutine), mais ce flegmatique qui attend qu’une ouverture lui permette de porter son coup (à la Zelensky).

C’est ainsi que je voyage en train ou en avion, les yeux ouverts et les sens en alerte. Même lorsque c’était à titre professionnel, où il fallait être préparé et ne pas être en retard, rien ne m’empêchait de goûter l’atmosphère, le moment, les gens, le paysage. Et j’ai fait ainsi nombre d’observations heureuses ou édifiantes. On apprend toujours à observer sans juger. D’autant que rien n’empêche de juger ensuite, mais ce n’est qu’ensuite, après analyse et raisonnement.

Laissez être, dit Heidegger ; laissez-vous recevoir dit le voyageur ; « les choses n’attendent qu’un regard pour vous prendre et vous porter, » dit Alain.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Françoise Melonio, Tocqueville

L’autrice, agrégée de lettres modernes, professeur émérite à la Sorbonne, ex-directrice des études à Normale Sup et Science Po, est à partir de 1996 secrétaire scientifique de l’édition monumentale des Œuvres complètes d’Alexis de Tocqueville. Elle a édité ses Œuvres dans la collection de la Pléiade. Elle connaît donc bien le bonhomme, né en 1805 sous l’empire et décédé en 1859 sous le second empire, de tuberculose à 53 ans.

Alexis-Charles-Henri Clérel, comte de Tocqueville, après avoir eu une enfance choyée du fait de sa santé fragile et d’un père attentif, puis eu sa première maîtresse à 16 ans, a été Ministre des Affaires étrangères, Président du Conseil général de la Manche, Député de la Manche, Membre de l’Académie française à 37 ans ; il quitte la politique à 45 ans à cause du coup d’État de Napoléon le Petit. Il est surtout connu pour ses deux chef-d’œuvre de la science politique : De la démocratie en Amérique et L’Ancien régime et la Révolution. C’était un libéral, un noble républicain.« Il va découvrir que la monarchie absolue, la Révolution et l’Empire ne se succèdent pas par accident, mais qu’ils s’engendrent,et que l’absolutisme est la matrice commune au radicalisme révolutionnaire et à la bureaucratie napoléonienne » p.479. Ne voulant s’affilier à aucun parti pour ne pas être contraint, mais nanti d’un fort réseau d’amis, il a pensé et écrit sur les prisons, l’abolition de l’esclavage, les enfants trouvés, la colonisation en Algérie, l’école, l’Église. Il a été de son temps, pragmatique en bon libéral, vivant la transition entre l’aristocratie et la démocratie.

Méprisé et vilipendé durant des décennies en France par les intellos sectaires de la gauche, marxistes rigides issus du stalinisme et du gauchisme 68 qui voyaient en tout « libéral » un fasciste, Tocqueville a été réhabilité par Raymond Aron, François Furet, Marcel Gauchet, Pierre Birnbaum, Pierre Manent, Louis Dumont, Raymond Boudon. Tocqueville a su pointer les bienfaits démocratiques, notamment l’élévation du savoir due à l’aspiration à l’égalité des conditions, mais aussi ses dérives démagogiques, voire tyranniques avec le populisme – d’où surgira Napoléon III. Il note dans La démocratie en Amérique cette tyrannie de la majorité, « un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté ». Nous en sommes toujours là avec les Hillbillies trompeurs et prolos immigrés du méchant con…

Tocqueville a surtout exercé son intelligence sur les questions de son temps et de la politique. Il loue en cela les corps intermédiaires, les communes, les conseils généraux, les associations, les églises, qui permettent aux individus d’exprimer leur liberté pour faire remonter leurs désirs et doléances à l’État qui, en France, a le travers d’être trop centralisé. Nous en sommes toujours là avec le mépris des maires par le président Macron en début de mandat, et les revendications catégorielles violentes des syndicats, contre les réformes des retraites ou les questions agricoles, non résolues on se demande pourquoi, depuis quarante ans.

Durant un voyage de plusieurs mois, il a compris l’essence de l’Amérique, ce pays neuf, grossier, prédateur, obsédé par l’égalité devant la réussite. « Tout gens ayant une langue, une croyance, des opinions différentes ; en un mot, une société sans racines, sans souvenirs, sans préjugés, sans routines, sans idées communes, sans caractère national, plus heureuse, cent fois que la nôtre ; plus vertueuse ? j’en doute. Voilà le point de départ. Qui sert de lien à des éléments si divers, qui fait de tout cela un peuple ? L’intérêt. C’est là le secret » p.102. « Dieu » leur a « donné » le Nouveau monde – ou plutôt ils l’ont pris. Dès lors, les indigènes, les « Indiens » sont leur propriété ; ils en font ce qu’ils veulent, les chassant de leurs terres pour les exploiter. De même le continent tout entier avec Monroe et Trump. En revanche, un gouvernement souple : centralisation politique fédérale, mais décentralisation administrative locale. « La commune est l’école primaire où les Américains apprennent à gérer les affaires publiques, chaque citoyen se tenant pour responsable du bon ordre et de la prospérité locale » p.125 – tout l’inverse de la France.

Françoise Melonio sait relier l’intime au politique, expliquant les idées de l’homme par ses origines, son temps, sa sensibilité, sa raison. Homme privé et acteur politique sont tout un chez Tocqueville. C’est un mélancolique qui assiste à l’effondrement d’un monde et les balbutiements d’un nouveau dans le bruit et la fureur. Cavour citant une conversation avec Tocqueville : « Il s’opérait maintenant un mouvement contraire et jusqu’à un certain point incompatible ; un mouvement politique démocratique et un mouvement social aristocratique : c‘est à dire la répartition générale et égale des droits politiques parmi un nombre toujours croissant d’individus d’une part, et de l’autre la concentration proportionnellement croissante de la richesse dans un petit nombre de mains. Cette anomalie ne peut pas subsister longtemps sans danger grave pour l’état social. Il faudrait mettre en harmonie les forces sociales avec les forces politiques ; c‘est le seul moyen d’établir quelque chose de stable » p.188. Il est lucide sur la société de son temps, mais forme ses opinions lui-même, en digne fils des Lumières. Il étudie, il interroge, il médite – avant de publier des rapports ou des livres. Nous n’en sommes pas là avec nos députés avides de twitter sans cesse pour se « positionner », sans guère réfléchir, si l’on en juge par l’inflation de lois mal rédigées, contradictoires et le plus souvent ineptes. Leur « pensée » n’est le plus souvent que vent qui passe. Contrairement à Tocqueville, ils sont incapables de penser, et parfois contre eux-mêmes.

Tocqueville lance de nombreux traits acerbes et justes sur la France – qui n’a guère changée, à le lire aujourd’hui. « Dans un pays comme le nôtre, pour faire des réformes efficaces et durables, il ne suffit pas d’imposer aux citoyens l’obéissance, il faut encore obtenir leur franche adhésion et leur libre concours. C’est la première vérité dont doivent se pénétrer sans cesse tous ceux qui gouvernent » p.289. Il note « l’incompétence despotique » de l’Administration en Algérie colonisée p.337 ; il accuse « l’esprit même du catholicisme, cet esprit intraitable qui ne peut vivre nulle part s’il n’est le maître » p.354 ; il note déjà chez les députés « le désir de vivre de l’impôt (…) la grande et permanente infirmité de la nation elle-même ; c’est le produit combiné de la constitution démocratique de notre société civile et de la centralisation excessive de notre gouvernement » p.373 ; et chez ceux qui gouvernent, « cette espèce de solitude orgueilleuse où finit presque toujours par vivre l’intelligence des princes longtemps heureux, qui, prenant la fortune pour le génie, ne veulent plus rien écouter parce qu’ils croient n’avoir plus rien à apprendre de personne » p.376. Pour lui, « le socialisme étant le surgeon de l’absolutisme, la carte des révolutions socialistes recouvre celle des États absolus » p.489. On l’a vu depuis en Russie, en Chine, au Cambodge, en Amérique latine…

Alexis de Tocqueville reste un exemple de penseur politique, d’un tempérament pessimiste actif digne d’être imité. Et cette biographie vivante, aisée à lire, replace le lecteur dans l’histoire de son temps.

Françoise Melonio, Tocqueville, 2025, Gallimard biographies NRF, 613 pages, €27.00, e-book Kindle €18,99

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Philip Roth, Le Complot contre l’Amérique

« Sur les décombres de la [crise financière], l’assurance renaissante des jeunes comme des vieux s’était vue dopée par la jeunesse relative de [Trump],et par ses allures de sportif délié, diamétralement opposées aux handicaps physiques de [Biden], séquelles de la polio. Et puis il y avait le miracle du [spatial] et du nouveau mode de vie qu’elle promettait (…), la voie inconnue d’un avenir aéronautique, tout en leur assurant par ses manières vieux jeu, et même collet monté, qu’il n’y avait aucun risque de voir les succès de la technologie moderne éroder les valeurs de la tradition. Il apparaissait donc, concluaient les experts, que les Américains du XXe siècle, las de faire face à une nouvelle crise tous les dix ans, avaient soif de normalité. (…) Le nouveau président des États-Unis, partit rencontrer [Vladimir Poutine]en [Alaska] où,à l’issue de deux jours d’entretiens ‘cordiaux’, il signa un ‘accord’ garantissant des relations pacifiques entre [la Russie] et les États Unis » p.932. On se croirait aujourd’hui, or cela avait lieu en 1940 dans l’uchronie de Philip Roth. Remplacez Trump par Lindberg, crise financière par Grande dépression, spatial par aéronautique, Russie impérialiste par Allemagne nazie, Alaska par Islande, et vous aurez le texte original.

En trois ans de travail, l’auteur quitte pour une fois son univers obsessionnel du sexe, des bites et des seins pour se concentrer sur son autre obsession : les Juifs. Que se serait-il passé, si… ? Il imagine que le démocrate F.D. Roosevelt a été battu aux élections de novembre 1940 au profit d’un héros à grande gueule qui promet la paix, Charles Lindberg. L’aviateur qui a franchi l’Atlantique en 1927 aux commandes de son Spirit of St. Louis est aussi sympathisant du régime nazi et membre du comité isolationniste America First. Tout est vrai de FDR et de Lindberg, comme de beaucoup de personnages historiques dans le livre (leur bio réelle est donnée par l’auteur en annexe). Lindberg, Américain d’origine suédoise, visite l’Allemagne de Hitler en 1936 et assiste aux JO de Berlin, où il considère que le petit caporal est « un grand homme » ; il est décoré en octobre 1938 par le maréchal de l’armée de l’air nazie Goering de la croix de l’Aigle allemand, médaille d’or à quatre petites croix gammées ; il écrit dans son Journal le 1er septembre 1939, dans les jours qui suivent l’invasion de la Pologne par l’Allemagne : « Nous devons nous protéger des attaques des armées étrangères, et de la dilution par les races étrangères (…) ainsi que de l’infiltration d’un sang inférieur. L’aviation est l’un de ces biens précieux qui permettent à la race blanche de survivre dans une mer menaçante de Jaunes, de Noirs et de Basanés » Annexes, p.1230. On le voit, les idées de Trump et de son vice Vance étaient déjà les idées des années trente en Amérique : isolationnisme, ségrégation raciale, égoïsme sacré de l’America First, pari sur l’avance technologique pour sauver ‘la race blanche’ (« Non-Hispanic Whites ») de la submersion raciale – prévue par les démographes aux États-Unis vers 2045.

Pour ce projet ambitieux, Philip Roth fait revivre Weequahic, le quartier juif de Newark, dans le New Jersey de son enfance, et laisse décrire les événements par un Philip entre 7 et 9 ans. Son grand frère Sandy est charmé par le programme d’assimilation des ados, « Des Gens parmi d’Autres », concocté par le nouveau pouvoir pour briser les ghettos et faire découvrir les chrétiens ruraux aux petits juifs urbains restés entre eux. Sa tante Evelyn s’est entichée du rabbin collabo Bengelsdorf et finira par l’épouser, à être invitée à la Maison Blanche et à sympathiser avec la Première Dame. Elle tombera de haut lorsque la répression contre les Juifs « bellicistes » se manifestera par l’assassinat de Winchell, journaliste juif candidat à l’investiture républicaine, les pogroms de nationalistes blancs, dont la mère de son copain Seldon, juive grillée vive dans sa voiture dans le Kentucky où elle avait été « exilée » par le programme de dispersion des quartiers juifs par l’administration. Tout le suspense du roman est d’imaginer ce qui pourrait arriver avec le temps, plus que de constater ce qui survient au présent. Les Juifs ne sont plus américains, mais allogènes, rejetés comme non-Blancs. Ils perdent leur emploi, les meneurs sont surveillés par le FBI. Certaines familles émigrent au Canada, mais pas les Roth.

Philip Roth observe l’obstination de son père à persister dans ce qu’il croit vrai, sans écouter personne. Un trait courant dans la culture juive, si l’on en croit le côté « roquet » de nombre d’animateurs de radio et de télévision juifs. Ils persistent à avoir raison, ils insistent en reposant inlassablement les mêmes questions pour « faire dire » ce qu’ils voudraient entendre dire. Le père n’écoute pas sa femme, qui prépare une cagnotte au Canada au cas où. Lorsque les émeutes commencent et que les frontières sont fermées, il regrette, mais trop tard, toujours trop tard, à cause de sa rigidité mentale – tous comme les Juifs français en 1940.

Heureusement, l’avion du Président disparaît mystérieusement et ne reparaît pas. La théorie du Complot stipule qu’il été subtilisé par les nazis parce qu’il ne les servait plus aux États-Unis, et qu’il va retrouver son fils de 12 ans, le « bébé Lindberg » enlevé en mars 1932 par l’immigré allemand Bruno H. Hauptmann. Le cadavre décomposé découvert près de la propriété serait une substitution, l’enfant aurait été emmené en Allemagne et élevé comme un petit Hitlerjugend afin de « tenir » le président Lindberg et de lui faire faire une politique favorable aux nazis. On pense aussitôt à Trump, qui serait de même « tenu » par la Russie et ses services secrets pour quelque scandale d’argent ou de mœurs… ce qui expliquerait l’inclination trompiste à une indulgence sans précédent pour la Russie mafieuse et impérialiste.

Mais, comme le 1984 de George Orwell qui faisait une allégorie du système communiste, le Plot against America est lui aussi une allégorie des potentialités américaines. Il ne désigne aucun régime en particulier, pas plus celui de Bush le Petit que celui de Trump bis, mais s’applique aux deux, et à d’autres à venir. Si Trump défend les Juifs – son gendre l’est, ses copains milliardaires aussi pour la plupart, et son copain de jeux sexuels Epstein aussi – il ne se défend pas de valoriser la race blanche, au détriment des Noirs, Latinos et autres Jaunes. Il veut les cantonner, les marginaliser, les expulser, manu militari s’ils sont illégaux. La fascisation de l’Amérique est un possible du pays, la « liberté » n’étant au fond pas une valeur en soi, mais seulement le pouvoir libertarien de faire ce qu’on veut lorsqu’on est le plus fort – avec la volonté de le rester. Et ne croyez pas que c’est du fantasme : ça arrive DES AUJOURD’HUI sous sa majesté Trompe II.

Un roman prémonitoire à bien des égards, même s’il est centré uniquement sur les Juifs. Le régime démocratique est fragile, à la merci d’une majorité, le plus souvent crédule et manipulable par les agitateurs populistes et les réseaux. Même les contre-pouvoirs ont leurs limites. D’où l’exigence de l’éducation, de l’esprit critique, de l’analyse des sources, du penser par soi-même – au cœur des libertés des Lumières, et de la tradition grecque.

Philip Roth, Le Complot contre l’Amérique (The Plot Against America), 2004, Folio 2007, 576 pages, €10,50, e-book Kindle €9,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Les dieux antiques attendent tout des hommes

Contrairement au Dieu impérieux qui crée et qui exige une soumission de fils à père, les dieux grecs sont soucieux d’être reconnus par les humains, d’être crus et surtout honorés par des libations, des offrandes et des sacrifices d’animaux. Certes, ils sont immortels et ne se nourrissent pas de chair – mais ils se nourrissent du fumet des sacrifices, qui montre que l’on pense à eux.

Reynal Sorel cite la déesse Déméter, dans un hymne composé peu avant -610, qui craint de perdre de vue sa fille chérie Korê, mariée à Hadès aux enfers. Elle menace alors d’empêcher le grain de germer et, ainsi, de rayer de la surface de la terre la race débile des hommes. Ciel ! s’exclament alors les dieux de l’Olympe : nous serons « frustrés de l’hommage glorieux des offrandes et sacrifices ! » La famine menace donc plus les dieux que les humains. Zeus, en bon dieu grec, propose alors un compromis. Il sera que Korê vive six mois de l’année aux enfers (durant l’automne et l’hiver), et les six autres mois de l’année sur terre (durant le printemps et l’automne). Ainsi s’explique la germination du grain dès la venue des beaux jours.

Les dieux se soucient plus de recevoir que de donner, d’où la puissance des hommes sur eux. Les Grecs n’encensent pas les dieux parce qu’ils sont dieux, donc immortels ; ils savent bien que cet état leur est définitivement interdit. Ils les prient de leur accorder leurs faveurs, en échange des viscères des victimes, dit Aristophane dans Les Oiseaux. Et la poétesse Sapho d’insister sur la façon de donner pour demander : « C’est chose certaine que les Bienheureuses déesses voient d’un regard favorable celle dont la prière s’orne de fleurs et de grâce, et qu’elles se détournent de celles qui ne portent point de couronne. » Les dieux et les déesses ont leurs principes : « Déméter préfère les truies, Poséidon les taureaux, Dionysos les chèvres et les porcs, Athéna les vaches, Aphrodite les cochons, Arès et Hécate les chiens, Zeus les bœufs, Héra les génisses »

Quand celui qui sacrifie répond aux attentes des dieux, il peut espérer une certaine bienveillance divine en retour. Zeus le dit à propos d’Hector dans l’Iliade et à propos d’Ulysse dans l’Odyssée : ils ont bien sacrifié. Les dieux, comme les patrons et les politiciens, sont toujours inquiets de recevoir leurs honneurs.

Les sacrifices citoyens de la cité à ses divinités signifie la reconnaissance de la condition éphémère de l’homme, privée de toute filiation avec le divin. Le sacrifice sanglant n’est pas un rite de communion comme dans le christianisme. Il célèbre une immortalité inaccessible à l’homme. Le corruptible est mangé, l’incorruptible s’envole vers les dieux. Seul le genre de vie orphique favorise le végétarien et un genre de vie en totale rupture avec les conventions de la cité, mais ce n’est qu’une croyance.

Les dieux attendent surtout l’obéissance aux lois non écrites qui sont intemporelles : respecter ses parents, épargner les suppliants réfugiés dans un sanctuaire, se garder de toute relation d’inceste et de tout parjure, garantir aux messagers l’inviolabilité. Et que les humains ensevelissent leurs morts, ce qui est une façon d’épargner au dieu le spectacle de la négation.

On le voit, les relations des hommes et des dieux dans notre culture antique n’a rien à voir avec celle qui l’a submergée et subvertie au début de l’ère chrétienne. La religion impérieuse du Dieu unique restreint la liberté humaine de croire, de penser, d’agir. La conduite doit obéir à des Commandements codifiés expressément, le rituel à une Église qui s’est fait l’interprète de Dieu, toute déviance étant punie sévèrement dans tous les cas. Ni Dieu, ni Jésus ne « réclament » rien des humains ; ils les laissent en apparence libre de « pécher », mais tout péché est punis en ce monde par les clercs, seuls interprètes de ce qu’il faut penser et faire, et dans l’au-delà par le grill éternel. Étrange façon de rassembler les humains dans la cité.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Damien – La Malédiction 2 de Don Taylor

Un film sataniste de la fin des années 1970, un peu fade aujourd’hui, rien à voir avec L’Exorciste. Nous sommes cependant dans le même registre : le Diable s’incarne en enfant (évidemment américain) pour réassurer son pouvoir sur le monde (à l’heure où la guerre du Vietnam humiliait la vanité yankee). Il est curieux que le gamin se prénomme Damien (Jonathan Scott-Taylor), saint jumeau de son Côme, guérisseur anargyre. Le Damien diabolique n’a qu’un demi-frère, Mark (Lucas Donat), qu’il déclare son « ami » mais qui refuse de le suivre lorsqu’il sait, en écoutant aux portes puis en lisant l’Apocalypse de la Bible, que Damien est « né du chacal » et que son père a voulu le poignarder étant enfant pour conjurer le mal.

Car un premier film en 1976, La Malédiction, a mis en scène Damien en gamin de 5 ans adopté par l’ambassadeur américain Thorn à Londres. Le père Brennan lui avait révélé qu’il pouvait être l’Antéchrist. Comme lors de la découverte de la tombe de Toutankhamon, ce premier film a été « maudit », une suite d’accidents s’étant produits peu après. Un gros succès pour une niaiserie, d’où les suites.

Le biblicisme invétéré d’Hollywood, centré plus sur l’Ancien testament que sur le nouveau, racole toutes les répugnances chrétiennes des origines. Le film commence d’ailleurs dans les sous-sols de Jérusalem, au mur de Yigael, où une statue de la Grande prostituée (de Babylone) est découverte avec une peinture de l’Antéchrist (qui a les traits de Damien). Les chrétiens étaient une secte rigoriste sous les Romains, et accusaient toutes les représentations des dieux païens d’être le Mal – puisqu’eux-mêmes se disaient être le (seul) Bien. D’où leur anti-wokisme d’époque envers le dieu égyptien des morts Anubis à tête de chacal, le dieu Amon à tête de bélier mais qui prend toutes les formes (comme Satan), le corbeau messager de Loki maître des runes scandinaves.

Cette fois, Damien aborde les 13 ans, âge habituel de la puberté, donc de l’initiation au monde adulte dans toutes les sociétés humaines. L’âge où « les pouvoirs » se révèlent, à commencer par celui des muscles qui poussent, et de la volonté qui s’affirme par le regard. Celui de Damien tue, comme il le montrera, la première fois sans le vouloir contre un condisciple agressif, la seconde fois exprès, contre son frère et ami qui se refuse à lui. Les parents qui l’ont à nouveau adopté (le frère de l’ambassadeur Thorn et sa seconde femme) ont mis les garçons dans une école militaire. Mais les satanistes infiltrent la société (en « dark state » selon le complotisme Trompeur). Tous ceux qui s’opposent à Satan et à ses pompes sont éliminés : la tante Marion (Sylvia Sidney) qui déteste Damien, le directeur-adjoint Atherton (Lew Ayres) dans la multinationale Thorn qui voit d’un mauvais œil l’insistance sur les engrais et pesticides au détriment de l’énergie et de l’électronique, la journaliste Joan Hart (Elizabeth Shepherd) qui a vu Damien peint sur le mur de Yigael à Jérusalem, le docteur noir (Allan Arbus) qui a découvert que les cellules de Damien différaient de celles des autres, Mark qui se refuse, son nouveau père adoptif Richard (William Holden) qui a découvert sa véritable nature et que sa femme Ann (Lee Grant) tue avec les poignards rituels d’exorciste, elle-même grillée dans l’incendie du musée déclenché par Damien…

Inutile de rappeler que toutes les femmes sont hystériques dans le film, vues selon l’époque, la journaliste étant particulièrement stupide en battant des bras au lieu d’empoigner le corbeau qui lui saute sur la tête. Quant à la fausse « mère », marâtre de Mark et mère adoptive seulement comme épouse de Damien, elle bat les records d’émotionnel sans un brin de raison. Damien, malgré les 16 ans de l’acteur au tournage, a encore le visage d’un gamin, malgré son impassibilité de regard qui le rend mystérieux. C’est ce contraste qui donne un certain charme au film, malgré les ficelles grossières des « sorts », bien moins réussis que ceux de la série Destination finale.

Mais pourquoi le prénom Damien ? Peut-être parce que Damian sonne comme demon en américain ? Damia était un surnom de Cybèle, déesse de la nature sauvage ; il signifierait dompter. Les Français, déchristianisés, moins outrageusement superstitieux et plus rationnels qu’Outre-Atlantique, n’ont pas craint de donner le prénom Damien à leurs garçons, surtout durant la période 1976-2006 (date du dernier film de la série). Comme quoi le diable ne se niche pas dans les détails.

DVD Damien – La Malédiction 2 (Damien – Omen 2), Don Taylor, 1978, avec Jonathan Scott-Taylor, Lee Grant, Nicholas Pryor, Robert Foxworth, William Holden, 20th Century Studios 2005, doublé anglais, français, 1h42, €17,88

DVD La Malédiction, intégrale en 6 DVD : La Malédiction – Damien, la malédiction II – La Malédiction finale – La Malédiction IV L’éveil – La Malédiction 666, Fox Pathé Europa 2006, doublé anglais, français, €119,00

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Sylvain Tesson, Avec les fées

Écrivain-voyageur Tesson sur le pont ! Il délaisse les solitudes sibériennes, les périples en moto, la montagne himalayenne, les chemins noirs de la France oubliée, pour cet arc des fins de terre (Finisterre, Finistère, Land’s End, cap Mizen, cap Wrath), qui va des côtes de Galice à l’extrême fin de l’Écosse. Un arc celte qui marque la fin de cette grande migration du néolithique depuis le Caucase vers l’Ouest, avant la traversée en coracle des prêcheurs irlandais, puis des pêcheurs écossais, puis des marins génois partis d’Espagne avec Colomb, puis du Mayflower en 1620. Il embarque sur un voilier de 15 m avec deux amis français, l’un rencontré en Sibérie, l’autre ex-nageur de combat ; il accueillera en route un grimpeur pour les stacks, ces pitons rocheux détachés par l’érosion de la falaise, puis une fille rousse, préraphaélite dit-il, pour passer le canal calédonien.

Sylvain Tesson reste résolument aux marges de notre siècle numérique, de notre civilisation américanisée à outrance (jusqu’aux outrances de Trompe qui vont peut-être la faire refluer). Il revivifie les lointains, les confins, les destins. Les Celtes sont pour lui les explorateurs de l’Europe, les arpenteurs du monde connu, les yeux couleur de mer, délavés par l’horizon. Il salue le mythe (et il a raison), malgré les professeurs qui récusent la celtitude absolue au nom de la science (et ils ont raison). Le mythe est un moteur de foi, la science est quête du réel – ce sont deux ordres différents, complémentaires, comme Nietzsche l’a montré.

Geoffroy de Monmouth et Chrétien de Troyes ont créé la légende du roi Arthur, petit chef de guerre dans le réel, et christianisé le paganisme celte par la geste des chevaliers de la Table Ronde, cherchant un Graal impossible, jamais atteint, tel un lièvre d’entraînement pour les courses de chiens. Les romantiques ont poursuivi la celtitude avec Walter Scott, Victor Hugo, mais aussi Chateaubriand, Louis Aragon, et les poètes, Ossian (qui n’a jamais existé), Yeats ou Wordsworth. Tesson emporte avec lui l’anthologie des poètes anglais de la Pléiade, délavée par le sel, et il avoue s’en servir d’oreiller de cuir lorsqu’il dort en bivouac, sous sa tente « de 800 g » (la modernité a du bon).

Il écrit sec, au marteau comme Nietzsche. Chaque phrase, courte, est une affirmation – ce qui déplaît à quelques demoiselles de bureau, choquées d’une telle désinvolture mâle, si l’on en celles qui se croient obligées de faire des « commentaires ». Il tient un journal où il mêle expériences physiques telles la prise de quart en voilier la nuit et les randonnées à pied ou à vélo, et expériences de l’esprit, empli de réminiscences littéraires et d’élévations spirituelles. Il quête de l’absolu dans les moments, ce qu’il appelle « les fées ».

Pas besoin de ces sylphides prépubères en tutu voletant au-dessus des sources du romantisme pour percevoir la magie de la source telle qu’elle est, dit l’auteur (encore que cela puisse aider les imaginations lentes). « Le merveilleux jaillit sans s’annoncer. Il sourd du ciel, de l’eau, de la terre ou d’un visage. C’est un clignement. On le cherche, il se refuse ; on le veut saisir, il a disparu. Il est difficile à capter, encore plus à définir (…) On a intérêt à se tenir aux aguets » p.77. L’illumination est un choc physiologique avant d’être un choc psychologique. « Ce matin, après les vers de Wordsworth, je reçus une révélation de l’unité. Une onde naissait de l’origine. Elle se réverbérait dans le corps. On percevait un étourdissement. Jack Kerouac appelait satori cette expérience morale doublée de son effet physiologique. Autre explication, dit Humann : « Tu n’as rien avalé depuis hier midi » p.171. La spiritualité ne va pas sans humour, et le corps se rappelle aux émois de l’âme. Il n’en est pas détaché, et c’est cela qui est bon chez Tesson : il ne se prend pas au sérieux.

Finalement, a-t-il trouvé son Graal ? Il est prêt à le penser, sur la fin du périple. « Avais-je atteint le Graal au sommet de ce stack ? Sur la plate-forme, suspendue entre ciel et mer, je me tenais sur un point de contact entre le réel et l’idéal. Le réel, c’était le grès. L’idéal, le sentiment qui me gonflait le cœur d’être rendu là où je me devais d’être. (…) Pendant plus de deux mois, j’avais baptisé ‘surgissement de la fée’ cette convergence des sensations, des émotions, des observations, cette croisée de transepts. Quelque chose pouvait apparaître pour peu qu’on s’en donnât la peine » p.195.

S’il privilégie les rocs, les falaises, les menhirs, ces bornes immuables du temps, s’il passe trop vite sur ces îles au large de l’Irlande que sont les Blasket et les Skellig, que j’ai trouvé si belles et si vivifiantes, il note en passant quelques regards sur les gens, comme ces vieilles anglaises aux cheveux bleus et pulls fuchsia, ou bien multicolores, ou encore ces collégiens anglais se jetant de la jetée dans une mer à 12° – pour eux, c’est l’été. Ou cet art du jardin bien taillé, les enclosures des champs comme des home, ces vérandas qui mettent l’Anglais en aquarium sous le climat lavé de pluie.

Un beau périple, ciselé littéraire, où l’observation personnelle est pétrie de références d’auteurs. Une science du voyage, hors des hordes, sur les marges, cinq pieds au-dessus du banal. De quoi faire envie (aux velléitaires qui ne s’y risqueront jamais), de quoi faire enrager (« celles et ceux » – comme on croit obligé de dégoiser aujourd’hui – qui sont heurtés par ce dilettantisme qu’ils prennent pour du snobisme). Pour moi, je suis sensible à la démarche. C’est un grand petit livre.

Sylvain Tesson, Avec les fées, 2024, Folio 2025, 219 pages, €9,00, e-book Kindle €14,99

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Chaque humain est éternel, dit Alain

Il dit « chaque homme », mais c’était avant que le féminisme maniaque impose à tous une torsion du sens. « Homme » signifie, depuis l’origine de la langue, non seulement le mâle (comme disent les Anglais) mais l’espèce humaine. Donc chaque humain est éternel, « dans ce qu’il exprime » avance Alain.

Certes chacun est unique et ne sera jamais reproduit, sauf par clonage de fiction. Et encore ! Ce ne seront que les caractéristiques biologiques : les gènes – et ni l’épigénétique, ni l’environnement familial, ni l’éducation, ni la culture, ni les circonstances historiques… Seul l’action de figer le Temps permettrait de reproduire l’identique.

C’est ce qu’ont tenté les sculpteurs, et le philosophe évoque « le buste d’un philanthrope » qu’il a vu « hier », donc le 20 novembre 1910. Tout ce qu’il voit le fait penser, avis aux intelligents. Il avait « l’air d’un sous-chef à son bureau. Peut-être de son vivant, avait-il cet air-là ; car les hommes prennent souvent un air déplaisant, dès qu’ils pensent qu’on les regarde ; et le sculpteur avait copié toutes les rides, ce qui fit dire peut-être, à la famille et aux amis, que c’était bien ressemblant. Tous ces témoins sont morts, et il nous reste un vilain bonhomme de marbre ». Autrement dit, copier le réellement réel ne rend pas justice à l’homme ; c’est du travail bête.

Alain n’évoque que « les anciens », mais les sculpteurs grecs savaient éterniser l’humain par leurs statues. Il ne « copiaient » pas servilement le réel mais l’embellissaient ; ils n’étaient pas « scolaires » (cet idéal du Français moyen, très conformiste) mais créateurs. Il faut oser modifier certains traits de la réalité pour faire surgir la personne. « Si vous faites un coureur en marche, il sera toujours immobile ; ce serait une faute si l’on copiait un moment de la course, il faut exprimer toute la course par une seule attitude. De même, il faut exprimer tous les mouvements d’un visage par des traits immobiles. »

Cela veut dire d’abord « se délivrer de la mode », dit Alain. « Elle nous cache l’homme ». Il faut « essentialiser les traits. » Car il y a un certain nombre de types. « Que reste-t-il d’un homme ? Une manière d’être humain. De grandes choses, et non pas de petites misères ; un portrait pour l’avenir, non pour les morts. Plus beau que l’homme ; plus homme que l’homme. »

Car, analyse Alain, « c’est l’expression qui nous trompe ; on appelle expression l’air de chacun, qui le fait reconnaître ; mais cela, c’est plutôt l’impression que l’expression ; l’impression est belle chez le vivant ; dans le marbre, elle est hideuse. L’expression suppose un langage ; quelque chose de commun et d’ordinaire, qui ait pourtant de la beauté et de la puissance. » C’est l’éternel qui est recherché en l’homme sculpté, pas l’individu réel ; celui-ci n’est que la pâle copie d’un idéal. Or on ne fixe que l’idéal, pas le réel, car le réel change à tout instant.

Ce pourquoi, et c’est mon avis qu’aucune sculpture contemporaine ne peut remettre en question, l’art grec m’apparaît comme le plus achevé de l’humanité dans l’histoire pour glorifier l’homme. Certes, il est l’expression d’une culture particulière, d’un univers différent des Bambaras ou des Ming qui ont chacun une autre signification de l’idéal humain. Mais nous sommes Européens avant d’être de l’humanité.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Nouvelle donne Trompeuse

Nouvelle année, nouvelle donne. Trump a changé l’histoire. Malgré sa posture de paon vantard, il incarne un courant profond de l’Amérique, qui durera après ses bouffonneries. C’est le courant réaliste en relations internationales, l’inquiétude face au risque de pénurie en ressources naturelles. Doublé d’une conception réactionnaire et fasciste des Etats et des relations internationales. Face à cela, la morale des Droits de l’Homme pèse peu.

Grossièreté de Trump, inculte qui ne lit jamais un livre, un article, ou même un rapport de collaborateur ; brutalité de Trump le dealer, affairé au fric comme personne, grande gueule narcissique, bouffon télévisuel. Il plaît au populo et aux classes moyennes déclassées, inquiètes de la désindustrialisation comme de la concurrence des minorités ethniques plus éduquées qui prennent les places, tout comme les femmes. Tout ce que les élites » libérales, aux États-Unis comme en Europe, favorisaient il y a peu encore.

Mais cette écume des choses politiques masque le fond : un rééquilibrage des puissances. Les États-Unis déclinent face à la Chine, de plus en plus vite : économiquement, technologiquement, militairement – moralement (ils n’ont plus confiance en eux). C’est la guerre :

– des ressources pour savoir qui aura les plus grosses,

– des droits de douane pour savoir qui protégera le plus son marché

– des normes pour interdire celles venues d’ailleurs.

– des armes : la Chine s’arme, les États-Unis prévoient de gros navires « Trump Defiant » et paradent avec « le plus gros » porte-avions du monde, l’USS Gerald R. Ford, au large du Venezuela.

Les institutions internationales, les traités, limitent la prédation. Pour les États-Unis, ces « Machins » (comme disait de Gaulle de l’ONU) sont devenus coûteux, intrusifs et inutiles.

La domination américaine est en fin de cycle, au profit de la Chine et des puissances émergentes, et le géant secoue ses liens. Le domaine réservé est le continent américain, d’où la volonté d’annexer le Groenland, l’Islande, le Canada, d’arraisonner le Venezuela, de bouter les Chinois hors de Panama, de bouter la gauche hors de Colombie, d’acheter les terres rares du Brésil. La doctrine Monroe est revivifiée. Le patriotisme de « la sécurité nationale » doit rassembler tous les Américains. Après la peur de l’immigration (d’où les expulsions massives), la nouvelle peur du manque de ressources, de la perte d’avance technologique, doivent mobiliser les électeurs. Jusqu’à la guerre ? Oui, mais seulement limitée, « isolationnisme » oblige. Les nationalistes conservateurs sont plus conservateurs qu’agressifs mais, comme le chien à l’attache de la niche, ils peuvent mordre si on les titille de trop près.

Ce pourquoi, outre ses affinités idéologiques conservatrices et ses affinités de comportement brutal (sans parler d’un éventuel kompromat), Trump voudrait se rapprocher de Poutine, dont l’immense territoire est riche de matières premières mal exploitées, et le détacher de la Chine, ennemi principal. Vaste programme qui a peu de chances d’aboutir, tant Poutine a choisi son ascendance mongole plutôt qu’européenne, et se pose en défenseur d’un Etat-civilisation voulant imposer son empire sur tout le continent européen. Trump désire une paix rapide en Ukraine afin de développer ses « affaires » en Russie, son obsession intime. D’où la rupture avec l’Europe, surtout les institutions de l’UE, accusées d’être une machine à règlements qui empêchent de faire des bonnes affaires en rond, entre requins de la finance et opérateurs milliardaires des réseaux. D’autant que les États-Unis se voient en miroir et prêtent aux États européens les hantises qui les rongent : la submersion migratoire, la majorité aux non-Blancs dès 2045, la faiblesse libérale, le wokisme.

C’est dire combien la donne a changé, et n’est pas près de revenir à celle d’avant.

  • Fini le libéralisme des mœurs, les libertaires jeunes en 1968, retour aux valeurs morales de la pruderie bigote de « la religion ».
  • Finie la liberté de s’informer, priorité auxfake news et aux belles histoires (storytelling).
  • Finie la liberté de penser, attaques en réseau et cancel à tous les étages pour celles et ceux qui ne pensent pas « droit » ; haro sur les outils de communication (Twitter pour le néonazi sud-africain Musk, les médias conservateurs US, C News et la presse Bolloré en France).
  • Finie la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes : ils sont sommés de prêter allégeance au « grand frère » le plus proche (la Russie de Poutine pour l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie, et bientôt les pays baltes ; le Canada, le Groenland, le Mexique et toutes l’Amérique latine pour les États-Unis – de même que l’Europe occidentale ; Taïwan et l’Asie du sud-est pour la Chine).

Ce qui survient au Venezuela est l’application pratique d’une théorie déjà énoncée par Curtis Yarvin en 2008, dans The Crown Theorist of the Empire. Il a critiqué la guerre en Irak et en Afghanistan, qui n’est pas allée assez loin pour prendre le contrôle du pays. Au lieu de chercher la conquête des cœurs et des esprits, il propose une « théorie réactionnaire de la paix » à la Carl Schmitt, juriste nazi absolutiste. C’est une méthode radicale pour transformer un pays occupé en « État-entreprise » sous une souveraineté absolue. Le monde pacifié des réactionnaires doit être composé exclusivement de souverains absolus et rationnels : des États gérés de manière compétente et cohérente dans un but purement d’efficacité financière – un délire d’informaticien de la Tech (ce que Yarvin est). Il exige un niveau absolu de sécurité et d’ordre pour que la société n’y connaisse plus les plaies de l’ère démocratique : blabla d’assemblées, idéalisme progressiste, droits de plus en plus divers et contraignants, immigration incontrôlée, bidonvilles, rues sales, gangs, narcotrafic… en bref la « religion » de la démocratie : l’universalisme, professé par ce qu’il nomme la Cathédrale — un complexe intello-médiatique qui contraindrait les gouvernements démocratiques à agir de manière idéaliste et donc irrationnelle, une ritournelle hypocrite répétée mécaniquement comme un credo de la foi. Il prône au contraire une stratégie d’occupation volontaire forte et sans compromis, fondée sur la répression immédiate, la surveillance technologique, et la mise en place d’une administration permanente dirigée par des étrangers. Ce qu’il appelle « grasp the nettle » (prendre le taureau par les cornes), afin de garantir la stabilité et la prospérité des territoires occupés.

L’Europe, plus grande que l’UE car avec le Royaume-Uni, la Norvège et la Suisse unis dans le même destin que les autres, est inféodée depuis la Seconde guerre aux États-Unis par le « traité » instituant l’Otan. Car le commandement intégré est américain, les normes militaires américaines, le renseignement américain, et la plupart des armes américaines (F35, missiles Patriot, munitions « standard Otan ») – sans compter que la force nucléaire britannique ne peut rien sans l’aval des États-Unis (les missiles Trident des sous-marin lanceurs d’engins missiles sont loués aux États-Unis et les sous-marins britanniques doivent régulièrement visiter la base navale de Kings Bay aux États-Unis pour leur maintenance) – au contraire de celle de la France. Trump a dit expressément que « l’article 5 » du Traité, instituant une protection mutuelle, n’était pas à déclenchement automatique, ni même impliquant la défense armée… Autrement dit, il s’assoit dessus. America First ! Si les intérêts « vitaux » des États-Unis sont menacés, alors ils interviendront ; pour le reste, débrouillez-vous. C’est ce qui se passe en Ukraine, où le désengagement américain est très avancé « pour faire pression » pour la paix, quoi qu’il en coûte. Au détriment des intérêts européens, mais l’Europe n’a qu’à se prendre en mains.

C’est ce qu’elle fait, lentement, lourdement, avec les divisions des uns et des autres, les budgets contraints par la gabegie sociale, la démagogie des petits partis politiciens sans vision globale, et la mal-administration. Avec la dispersion des ressources, l’absence de stratégie commune pour l’armement, le renseignement militaire, la production industrielle, la préférence européenne. Avec les populistes qui crient contre la guerre, comme tous les crypto-fascistes prêts à collaborer pour avoir la paix (on l’a vu en 40).

L’action politique commence par les pressions sur les politiciens ; leur remplacement par des jeunes mieux informés, plus allants, moins minables dans leurs petits jeux d’egos partisans. Par un budget voté, mais contraint par des règles drastiques de limitation annuelle des dépenses sans recettes raisonnables en face, comme l’a fait la Suède durant des années pour redresser ses comptes.

La nouvelle donne trompiste rebat les cartes, jusqu’aux nôtres. Je nous souhaite une joyeuse année !

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Philippe Lançon, Le lambeau

Philippe Lançon est l’un des rescapés de la tuerie de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 à 11h30. Il a eu entre autre la mâchoire inférieure emportée et a été laissé pour mort. Douze personnes n’ont pas eu cette chance. Ce jour de saint Raymond fut une Saint-Barthélémy de la religion musulmane dans sa version intégriste, haineuse et bornée. Le journal « bête et méchant » brocardait de façon permanente la religion, toutes les religions, et tous ceux qui se prenaient au sérieux ; il avait publié les « caricatures de Mahomet ».

L’islam rancunier et fanatique restait ignoré du Français moyen, et surtout des intellos qui adorent bavasser tout en minimisant. Il a fait irruption brutalement et sauvagement en pleine capitale des Lumières, sous les rafales méthodiques de deux tueurs Français nés en France, des paumés arabes ignares en religion mais qui cherchaient dans leur action de « djihad » un rachat identitaire. « L’abjection vivait sans limites et d’être sans limites » p.79.

Michel Houellebecq, qui a l’intuition juste sur les sensibilités et les veuleries françaises, sortait le même jour son roman Soumission, chroniqué sur ce blog, qui décrit une France du futur musulmane et pas si fâchée de l’être devenue : prééminence du mâle, les femmes à leur place, la règle morale pour tous, l’ordre, la décence et l’autorité restaurés. Pire, dit Houellebecq : « Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière » p.56.

Philippe Lançon se reconstruit, lentement, en 282 jours, avec vingt-deux passages au bloc opératoire. Son titre est expliqué, en termes médicaux, p.248, chapitre 12. Il décrit de façon plate son expérience, ses émotions, l’afflux des parents (dont en premier son frère Arnaud), des amis et des ex ; il évoque sa chirurgienne Chloé, ses infirmières et infirmiers, ses policiers et policières du service de protection – tous « éléments d’une chaîne humaine » p.104. Il explore les locaux de la Pitié-Salpêtrière puis du Val de Grâce aux Invalides ; il rencontre François Hollande, président, plus intéressé par les femmes que par la victime, dit-il, et dont le costume mal fagoté apparaît très bien coupé de près (détail aigu d’observateur).

Il écrit à la façon logomachique et subjective du journalisme Libération, il n’a pas le temps de faire court ni le métier de ciseler ses phrases, d’où ses longueurs, parfois lourdes à subir. Ses compagnons littéraires ont été Proust, Kafka et Thomas Mann, son compagnon musical Bach. Le meilleur de l’Occident cultivé, qui explose en vol sous les balles des incultes. Philippe Lançon ne sait plus quoi penser. Son humanisme nourri de grands mots s’effondre sous la réalité qui a meurtri sa chair. Même les reportages dans l’Irak de Saddam ou au Liban sous les bombes, ne lui ont pas fait sentir, ni toucher, ce réel islamique qu’il a tempéré, comme les autres, tous ceux qui ne veulent pas voir et se croient protégés parce qu’ils ont la tête dans le sable. Il en veut notamment à « la gauche », toujours inquisitrice et en pointe dans les leçons de morale : « J’avais une fois de plus senti, à l’occasion de cette crise, à quel point le monde de l’extrême gauche était doué pour le mépris, la fureur, la mauvaise foi, l’absence de nuances et l’invective dégradante. Sur ce plan au moins, il n’avait rien à envier à celui de l’extrême droite. Je continue à me demander si, dans ce processus de déformation, ce sont les convictions qui déforment le caractère ou si c’est le caractère qui déforme les convictions » p.67.

Il ne hait pas ses bourreaux, « à vrai dire, je me foutais des frères K comme je me foutais des discours qui les condamnaient ou qui, sous prétexte de sociologie ou de pensée, cherchaient déjà à les comprendre. (…) J’étais stupéfié, moi le journaliste qui n’aurait pas dû l’être, par cette prodigieuse capacité du monde contemporain à bavarder de l’explication et du commentaire à propos de tout et n’importe quoi » p.273 Mais il garde un réflexe de peur et de rejet lorsqu’il croise « un arabe de moins de 30 ans » dans la rue ou le métro. Il ne peut plus supporter le Allah Akhbar, « cette prière qui me berçait en me réveillant avant l’aube quand je dormais près d’une mosquée, cette prière pacifique qui élargissait le ciel en annonçant le jour, cette prière n’est plus qu’un cri de mort aussi ridicule que sinistre, un gimmick stupide prononcé par des morts-vivants, un cri que je ne pourrai plus entendre sans avoir envie de vomir de dégoût, de sarcasme et d’ennui » p.128. Il n’écrit qu’une fois le nom des tueurs, pour le reste, ce sont des « K. », autrement dit des cassos, « triomphants de malveillance et de stupidité » p.241. Un monde « de crétins sans humour et de possédés » p.491, dotés d’« un fanatisme inculte, stupide et sanguinaire », dit-il encore p.257.

Il écrit ce récit non pour l’Histoire, mais pour lui-même, en une sorte de psychanalyse. Surtout ne pas théoriser, mais suivre le fil des sensations, des pensées, « sans morale, sans résistance » p.373. Un voyage autour de sa chambre, comme l’autre, centré sur soi et non sur le commentaire de soi. « Écrire sur mon propre cas était la meilleure façon de le comprendre, de l’assimiler, mais aussi de penser à autre chose – car celui qui écrivait n’était plus pour quelques minutes, pour une heure, le patient sur lequel il écrivait : il était reporteur et chroniqueur d’une reconstruction » p.364.

Mais a-t-on compris ?

D’autres attentats suivront, comme ceux du Bataclan et de Nice. Et c’est à chaque fois la même niaiserie, la litanie des plaintes, des marches blanches et des commentaires interminables sur la violence, les jeunes, l’inculture. Mais rien sur le fanatisme, ni sur les moyens de l’expulser comme savent si bien le faire les pays arabes, ces modèles de la Charia, justement en acte. Il ne faut pas confondre musulman et islamiste, mais « la gauche » a la mauvaise foi de l’assimiler pour servir son « agenda politique », comme on dit en jargon contemporain. La pitié est un fléau, dit Alain, un empoisonnement de religion : ce n’est pas de la pitié mais de la force de vie qu’il faut à la société française. La relation du procès du Vendredi 13, par Guillaume Auda, est intéressant à lire pour ce qu’il montre de cette niaiserie bobo où l’on se conforte entre soi par bonne conscience morale, sans agir en pratique. Or le djihadisme n’est pas mort mais prolifère en Europe, démontre le chercheur Hugo Micheron.

Ce livre a reçu le prix Fémina, le prix spécial du jury Renaudot, été le Meilleur livre de l’année du magazine Lire, a reçu le prix Roger Caillois, le prix des Prix, le prix du Roman News, le prix Humanisme du salon maçonnique du Livre de Paris, le prix Jean-Bernard de l’Académie de médecine – n’en jetez plus.

On le lit une fois, mais le relit-on ? Il s’agit d’un témoignage, pas de littérature.

Philippe Lançon, Le lambeau, 2018, Folio 2019, 513 pages, €9,50, e-book Kindle €9,49

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Colonialisme, ça fait de la bonne télé !

Le président yankee a annoncé à grands coups de trompe sa « merveilleuse » victoire, « incroyable » de « la meilleure armée du monde », lors d’un coup « inouï depuis la Seconde guerre mondiale ». L’opération Absolute Resolve a nécessité « des mois de préparation et d’entraînement militaire », a mobilisé le « plus gros » porte-avion de la flotte et de nombreux bateaux, plus de 150 avions et des hélicoptères, plus une cybercampagne destinée à couper l’électricité… pour « capturer » et « exfiltrer » le président Maduro et sa femme vers les États-Unis.

Ça, c’est de la bonne télé ! Un show spectaculaire comme Hollywood les adore. Mieux que Reagan en 1983 lorsqu’il a envahi la Grenade, ou que George Bush en 1989 au Panama ; mieux que Barack Obama lorsqu’il a « capturé et exfiltré » en plein centre du Pakistan, et proche d’une base militaire, le terroriste arabe au nom de machine à laver que tout le monde veut oublier ; mieux que le faiblard Poutine, qui a raté sa prise de Zelensky en février 2022 aux premiers jours de l’invasion. Bom ! Bom ! Bom ! Le grand singe se frappe le coffre pour clamer qu’il est le plus fort, qu’il a la plus grosse (armée), et que son America est great encore.

Lui ne tolérera pas que Chinois, Russes et Iraniens viennent piller son arrière-cour sud-américaine. Retour à la doctrine colonialiste Monroe de 1823, revue et corrigée par Theodore Roosevelt en 1904, et trompérisée aujourd’hui : qui n’est pas vassal des États-Unis, qui se veut « de gauche » (donc woke, pédé, faiblard, métissé, anti-capitaliste, écolo et blablabla), qui empêche la prédation des multinationales yankees sur les ressources du continent – qui s’oppose à la Puissance inégalée, se verra infliger une « opération spéciale » de police armée pour renverser ses dirigeants et placer les « bonnes personnes », autrement dit des collabos.

Que disait Monroe ? Fini le colonialisme venu d’ailleurs, place au nôtre. Toute ingérence sur le continent américain (y compris le Groenland) sera perçue comme une menace pour la sécurité des États-Unis. Chacun chez soi, les États-Unis n’interviendront pas dans les affaires des Européens. D’où 13 interventions armées entre 1891 et 1915 à leur sud, dont déjà au Venezuela en 1903 et 1908. Une véritable annexion coloniale a eu lieu de la part des États-Unis qui ont pris la Floride (où est Mar a Lago) aux Espagnols, ont contesté à la Grande-Bretagne les terres au-delà de la frontière de l’Oregon, ont carrément annexé le Texas en 1837, le Nouveau-Mexique, l’Arizona et la Californie en 1848. La nouvelle doctrine Donroe (Donald/Monroe) partage le monde en zones d’influence exclusives. Aux États-Unis le continent américain, aux autres le leur. Ce pourquoi l’Ukraine est laissée aux Russes, ou pour une part aux Européens s’ils ont les couilles de la défendre. Mais il ne faut plus compter sur les États-Unis… sauf si leurs intérêts financiers ou stratégiques sont menacés.

La Nouvelle stratégie de sécurité récemment publiée sonne le glas du libre-échange, du mondialisme, de l’universalisme, du leadership moral américain. Ils ne se veulent plus les gendarmes du monde ni les chantres de la liberté, mais s’isolent sur leur propre continent, qu’ils vont défendre comme une forteresse à l’aide de régimes autoritaires – comme le fait la Russie en déclin et désormais la Chine avec sa puissance neuve. Plus de valeurs communes, hormis celle du fric. Vous êtes vassal ou ennemi, à vous de choisir.

L’Europe vue par les mad gars depuis leurs collines de pauvres en esprit est comme l’empire romain avant la chute : une sphère de corruption, d’orgies sexuelles, d’incroyance, de domination des masses par une élite contre le peuple appauvri par les gros impôts, les services publics toujours plus gras et plus inefficaces, dont le seul rôle est d’entraver l’entreprise et le commerce par des réglementations tatillonnes. L’exemple même de la France est édifiant : une Assemblée de singes braillards incapables de voter ce qui fait le propre d’un Parlement : un budget ; une dette colossale sans aucune mesure pour contrer sa dérive persistante depuis 50 ans ; une défense exsangue, sans moyens pour remonter la pente ; une immigration à portes ouvertes et reconduction à la frontière inexistante ; toujours plus de lois et de règles pour empêcher de construire, de cultiver, de produire, au nom du féminisme, de parité, de la non-discrimination, du mémoriel, de l’écologie, du climat, de l’UE… Imaginez la force nucléaire française entre les mains d’un président d’origine arabe (comme Houellebecq le prévoit dès 2015) ! Vivement la vassalisation par les élections. Les collabos de la droite pro-Maga sont déjà là, tout comme en Italie de Meloni : Reform UK, RN, AfD ont chacun environ 30 % des intentions de vote. Leur arrivée au pouvoir serait donc pour bientôt. Ils se montreront vassaux fidèles, pro-américains, pro-business, anti-règles contre les Gafam, anti-régulation UE. De la bonne télé en perspective !

La question du Groenland n’est qu’une question de mois : déjà en 1917, les États-Unis. ont racheté au Danemark les Îles Vierges (pour en faire un paradis fiscal). Avec ses seulement 57 000 habitants, le pays presqu’entièrement couvert de glace peut être aisément acheté ; il suffirait de donner par exemple 1 million de $ à chacun… En 1946, le président Harry Truman a déjà proposé 100 millions de $ au Danemark pour l’achat de l’île – ce qui avait été refusé. Mais la situation a changé. Le Groenland a acquis son autonomie interne en 1979, a quitté la Communauté économique européenne sur référendum en 1982, a obtenu une autonomie renforcée à 75 % des voix au référendum, avec droit de contrôle sur les ressources, les partis au Parlement sont dès 2021 favorables à l’indépendance, soutenus par les deux tiers des habitants – lesquels parlent pour les trois-quarts déjà anglais. La Chine y investit pour les terres rares, ce qui fait frémir la bande de trompes gaga des Maga. Dans le sous-sol du plateau surplombant la ville de Narsaq au sud du Groenland, la compagnie australienne Greenland Minerals and Energy Ltd a découvert selon elle le plus grand gisement mondial de métaux rares. Les États-Unis. disposent depuis 1941 d’une base militaire à Thulé, avec un radar du système avancé d’alerte missiles.

Ce n’est donc qu’une question de temps pour que les Yankees mettent leur grosse patte sur les petits Inuits. Il ne suffit pas au Danemark de dire « non ». Le royaume, combien de divisions ? Moins de 20 000 militaires actifs, seulement 21 bateaux de guerre, 30 avions de chasse – des F16 américains donc il est facile de rendre obsolètes les systèmes électroniques s’ils ne sont pas mis à jour depuis l’Amérique. Négocier avant d’être pris de force serait le plus raisonnable. Les woke n’évoquent jamais « le viol » des traités internationaux ou du droit ; ils se contentent d’accuser toujours la queue des hommes, pas leur tête.

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Pierre Benoit, Le roi lépreux

Qui se souvient encore de Pierre Benoit, membre de l’Académie française, écrivain et journaliste après une double licence de droit et lettres, mort en 1960 à 75 ans ? Il est pourtant l’écrivain de l’aventure pour adultes avec ses femmes fatales ou bénéfiques (toutes dont le prénom commence par un A), son érotisme latent, ses dépaysements exotiques, son incomparable talent de conteur. Il délivrait la France qui lit des affres de la Première guerre mondiale, du sang et de la boue, de l’odeur de cadavre et de la jeunesse massacrée. Quarante romans, cinq millions de livres vendus, Pierre Benoit fut, entre les deux guerres, le Pierre Lemaitre de son temps. Et ce n’est pas un hasard si le premier volume du Livre de poche, créé en 1953, fut Koenigsmark, l’un de ses romans.

Le roi lépreux se passe au Cambodge, à Angkor, cette féerie de temples dans la jungle qui séduit toujours (je l’évoquerai un jour). La terrasse où est érigée la statue de Yama, dite du Roi lépreux, est sur une terrasse du site d’Angkor Thom. « Elle était d’un beau grès violacé, et représentait un jeune homme complètement nu, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, assis à l’orientale. Les cheveux tressés finement retombaient en torsade, le visage remarquablement pur avait une noblesse triste, presque désespérée. (…) Le buste est flou, pas d’indication de muscles. » Ainsi le décrit l’auteur. Le dieu serait Yama, le juge hindouiste des âmes, et daterait du VIIIe siècle ; la statue est visible au Musée national du Cambodge. Ayant perdu plusieurs doigts, comme sous l’emprise de la lèpre, la statue de jeunesse aurait été sculptée en hommage au roi khmer, Yasovarman I, lui-même lépreux, mort en 910 après avoir régné 21 ans. Pierre Benoît s’est inspiré d’une gravure publiée par Henri Mouhot en 1863.

Gaspard Hauser, jeune prof agrégé de province, célibataire et mal payé (déjà !), rencontre à Nice Raphaël Saint-Sornin, ancien condisciple de droit que son futur beau-père a forcé à acquérir la licence, avant d’exiger un doctorat ès-lettres, puis une mission en Indochine, avant de consentir à peut-être lui donner sa fille Annette, seule héritière de son usine de soieries de Lyon. Raphaël est amoureux, la belle l’attend, il se plie à ces directives. Nommé par piston du beau-père à l’École française d’Extrême-Orient, il est mal accepté par l’étroite coterie des docteurs luttant pour les postes. Il est donc exilé comme conservateur intérimaire d’Angkor au Cambodge, loin de Hanoï où tout se joue.

Le hasard veut qu’une riche Américaine ait envie de visiter le site. Elle est la cousine de l’amiral commandant la flotte qui croise au large de l’Indochine, sur le croiseur Notrumps… (qui voudrait dire « sans atout »). Elle se propose de le faire avec le jeune archéologue fraîchement nommé. Lui ne connaît encore rien à Angkor, sa civilisation de l’eau, ses temples. Il va vite bachoter pour être à la hauteur car Miss Maxence Webb est redoutable. Elle s’installe chez lui, en tout bien tout honneur, avec sa femme de chambre, son chauffeur, ses deux jeunes mécaniciens annamites, et Raphaël jouit de deux mois entier avec elle. Ils visitent les ruines, la fameuse terrasse du Roi lépreux et sa statue de jeune homme nu. Lui l’apprécie, elle non. Mais elle la prend en photo.

Commence alors une intrigue compliquée et prenante entre lui, elle, et une ravissante jeune danseuse cambodgienne nommée Apsara (encore un prénom en A). Celle-ci n’est pas ce qu’elle paraît et est protégée en haut lieu. L’aventure se pointe alors pour notre enchantement. Raphaël conte son histoire à Gaspard entre deux cocktails dans sa villa de Nice, en attendant sa femme et son amie. Jusqu’au bout le lecteur croira savoir qui est cette femme, il sera bien surpris. En attendant, le Cambodge est une féerie, un pays paisible, luxuriant, où les gens sont minces et dorés, aimables. Ils assistent à un spectacle de danses dans l’enceinte même du temple d’Angkor Vat. « Des ombres grouillaient autour d’un cercle de cinquante pieds de diamètre, un cercle formé par des enfants nus, accroupis en rond. Chacun d’eux tenait entre les genoux une torche embrasée. Il n’y avait aucune brise, si bien que les hautes flammes rougeâtres montaient droites comme si, d’airain elles-mêmes, elles eussent jaillit de flambeaux d’airain ». Parmi les danseuses, Apsara. Raphaël l’a connue à Paris lors de ses études d’art ; elle sculptait des statues dans un atelier de Montparnasse. Mais chut ! Elle est là incognito ; elle va tout lui raconter.

Elle est la fille d’une princesse royale échappée au massacre de sa famille ordonné par le roi de Birmanie Thi-Bo. Il était devenu fou après deux ans de règne parfait, parce qu’il avait refusé l’aumône à un mendiant lépreux surgit devant sa monture lors d’une chasse palpitante. L’ayant cravaché au visage pour qu’il lui laisse le passage, le mendiant lui avait jeté une malédiction. Après sa mort, hâtée par les Anglais soucieux de « protectorat » colonial sur la Birmanie, Apsara prépare une insurrection avec son frère aîné, resté dans le nord. Elle demande à Raphaël de l’aider…

Pierre Benoit, Le roi lépreux, 1927, éditions Kailash 1999, 150 pages, €12,00

Pierre Benoit, Koenigsmark, L’Atlantide, Pour Don Carlos, Le puits de Jacob, Le Roi lépreux, Le désert de Gobi, Robert Laffont collection Bouquins 1994, 1006 pages, €18,46

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Un autre roman de Pierre Benoit chroniqué sur ce blog :

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Woody et les robots de Woody Allen

Le Dormeur (Sleeper) s’appelle Miles (Woody Allen). Patron d’une boutique d’aliment naturels et accessoirement concertiste de jazz, il est entré à l’hôpital un beau matin de 1973 pour une lésion cancéreuse à l’estomac. Il se réveille deux cents ans plus tard, en 2173, dans une clinique spéciale… Il a été cryogénisé, comme c’était la mode nouvelle au début des années 70, une science de fiction qui « croyait » (oui, les scientifiques peuvent « croire » sans savoir) que l’on pourrait soigner dans le futur et que conserver le corps suffirait pour poursuivre sa vie.

Ceux qui le réveillent de sa capsule, où il est soigneusement emballé dans du papier alu, sont des scientifiques « résistants », car, en deux cents ans, le gouvernement a bien changé. Les fantasmes des années 70 étaient au pouvoir grandissant des multinationales, à la tendance à la technocratie autoritaire, au pouvoir fort. Les États-Unis étaient alors sous Richard Nixon, président conservateur et un peu paranoïaque, qui faisait « écouter » ses adversaires (affaire du Watergate), bien qu’il réussisse bien dans les affaires internationales (ouverture à la Chine, fin de la guerre du Vietnam, limitation des missiles SALT avec l’URSS, arbitre lors de la guerre du Kippour, fin de la convertibilité du dollar en or, mais renversement d’Allende au Chili). Évidemment, pour la gauche woke post-hippie, c’était un réactionnaire, et les bourgeoises aisées se rangeaient derrière « la révolution ».

Woody Allen en joue avec le personnage de Luna (Diane Keaton), envolée snob dans la lune qui convie ses « amis » dans son genre à une party chez elle où se faire du bien est l’essentiel des échanges. L’un d’eux arbore même une croix gammée sur sa tunique, car il trouve ce symbole amusant. Elle se croit « artiste » en déclamant un poème de sa composition, désolant de banalité et avec au moins une faute de sens, et se console en s’isolant avec un jeune blond bronzé dans la cabine d’excitation génésique où il « font l’amour » chacun tout seul et tout habillé. Cet orgasmatron est inspiré du psychiatre Wilhelm Reich, juif obsédé de sexe, fort à la mode dans les années hippies.

C’est dire combien ce film loufoque et drôle est une satire de ces milieux gauchisants et utopiques, inaptes à voir la réalité et se cantonnant au plaisir. Une satire aussi du futur technologique et technocratique à la Orwell et Musk, où l’Etat-policier surveille tous le monde, envoyant sa police en rouge (comme les pompiers) pour éteindre l’incendie qui couve chez les têtes brûlées. Le portrait du Président, appelé simplement The Leader (le Chef, comme on dirait Le Dictateur chez Chaplin ou le Caudillo chez Franco) trône dans toutes les maisons, et il ferme chaque soir les programmes télé face à la mer, avec son chien-loup berger allemand. Las ! Les résistants font sauter sa résidence et il ne reste qu’un nez. Les savants veulent donc l’utiliser pour le cloner et reproduire un Président, tel un dieu ou un Staline (cryogénisé au cas où). Le thème du « nez » sera repris en grotesque outré par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes. Miles et Luna parviendront à infiltrer la clinique du projet Bélier, qui consiste à cloner le nez dictatorial, à le voler au vu et su de tous, et à la détruire en le faisant passer sous un rouleau compresseur.

Dès son réveil, Miles doit fuir, la police-qui-sait-tout envahissant la clinique pour « reprogrammer » les cerveaux déviants (comme en URSS et sous Poutine et Xi). Il se réfugie dans une camionnette qui convoie des robots domestiques ayant besoin d’être réparés et, pour ne pas être reconnu lors d’un contrôle de l’omniprésente police, se déguise en robot. Il marche impassible et saccadé comme Buster Keaton et use de facéties à la Charlot. Livré à la bourgeoise Luna, il se bat avec un « gâteau instantané » de l’industrie du pratique-pas-cher qui sévit chez les femmes en mal de féminisme : il prolifère comme un blob. C’est chez elle qu’il expérimentera un peu plus tard la machine à jouir. Or qui jouit ne résiste pas, CQFD : la société de consommation et de loisirs est construite pour laisser gouverner une caste restreinte.

Lorsque Luna rend son robot pour qu’on lui change la tête qui ne lui revient pas, Miles s’enfuit et la retrouve pour lui avouer qu’il n’est pas une machine mais un survivant du passé. Elle ne le croit pas, puis décide de dénoncer cet « étranger » qui vient troubler le doux présent aux autorités. Tout ce qui change de la routine du plaisir est une menace intolérable – aujourd’hui encore avec la chasse aux immigrés aux Etats-Unis. Miles l’enlève alors et la fait camper dehors, elle qui n’a jamais quitté sa maison confortable, et la fait se nourrir de céleri géant et de banane géante, production industrielle générée artificiellement. Elle finit par alerter la police et fait endosser à Miles une combinaison pour ne pas être reconnu. Mais c’est une camisole gonflable, ce qui donne un beau numéro sur le lac où ils s’évadent en nageant. Car Luna va être prise par les policiers qui lui disent qu’elle a été « contaminée » par un contact trop prolongé avec cet « étranger » (comme en URSS). Ils fuient sur le lac et un tir de la police fait fuser la combi qui les propulse à une vitesse de hors-bord et leur permet de s’échapper.

Les deux se disputent en parfait couple et Luna tombe amoureux de Miles qui tombe amoureux d’elle. Lui finit par être capturé et son cerveau lavé, tandis qu’elle rejoint les révolutionnaires sous la houlette du jeune, blond, grand, beau, musclé Erno (John Beck) – en bref « un parfait nazi » comme lui dira Miles (réplique reprise dans Les Bronzés par Michel Blanc) – lui qui est mûr, brun, petit, laid, racho – en bref un parfait juif. C’est Luna qui fait enlever Miles reprogrammé par la résistance, et Erno le déprogramme par hypnose pour le faire revenir à sa vraie personnalité. D’où une scène désopilante d’un repas juif avec ses parents juifs dans son enfance juive du quartier juif de Brooklyn où Miles juif a vécu enfant. Rire de soi est le meilleur rire ; il est de tendresse.

Le garçon est cependant jaloux de la fille quand il la voit embrasser le bel Erno. Elle croit à l’amour libre, pas lui. Elle invoque alors « la science » comme on lui a appris. Elle aurait « prouvé » que les hommes et les femmes ne peuvent pas avoir de relations durables en raison d’incompatibilités chimiques. Miles ne le croit pas. C’est dire que, comme Nietzsche le pensait, la science est pour lui aussi une croyance, dès qu’elle sort des protocoles de l’expérience en double aveugle. D’ailleurs, en quoi croit-il ? Pas en Dieu, pas en la politique, il avoue qu’Erno le révolutionnaire deviendra aussi autoritaire et infect que le Dictateur lorsqu’il aura le pouvoir, l’expérience l’a montré. Il croit en deux choses : le sexe et la mort, mais la mort reste au fond la seule certitude. Et ils finissent par un baiser goulu, fusionnel, impossible.

Une dystopie réaliste au vu de ce que nous préparent Trump, Vance, Musk et les autres !

DVD Woody et les robots (Sleeper), Woody Allen, 1973,avec Woody Allen, Diane Keaton, John Beck, Mary Gregory, 20th Century Fox 2007, 1h24, €12,95

The Woody Allen Collection : Bananas + Woody et Les Robots + Tout ce Que Vous Avez Toujours voulu Savoir sur Le Sexe, MGM / United Artists 2012, doublé anglais, français, €49,90

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Alain s’égare

Il commence par une description, puis le fil de sa plume parle d’autre chose ; il s’égare. D’ailleurs il n’a pas mis de titre, reprenant la première phrase : « Je revois une toute petite ville ». Le propos n’est pas la ville, mais tout d’abord, les femmes et les hommes. « Pourquoi les femmes en société et l’homme seul ? ». Ensuite la solitude, propice à la pensée.

On le voit, rien de net, un esprit d’escalier, un fil de plume. Cela fait plaisir, autant à écrire qu’à lire, mais apprend-t-on quelque chose ?

L’homme, souvent seul, serait plus inquiet ou plus triste. A moins que ce soit sa nature différente de celle de la femme, car « la femme est un moment de l’espèce, très exactement, puisqu’elle porte les œufs. L’enfant est une partie de la femme qui se détache et survit ». Un brin sexiste, en tout cas anachronique, vu de 2025. Mais on pensait ainsi en 1910.

Les hommes et les femmes ont une nature, et celle de l’homme serait « plus portée à regarder et moins à parler ». Est-ce nature ou éducation ? Ou tout simplement occasion ? Alain voit l’homme comme « poète, voyageur, inventeur, guerrier. Ses rêveries sont autour de lui. Il ne s’amuse point à sentir, penser est son lot. » Pas la femme ? C’est peut-être accorder trop d’importance à la nature et minimiser la culture. C’est qu’on n’éduquait pas les femmes autant que les hommes, en ce temps-là ; elles n’avaient pas même le droit de vote, ni celui d’ouvrir un compte bancaire.

Maintenant, la pensée. « Parlez-lui des choses », à l’homme, dit Alain, « le voilà hors de lui et content. Ramenez-le à lui, il tombe dans les passions chagrines. Or, qu’est-ce que parler le plus souvent ? C’est ressasser, c’est redire ce qui est passé ou ce qui recommence. » D’où la solitude. « Dans le fait, on a toujours vu des gens qui ne se plaisent pas trop en eux-mêmes rechercher la solitude monastique. La réflexion et le jeu, l’invention, ce sont encore des monastères. Penser, c’est s’oublier. » Bof… un peu faible, à mon avis. C’est parler pour parler, autrement dit ne rien dire. On n’est pas toujours inspiré.

La solitude n’est pas toujours oubli de soi ; c’est aussi un recueillement pour mieux observer la nature, les oiseaux, les plantes, les animaux humains. Jamais les écrivains ne sont meilleurs que lorsqu’ils voyagent seuls. Car ils se quittent, ils laissent leurs habitudes, leurs congénères, leur civilisation. Pour s’offrir tout entier, avec ce qu’ils sont, à l’atmosphère, au choc, à la nouveauté. Quant au jeu, même aux échecs, nul n’est solitaire ; il a toujours un adversaire, un autre qui veut gagner. Où est la solitude en ce cas ? A moins qu’être seul soit une nature humaine, auquel cas c’est bien parler pour ne rien dire.

Je ne sais ce qui a poussé Maurice Savin, qui a « choisi » un lot de Propos en Pléiade, à avoir retenu celui-là. A moins que je n’aie pas compris tout le sel de cette divagation – ce qui est toujours possible.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Ed Mc Bain, Mourir pour mourir

Décédé en 2005 à 78 ans, Salvatore Lombino dit Ed Mc Bain, est né et élevé à Harlem jusqu’à ses 12 ans. Dans une ville imaginaire qui lui ressemble beaucoup, le commissariat du 87e District est en proie à la violence des jeunes en gangs. Mal élevés, mal vus, mal lunés, les 16-20 ans portoricains immigrés en Amérique veulent se faire reconnaître, respecter, en bref être « des hommes ». Avec le machisme tradi du latino biberonné à l’espagnol, l’exemple du père brutal à la main leste, des mères, sœurs et filles soumises à la loi du mâle.

Ainsi Zip, 17 ans, « grand et mince, il était beau dans le genre débraillé, avec un teint clair et des cheveux noirs dressés en houppe sur le front, tirés sur les tempes et trop longs dans le cou. » Pour se faire une réputation de « dur », il chapeaute un gang de son âge aux vestes violettes et veut tuer Alfie, un 16 ans du quartier qui a simplement dit bonjour à China. Zip affirme que la fille est sa fiancée, alors qu’elle-même ne le sait pas, mais c’est son bon plaisir. Alfredo doit mourir.

Ce dimanche de juillet caniculaire, l’intrigue se noue entre divers habitants et visiteurs du quartier. Outre Zip et ses copains, dont deux morveux de 8 et 9 ans qui espèrent être de la bande et transportent de vrais flingues sous leur chemise, sur ordre de Zip, un marin qui erre en ville après une cuite en quête d’une pute, et des policiers du 87e commissariat qui veulent arrêter Pepe Miranda, un caïd local retranché dans un immeuble insalubre. Le marin va rencontrer la China qu’on lui avait indiqué, mais elle ne viendra pas au rendez-vous, retardée par un attardé, Crooch, copain de Zip, qui lui met la main aux seins. Alfie ne sera pas descendu par l’excité au genre débraillé, mouché par deux plus durs que lui de 20 ans et par la mort de Miranda sous les balles (innombrables) des flics. Ceux-ci sont bien en peine d’alpaguer un malfrat tout seul dans un immeuble cerné ; aussi nuls en tactique que grandes gueules au mégaphone, ils ont deux des leurs descendus avant de tuer l’affreux.

Mieux, la morale brutale du Far West s’applique en ville. Il y a les bons et les méchants. Ces derniers sont des prédateurs qui tuent par jeu et pour voler ; les premiers trouvent que ce n’est pas « bien » mais font les moutons jusqu’à ce qu’ils soient assez sûr d’eux pour résister. Ainsi du jeune Sixto, 16 ans, ci-devant de la bande à Zip, qui se détache de lui. Violence, mépris racial, drames familiaux et tensions sociales de la ville multiculturelle, rendent les rites de passage de la jeunesse mâle difficiles.

Court, trépidant, sociologique.

Ed Mc Bain, Mourir pour mourir (See Them Die), 1960, 10-18 1992,193 pages, non référencé

See Them Die (en anglais) €19,93

Ed Mc Bain, 87e District Tome 2, Omnibus, €30,00

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Meilleurs vœux 2026

« Eclatez-vous ! »

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Avantages et inconvénients du régime démocratique

Avantages

La démocratie se distingue avant tout par sa capacité à favoriser le développement économique et social. Contrairement aux régimes despotiques, qui confisquent la croissance au profit d’une élite, les structures démocratiques permettent une répartition plus équitable des richesses et une économie moins extractive. L’exemple historique des deux Corées ou des deux Allemagnes illustre l’écart abyssal qui se creuse entre un régime de libertés et un régime autoritaire, pour un même peuple et une même géographie. La démocratie, malgré ses imperfections, reste le meilleur rempart contre l’archaïsme des oligarchies et le « fait du prince »

Un autre atout majeur de la démocratie est la légitimité du pouvoir par le consentement des gouvernés. Les chefs d’État sont élus pour un mandat limité, ce qui évite les dérives du pouvoir absolu et permet une alternance pacifique. La démocratie institutionnalise les conflits, rendant légitimes l’expression et l’affrontement des intérêts divergents et des opinions contraires. Elle évite ainsi la violence systématique et l’élimination des opposants, caractéristiques des régimes totalitaires

Enfin, la démocratie valorise la diversité des opinions et la liberté individuelle. Elle protège l’espace public et empêche la fusion du pouvoir politique avec la société, contrairement aux régimes totalitaires où toute organisation est subordonnée à un projet unique, abolissant la pluralité des idées et des modes de vie au profit du fusionnel dans la croyance et en politique.

Inconvénients

Cependant, la démocratie n’est pas exempte de critiques. Elle est souvent perçue comme un régime fragile, où le choc des egos et des partis entretient divisions et oppositions. La démocratie peut ainsi devenir le théâtre de luttes de pouvoir stériles, où l’intérêt général est parfois sacrifié au profit d’ambitions personnelles ou partisanes.

Un autre écueil est la tentation de la démagogie et de la « démocratie illibérale ». Certains leaders, profitant des failles du système, peuvent imposer leur loi au nom d’une majorité simple, piétinant les règles de droit et les garde-fous institutionnels. La démocratie représentative peut aussi être captée par une oligarchie, poussant certains à prôner une démocratie directe, mais celle-ci comporte le risque de l’unanimisme forcé et de la suppression des contre-pouvoirs.

Enfin, la démocratie est parfois accusée d’être un régime faible, « de parlotes », où les débats interminables et les compromis freinent l’action et favorisent la médiocrité. Ses détracteurs lui reprochent de ne pas savoir imposer une vision forte et unitaire, contrairement aux régimes autoritaires qui, bien que répressifs, peuvent donner l’illusion de l’efficacité et de la cohésion

Conclusion

La démocratie, bien qu’imparfaite, reste le régime qui offre le meilleur équilibre entre liberté, progrès social et respect des droits individuels. Elle permet l’expression des divergences et limite les abus de pouvoir, mais sa fragilité intrinsèque la rend vulnérable aux dérives démagogiques et aux divisions internes. Son principal défi est de concilier efficacité et respect des libertés, sans tomber dans le piège de l’autoritarisme ou de l’immobilisme.

Cette note, expérimentale, a été générée sur ma demande par Mistral AI, exclusivement sur la source argoul.com

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Henry Roth, A la merci d‘un courant violent

Henry Roth (à ne pas confondre avec Philip Roth) est né juif en 1906 en Galicie, dans l’ancienne-Autriche-Hongrie. Décédé en 1995 à 89 ans, il livre un an avant sa mort ses ultimes souvenirs, reconstitués soixante-dix ans après : A la merci d’un courant violent. Le courant est la religion juive orthodoxe, qui l’a handicapé dès l’enfance et névrosé pour toute sa vie. Le premier tome est Une étoile brille sur le Parc du Mont Morris – ce volume chroniqué ici. Il y évoque la période de ses 8 à 14 ans à New York.

Il a émigré avec ses parents à l’âge de 3 ans, en 1909, cinq ans avant la guerre de 14 qui allait entraîner un bouleversement de l’Europe et l’entrée en guerre des États-Unis. Le jeune Henry, qui est incarné par Ira dans ses souvenirs publiés, est un gamin dans la misère, comme la plupart des nouveaux immigrants. Il habite un quartier pauvre de New York et joue dans la rue avec des gamins aussi dépenaillés que lui, des Irlandais et des Italiens. Jusqu’à ce que ses parents décident d’emménager dans le quartier juif, pour se rapprocher de la famille de sa mère, des grands-parents, une tante, quatre cousins-cousines. Le gamin qui allait jusqu’alors à l’école religieuse juive (Heder) et récitait par cœur la Torah, en enfant sage, se prend d’une répugnance progressive pour tout ce fatras de superstitions et de langages – le yiddish, le hongrois, la langue du Talmud. Il veut devenir comme les autres, un bon Américain.

Son père, irascible et brouillon, incapable d’un travail suivi sans s’engueuler avec ses patrons ou partenaires, le bat brutalement. Seule sa mère le protège, « mère juive » dans sa caricature de conservatrice des traditions et d’amour enveloppant. Ira ne s’est battu qu’une fois avec un petit Irlandais blond qui le traitait de youpin ; ils sont devenus copains. Mais il est lâche et préfère la facilité ; quand il rentre de l’école tabassé, sa mère lui dit d’esquiver, de s’en tirer par un bon mot – c’est plus efficace qu’un bon coup. Ado, il se fait un ami goy catholique et l’admire, car il est à l’aise en toutes circonstances, sans traîner oripeaux et casseroles de la judéité.

A 13 ans et demi, il poursuit l’école dans la section commerciale (sténo, compta et espagnol) tout en travaillant à mi-temps dans un magasin d’alimentation de luxe qui livre à domicile. Il a fait sa bar mitsva, il est désormais considéré comme un membre de la communauté, son père ne lève plus la main sur lui. Ira décrit son entourage, ses copains, ses collègues, sa famille – le retour de l’oncle Moe, requis par le service militaire au grand dam de sa mère juive qui se lamente et ne mange plus. Qu’a donc un Juif à faire avec les batailles des Goys ? Mais Moïse, abrégé en Moe, qui se fait appeler Morris à l’armée pour faire moins juif, était serveur dans le civil et il est affecté à l’intendance. Il organise la bouffe du régiment, les commandes, les prix, les menus, les rations. Il s’en tire sans dommage.

L’obsession d’Ira est le sexe, dès un âge très tendre (Henri Roth, Philippe Roth, Epstein, Strauss-Kahn, on se demande s’il y a là une constante). Malgré quelques invites à se frotter de la part d’un copain sur un toit, d’un marginal qui l’emmène au parc, d’un prof qui cherche à le branler, il n’est pas séduit. Il reluque plutôt les jambes des petites filles dès 9 ans, se caresse aux cuisses de sa mère à 11 ans ; elle a voulu dormir avec lui pour se rassurer lors d’un voyage du père. Il avoue incidemment « niquer » (ainsi écrit-il) à 16 ans tous les jours sa sœur de 14 ans « dès que la clé a tourné dans la porte » au départ des parents. Pour le reste, il élude la petite sœur ; il n’en parle pas. Ses souvenirs sont sélectifs, marqués par ses rapports tourmentés avec sa famille et avec la tradition juive orthodoxe.

Henry Roth finira par épouser à 33 ans la fille d’un pasteur baptiste (surtout pas juive !) avec laquelle il aura deux enfants. Ce n’est que dans son ultime vieillesse qu’il consent à avouer les turpitudes de sa prime adolescence complexée.

Un livre de mémoire reconstruite qui permet de découvrir la vie bariolée des immigrants à New York dans les années 1910. Un style de conteur, bardé de mots yiddish. C’est parfois captivant, mais je n’aime pas les coupures de dialogue avec son ordinateur des années 1980 qu’il appelle Ecclesia. Des incidences en général insipides qui coupent le récit, même si l’objectif est probablement de rendre relatif ce qui est raconté. Le lecteur pourra sans dommage les sauter (sans jeu de mot) à chaque fois.

Avec un arbre généalogique des deux côtés de la famille et un lexique de 7 pages de yiddish.

Henry Roth, A la merci d‘un courant violent (Mercy of a Rude Stream – A Star Shines Over Mount Morris Park), 1994, Points Seuil 1997, 397 pages, €2,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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