Ne vous jetez pas au malheur comme Gribouille, dit Alain

Tous ceux qui ont quelque culture française savant qui est Gribouille, ce gamin idiot qui se jette à l’eau par crainte d’être mouillé par la pluie. Contrairement aux moteurs de recherche (ignares), Gribouille n’est pas une chanteuse, ni une légende populaire surgie de nulle part. C’est le personnage d’un roman de la comtesse de Ségur, La Sœur de Gribouille, qui raconte l’histoire d’un jeune garçon simplet et généreux et de sa sœur Caroline ; ils doivent se débrouiller seuls après la mort de leur mère. C’est le côté simplet qui intéresse Alain.

Il prend l’exemple du pris de toux qui croit se purger de sa toux en toussant avec de plus en plus de force ; or il ne fait qu’irriter ses bronches, et donc tousser encore et encore. Il prend l’exemple de celui qui se gratte pour soulager son irritation, irritant encore et encore sa démangeaison (qu’on songe à la piqûre de moustique). Il prend l’exemple de l’insomnie, où la tête travaille, s’efforce à dormir, meilleur moyen de rester éveillé au lieu de compter les moutons (on compte les pattes et on divise par quatre). Il prend l’exemple de l’amoureux éconduit, qui ne peut penser qu’à ça, obsédé de la fille, « il se fouette lui-même de tout son cœur ». Il y aurait tant d’autres exemples…

Au fond, chacun qui tourne en rond dans son obsession est un masochiste qui aime à se faire souffrir. Un sot comme Gribouille, qui croit bien faire en se jetant dans un danger plus grand que celui qu’il veut fuir. Au lieu qu’il y a des trucs, dit Alain, pour éviter ce travers. Ainsi en avalant sa salive quand on est sur le point de tousser ; en chauffant le bouton de piqûre avec un briquet ou une cigarette (à 1 cm de la peau quand même !), ce qui inactive le venin irritant ; en oubliant qu’on ne dort pas pour laisser errer sa pensée qui, progressivement, prend la forme du rêve ; en dénigrant sa fiancée qui le trahit, recensant tout ce qu’elle a de pire, l’imaginant vieille. On peut faire de même avec un patron qui vous juge, en l’imaginant tout nu par exemple, ce que j’ai lu quelque part. Cette dérision évacue l’obsession, donc la crainte.

« Mais de toute façon, il faut s’appliquer à se consoler, au lieu de se jeter au malheur comme au gouffre. Et ceux qui s’y appliqueront de bonne foi seront bien plus vite consolés qu’ils ne pensent », conclut le philosophe.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Dinh Hang Kenh à Haïphong

Il date de 1719. Les dinh sont des maisons communales pour se reconnecter avec le peuple. Ces maisons du confucianisme honorent le culte des ancêtres et l’harmonie du monde. Le Dinh Hang Kenh a été construit au XVIIe siècle et a pris son apparence actuelle en 1905. Bâti de bois de fer, le jacquier, il est d’architecture traditionnelle avec le Dai Dinh (le hall principal) au plancher en bois de fer, la Toa Ong Mong (la salle de culte), la salle du sanctuaire et les salles Giai Vu (les salles du couloir). Il était destiné à vénérer le dieu tutélaire du village, puis élevé par le roi Tu Duc à la vénération du roi Ngo Quyen, qui a vaincu l’envahisseur Nam Han sur la rivière Bach Dang en 938. Une statue du roi Ngo Quyen assis sur un trône de dragon est sur l’autel. Devant la statue, il y a un petit bateau et un morceau de bois qui représente des rangées de piquets dans la rivière Bach Dang.

Le dinh est ornementé de beaucoup de dorures kitsch en rouge et or clinquant. Devant les autels, des offrandes sont pour les quatre éléments : l’encens pour le feu, les bouteilles en plastique ou de vin pour l’eau, des liasses épaisses de faux dollars pour la terre, des fleurs pour l’air. La statue de grue permet, tout comme la fumée d’encens, de faire monter les prières vers le ciel. Pour se démarquer de la Chine, trop proche et trop envahissante, les Vietnamiens juchent leurs grues sur des tortues, symbole de terre et de longévité. A l’intérieur, profusion de dragons – l’une des « quatre créatures surnaturelles » du peuple vietnamien. Ce ne sont pas moins de 308 dragons qui sont sculptés en différentes formes et postures avec, dans chaque nid, le dragon-mère et les dragons bébés entrelacés, au milieu d’herbe, de plantes et de fleurs. A l’extérieur, les quatre coins du toit sont incurvés en forme de quatre crocodiles avec deux dragons enchevêtrés l’un à l’autre .

Un petit garçon à chaîne de cou et bague au doigt furette partout dans le dinh. Il y a peu de monde et il s’ennuie, avec ses deux raquettes de badminton, cherchant peut-être quelqu’un pour jouer avec lui. Il est lourdement vêtu d’un sweat à capuche jaune d’œuf. Les jeunes filles se prennent en photo devant le monument pour alimenter les réseaux sociaux, nous offrant des portraits à prendre tout trouvés.

À côté du dinh, un petit temple de la littérature est dédié à Confucius. Il n’y a pas de statue mais ses préceptes. L’édifice célèbre les érudits confucéens tels que Chu Van An (1292-1370, titre de Van Trinh Cong) ; Nguyen Binh Khiem (de Vinh Bao, Hai Phong, 1491-1585, premier candidat au doctorat, Trin 1527, le premier doctorant, le titre Thuong Thu) ; Le Ich Moc (de Thuy Nguyen, Hai Phong, 1458-1583, premier doctorant, titre Ta Thi Lang). Les lauréats des concours et examens d’aujourd’hui viennent quémander leur aide ou les remercier de leur succès. Des stèles de pierre avec les noms gravés des lauréats savants aux concours de 1460 et 1693 sont une relique sous auvent en avant-cour. Ce temple a été restauré l’an dernier.

Une jeune fille habillée d’une longue tunique jaune se laisse photographier par sa copine comme un mannequin. Le jaune était la couleur réservée à l’empereur, signe de royauté, mais aussi de culture. Plus tard le jaune est devenu la couleur du sexe. Une fille en jaune est donc un symbole ambivalent… Une autre se fait prendre en tunique rouge, c’est plus sûr.

Le J hier se vantait de ne jamais ressentir de décalage horaire lors des voyages. Il dort cet après-midi dans le bus la mâchoire ouverte, comme un poisson mort. Les reliefs karstiques caractéristiques de la baie d’Halong apparaissent dans le lointain. Nous passons sur l’île touristique de Tuan Chan où se trouve notre hôtel, le Paradise Suites rue Quang Ninh. Les complexes hôteliers sont financés par les Chinois et sortent de terre depuis 20 ans. Un million de touristes vient chaque année de Chine. La baie d’Halong a été inscrite au patrimoine de l’Unesco et est la principale attraction touristique du Vietnam.

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On ne vit que deux fois de Lewis Gilbert

Cinquième film de James Bond avec Sean Connery, produit par l’ineffable Broccoli et écrit par le scénariste Roald Dahl (inventeur des Gremlins, de Charlie et la chocolaterie) avec le musique de John Barry. Cette fois, si le Spectre agit toujours, le spectateur découvre qui est le Numéro 1, un vieux défiguré qui hait le monde. Cette fois aussi, exit les Bahamas pour la mer du Japon.

Un vaisseau spatial américain en orbite Jupiter 16 est « avalé » par un vaisseau spatial plus gros qui ouvre sa gueule comme un requin, et ramené sur Terre. Les Yankees, toujours persuadés que c’est leur ennemi héréditaire, l’URSS, qui est à la manœuvre, menacent de représailles. Les Soviétiques démentent avec la dernière énergie. Quant au MI6 britannique, toujours raisonnable et moins persuadé d’avoir raison que les Yankees, il suggère que le Japon a peut-être quelque chose à voir dans l’affaire, puisque les derniers renseignements font état d’un atterrissage du vaisseau dans la mer du Japon.

Bond 007 (Sean Connery) est donc envoyé en mission en Asie pour en savoir plus. Bond ne tarde pas à « prendre contact » (autrement dit baiser à bouche goulue) avec une espionne, qui se lève après le sexe, rabat son lit où il gît tout nu, et laisse une équipe de tueurs mitrailler l’ensemble avec enthousiasme. Exit Bond, il est mort. Cérémonie militaire dans le port de Hong Kong, alors colonie de la Couronne, à la vue de tous. Mais, comme le chat, Bond a plusieurs vies. Il a été touché, mais de peu, et est récupéré sous la mer par une équipe de plongeurs qui l’enfournent en sous-marin de la Navy. M (Bernard Lee) et son éternelle secrétaire Moneypenny (Lois Maxwell) y ont établi le QG et briefent le Commander ressuscité.

Il doit prendre contact à Tokyo avec l’agent de liaison tatamisé Diko Henderson (Charles Gray). Le pays est allié de l’Oncle Sam depuis sa défaite en 1945, et ce n’est donc pas « le pays » qui est hostile, mais plutôt une organisation. Aki (Akiko Wakabayashi), une jeune et belle fille (comme d’habitude) vient le chercher à la descente de l’avion en voiture de sport, le nouveau coupé Toyota 2000 GT révolutionnaire avec ses quatre freins à disques, une première pour l’époque. Le Japon connaît son essor industriel. Bond se méfie de tous depuis Hong Kong et sa « faiblesse » envers les femmes, mais Henderson est bien Henderson, avec le bon mot de passe (c’est un « bon mot » qui dit « je vous adore »). Il confirme que l’URSS n’y est pour rien mais que ce sont des Japonais. Il est aussitôt poignardé par un sbire au travers de sa paroi de papier. Bond réagit aussitôt, crève l’écran et rejoint le tueur, qu’il zigouille. Apercevant la voiture qui l’attend, il lui prend son imper et son chapeau, et se fait prendre par le taxi de la pègre en mimant une blessure.

Il est conduit au siège de la grande entreprise Osato Chemicals, qui fabrique notamment du carburant pour fusée. Il s’introduit dans le bureau du patron et dérobe des documents, mais est surpris par l’alarme et les vigiles, dont un grand et fort dont il a peine à se débarrasser. Aki conduit Bond au domicile du très secret Tanaka (Tetsurō Tanba), qui se fait appeler Tigre. Là, ils passent en revue les documents obtenus.

Parmi eux, la photo d’un cargo, le Ning-Po immatriculé à Shanghai. James Bond décide de se faire passer pour un acheteur de produits chimiques et rencontre le PDG, Mr. Osato (Teru Shimada) alias Numéro 2 du Spectre, et sa secrétaire allemande, Helga Brandt (Karin Dor), alias Numéro 11. Un bureau ultramoderne scanne Bond et découvre son pistolet Walter PPK. Aimable mais hypocrite, Osato demande à Helga de le tuer. Aki cueille Bond au moment où démarre une voiture noire bourrée de sbires qui commencent à mitrailler. Poursuite jusque sur l’autoroute, où Aki demande du renfort. Un hélico ne tarde pas à arriver et enlève la bagnole des méchants à l’aide d’un aimant avant d’aller la jeter dans la baie (fun).

L’itinéraire Kobé-Shanghai du navire Ning-Po passe par des dizaines d’îles, où sévissent encore des pêcheuses traditionnelles. Bond et Aki se rendent à Kobé, rôdent sur les docks, se font prendre à partie par les marins du Nang-Po, patibulaires et débraillés. Sous le nombre, Bond finit par être capturé et livré dans la cabine d’Helga, chargée de le faire disparaître après l’avoir fait parler. Elle le gifle, le menace d’un scalpel, mais l’embrasse. Encore une qui a succombé aux charmes de James. Il lui dit qu’il est un espion industriel et qu’il partagera avec elle si elle l’aide à fuir. Elle fait semblent d’accepter pour mieux le baiser et, après une nuit sexuelle, l’emmène dans un monoplan quadriplace Meyers 200, avant de le laisser en plan, mains bloquées et avion en vrille, tandis qu’elle saute en parachute. Bond retourne la situation et se crashe, laissant croire une fois de plus qu’il est mort.

Tigre, dans son château samouraï où il entraîne ses commandos ninja (le vrai château de Himeji), a surveillé le Ning-Po et Bond s’aperçoit que le niveau de flottaison a changé entre deux photos. Le cargo a dû décharger sa cargaison chimique au large de l’île de Matsu, dans la mer du Japon. Bond commande alors « la Petite Nellie et son père », autrement dit l’autogire en kit inventée et apportée par Q. Il survole l’île, le village de pêcheurs/pêcheuses, les volcans. Il ne voit rien, qu’un lac en fond de cratère. Mais il est pris à partie par quatre hélicoptères, signe que l’endroit est protégé, donc louche. Il se débarrasse des intrus un à un grâce aux munitions dont l’autogire a été dotée par Q, jamais en peine d’imagination.

Tanaka veut infiltrer ses commandos dans l’île (fictive) de Matsu (la véritable île de Kyūshū), avec Bond japonisé (on se demande pourquoi ce grimage ridicule qui ne trompe personne). Il a été entraîné aux ninjas, et marié (on se demande là aussi pourquoi) à Kissy (Mie Hama), une pêcheuse Ama du village – qui est l’une de ses agentes. Toujours en bikini (dans la vraie vie totalement nue), le corps gracieux (le film a été interdit à l’époque aux moins de 12 ans), la plongeuse en apnée cueille poulpes, coquillages, ormeaux, oursins, algues. Elle est parfaitement entraînée à la nage. Aki est tuée par un ninja du Spectre, empoisonnée par un fil depuis le toit ; Bond était visé mais il s’est retourné à temps durant son sommeil sur le tatami. Pendant ce temps, une capsule spatiale soviétique est avalée elle aussi. Dans cette course à l’espace des années soixante, la compétition fait rage entre les deux systèmes pour savoir qui sera le premier sur la lune. On le sait, ce seront les États-Unis en 1969, première phase du déclin soviétique, trop sclérosé pour la croissance après les succès de la reconstruction. Les Yankees préparent une autre capsule et, si elle est capturée, ce sera la guerre.

C’est ce que veulent certains dirigeants japonais revanchards, enivrés de leur succès industriel. Une fois l’Amérique et la Russie vitrifiés sous les bombes, le Japon apparaîtra comme la nouvelle puissance mondiale, croient-ils. Ou plutôt le Spectre (Service pour l’espionnage, le contre-espionnage, le terrorisme, la rétorsion et l’extorsion), car c’est bien lui en coulisses. Ou plutôt sous le cratère du volcan (le vrai cratère du mont Aso). Une pêcheuse ayant été asphyxiée par des gaz dans une grotte sous-marine, Bond et Kissy se doutent que le volcan au-dessus doit receler la base secrète. Ils voient d’ailleurs un hélico plonger dans le cratère et ne pas ressortir. Bond s’introduit dans la base avant que le faux lac se referme, tandis que Kissy part informer Tigre. Bond délivre les astronautes emprisonnés et prend la place d’un cosmonaute qui doit intégrer la capsule de capture, mais il a oublié de laisser un équipement au moment d’être installé à bord et Numéro 1, qui le repère sur son écran, le fait convoquer. Il le démasque et se présente à lui comme Ernst Stavro Blofeld (Donald Pleasence), son éternel chat blanc sur les genoux.

Grosse bagarre, gadget de Q, cigarette explosive de la technologie japonaise, arrivée des ninjas en masse, feux roulant d’armes automatiques, explosions, nombreux morts, panique du chat, fuite de Blofeld. Bond réussit à récupérer la clé de contrôle de la capsule en se bagarrant avec un géant qu’il réussit à faire basculer dans un bassin de piranhas, aussi efficaces que les requins pour ronger la chair jusqu’à l’os. Helga avait eu droit au même sort lorsque Numéro 1 s’était aperçu que Bond était toujours vivant. Bond parvient in extremis à faire sauter la capsule tueuse au moment où elle s’apprêtait, gueule ouverte, à avaler la capsule américaine. Le monde est sauvé, la base détruite, Numéro 1 envolé pour de nouveaux méfaits. Bond se retrouve en canot de survie, comme d’habitude, avec une belle fille en bikini. Mais il n’a pas le temps d’en profiter, le sous-marin anglais l’a déjà intercepté et il est appelé au rapport.

Un bon film d’aventures, qui renouvelle le genre tout en gardant les clins d’œil nécessaires à la série (les James Bond girls, les repos du guerrier au lit, James qui tire tout ce qui bouge, les gadgets, les poursuites, les bagarres, le canot final). Le Japon est caricaturé comme on le voyait dans les années soixante : pays patriarcal, tous petits, experts en arts martiaux, férus de technique, fiers de leur décollage économique, amoureux de leurs traditions et paysages, et de leur saké servi à bonne température : 36,6°.

DVD On ne vit que deux fois (You Only Live Twice), Lewis Gilbert, 1967, avec Sean Connery, Tetsuro Tamba, Mie Hama, Akiko Wakabayashi, Donald Pleasence, Amazon MGM Studios 2020, doublé anglais, français, 1h52,€9,99, Blu-ray UltraHD 2025 €14,99

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Haïphong

Nous prenons l’autoroute en bus vers Haïphong. Nous passons devant l’université nationale du Vietnam créée en 1993. Elle a la flèche centrale d’architecture stalinienne, dont les grands bâtiments constituent la cité universitaire. Toute une génération nombreuse peut ici s’y éduquer. La démographie s’est calmée depuis que je suis venu, 99,9 millions d’habitants quand même, le nombre d’enfants par femme baisse, un peu plus de 2 par femme seulement. La contraception est efficace et sans état d’âme. Mais les accidents de circulation sont nombreux, nous voyons les gens monter à trois, à quatre ou à cinq sur la même moto, dont un enfant devant, un bébé derrière dans les bras de sa mère ; et les petits sont les seuls à ne pas porter de casque…

Beaucoup de voitures étrangères circulent ici. Surtout des Toyota japonaises, des Hyundai coréennes et la nouvelle marque automobile d’origine vietnamienne Vinfast, fondée en 2018 à Hanoï sur des plateformes techniques BMW. Très peu de voitures françaises. Je constate que rizières et maraîchage sont au plus près des cimetières. Les produits en sont enrichis. De nombreux parcs à huîtres sont installés, mais ce sont des huîtres perlières des fermes d’État.

« Radio Tom » nous explique Haïphong. En 1771 la révolte Nguyen s’allie avec les Français pour récupérer le pays en 1802. Il était jusque-là vassal de la Chine. Nguyen promet l’autonomie du port de la Tourane, un commerce exclusif avec la France et une conversion de sa population au christianisme. Le traité reste lettre morte à cause de la Révolution française. Nguyen en profite pour abolir l’autonomie des villages et installer des mandarins sortis de l’université de Hué. Il évince les chrétiens dominicains hostiles au culte des ancêtres qui est pour eux une idolâtrie. Il chasse les missionnaires en 1823. Avec Tu Duc en 1883, c’est la course aux concessions chinoises après la guerre de l’opium. La France cherche à joindre la Chine par le sud et à contrer le commerce anglais. Toute la Cochinchine n’est qu’un prétexte pour cette ambition diplomatique. Les mécontents des régimes français, avec la période d’ancien régime, l’empire, les révolutions et le retour des rois, font le terreau de la colonisation. La décapitation de deux missionnaires entraîne l’intervention de la France à la Tourane, puis à Saïgon en 1858.

L’expédition de 1873 instaure le protectorat sur l’Annam. Le gouvernement Ferry organise la colonisation et prend Hanoï en 1883. Le traité de Tien Tsin en 1885 avec la Chine reconnaît l’influence française. La régence de Paul Doumer en 1901 développe toute l’Indochine, Vietnam, Laos et Cambodge. Du riz, de l’hévéa sont plantés, sans souci des besoins locaux. Le riz est pour nourrir la population, l’hévéa pour le caoutchouc à exporter en Europe. Il y a 11 millions d’habitants en 1901, 23 en 1937. Dalat est une ville créée de toutes pièces pour attirer les colons car le climat est plus favorable que le reste du pays, un peu en altitude. Les élites viets formées par la France se rendent compte que les colonisés n’ont aucune possibilité de s’élever dans la société et fomentent des mouvements nationalistes. Dès 1917, l’exemple chinois du Kuomintang les excite. Il s’agit d’apprendre des Occidentaux pour les combattre. Ho Chi Minh revient au Vietnam en 1930 pour fonder le parti communiste.

Le nom de Haïphong veut dire zone commerciale de défense maritime. Le port prend de l’essor pour exporter l’hévéa et le charbon sous la colonisation française. C’est une ville majeure de l’industrie du Nord Vietnam qui comprend aujourd’hui 2,2 millions d’habitants, le plus gros port de conteneurs du Nord. Nous voyons bien les conteneurs alignés comme des briques de Lego depuis le pont à haubans qui mène à Along, où nous avons notre hôtel ce soir. La ville est incendiée en 1946 lors de sa reprise par le corps expéditionnaire français. C’est le début de la guerre d’Indochine qui durera jusqu’à la défaite de Dien Bien-Phu en 1954.

Les États-Unis soutiennent Ho Chi Minh jusqu’en 1953 pour contrer la Chine devenue communiste en 1950. Les États-Unis avaient une politique anticolonialiste affirmée avant de chercher par la suite à contenir le communisme. Or la Chine de Mao soutient le parti communiste d’Ho Chi Minh : les États-Unis changent donc de stratégie et soutiennent la France pour sortir du bourbier vietnamien. Giap, général communiste mort à plus de 100 ans, s’entend très bien avec les généraux français. Dien-Bien-Phu est un camp de base destiné à protéger le Laos des infiltrations communistes venues du nord. Mais c’est une cuvette dont les militaires pensaient pouvoir conserver la maîtrise, ne croyant pas aux moyens en artillerie que les Viêt-cong allaient importer à dos d’homme et à vélo depuis la Chine. Fatale erreur ! Les troupes vietnamiennes déclenchent l’offensive en masse. Bien qu’ils aient de nombreux morts, c’est la débâcle de l’armée française. Tout le monde attend le 7 mai, date butoir du traité de Genève entre la France et la Chine. Le Vietnam est coupé en deux au 17e parallèle et les Français partent.

Le restaurant où nous déjeunons ce midi est plutôt chic, plusieurs plats nous sont présentés deux soupes, du poisson cuit dans une feuille de bananier, du porc et du bœuf avec leur sauce respective, une salade de pousses de bambou aux cacahuètes, des légumes vapeur sauce aux huîtres. Dans la rue encombrée, deux motos face-à-face se bugnent. Rien de grave, ils n’allaient vraiment pas vite, mais les conducteurs, un jeune et un âge mûr sont tous deux vexés. Ils ont perdu la face.

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Le baiser du tueur de Stanley Kubrick

Il avait 25 ans et c’était son second long-métrage. Stanley Kubrick s’y est fait les dents et un nom, avec un petit budget. Il a été le scénariste, le metteur en scène, le cameraman, le monteur et le producteur. Il garde tous les stéréotypes du film noir : mâle héros, femme fatale, gangster violeur. Que du simple.

Davey Gordon (Jamie Smith) est un boxeur sorti d’un ranch près de Seattle et qui a déjà gagné 88 combats. Mais, à son 89ème, il n’a plus la pêche, il se laisse battre par un Kid qui en veut. A la trentaine, il veut raccrocher, se ranger, s’installer, quitter la grande ville. Pourquoi ne pas retourner au ranch ou ses oncle et tante l’attendent ?

De son appartement tous rideaux ouverts, il observe sa voisine, tous rideaux ouverts, la blonde Gloria (Irene Kane). Elle est danseuse-partenaire, autrement dit entraîneuse dans un club de danse, et désirée ardemment par le tenancier Vincent Rapallo (Frank Silvera) qui en bon mâle des années 50, croit que tout ce qu’il veut est à lui.

Le soir de sa défaite sur le ring, retransmise sur les écrans de télé, Davey voit Gloria se faire malmener par Rapallo dans l’appartement d’en face. Le patron a bien vu que la danseuse en pinçait pour les bons muscles du jeune homme, alors que lui « est vieux et sent mauvais », comme elle le lui balance bêtement à la face. Une erreur de psychologie féminine. L’homme, atteint dans son orgueil, n’a plus qu’une idée en tête : humilier son rival et dompter la fille.

Davey se rend dans l’appartement de sa voisine, que Rapallo vient de quitter en voyant le boxeur s’apprêter à intervenir. Mais il doit pour cela monter l’escalier, passer sur le toit, et redescendre par un autre escalier : largement le temps pour le vieux de filer. Mais ni Gloria, ni Davey, ne perdent rien pour attendre. Le jeune boxeur apaise la jeune danseuse, qui lui raconte sa vie, sa mère morte lorsqu’elle lui donne le jour, sa sœur aînée Iris, qui ressemble à sa mère et préférée de son père, ballerine aérienne dont la carrière monte. Mais, à 13 ans, le père meurt à son tour et Iris « doit » se marier, seule façon pour elle d’assurer l’intendance avec sa sœur encore mineure. Elle n’a pas pleuré à l’enterrement du père et Gloria lui reproche de ne pas l’avoir aimé. Deux ans plus tard, Iris se suicide, laissant une lettre à Gloria en lui disant qu’elle l’a aimé, tout comme elle. Iris, prise de remords et désormais en âge, rend hommage à sa sœur par la danse. Sauf qu’elle n’a pas son talent et qu’elle n’a trouvé que ce petit boulot d’entraîneuse d’hommes dans un club de nuit.

Les deux jeunes, qui se sont ouverts l’un à l’autre, sans qu’on sache s’ils ont eu une relation plus intime, décident de partir ensemble de la ville. Pourquoi ne pas retourner au ranch ou ses oncle et tante l’attendent ? Nostalgie de la campagne, des relations tradis, de la vie simple. Gloria retourner au claque se faire payer sa dernière semaine de travail, tandis que Davey négocie avec son manager Albert (Jerry Jarret) le paiement de son dernier chèque en espèces. Tous doivent se retrouver en bas des marches du club de nuit.

Rapallo décide alors d’enlever Gloria de force et de faire tabasser Davey par deux sbires gangsters. Mais ils prennent Albert pour Davey et l’entraînent dans la ruelle et lui « cassent la tête », dérive qui n’était pas prévue. Davey, qui ne trouve personne au rendez-vous, revient à l’appartement de Gloria, de la fenêtre duquel il voit son propriétaire et la police qui le cherche pour le meurtre de son manager. Il décide alors de demander des compte à Rapallo et le suit en taxi à la sortie de son bouge. Il le soupçonne aussi d’être pour quelque chose dans l’absence de Gloria. Sous la menace d’un pistolet (genre Lüger), il se fait conduire à la planque et met en joue les deux malfrats.

Mais ses combats lui ont un peu embrouillé le crâne semble-t-il ; il en est resté un peu con car il laisse l’un des trois délier Gloria de sa chaise en la laissant entre lui – alors qu’il aurait dû se mettre derrière pour les surveiller tous. Il en est désarmé, tabassé, et entend dans sa demi-conscience que Gloria flatte Rapallo et lui déclare que Davey n’est rien pour elle, qu’elle ne le connaît que depuis deux jours. Une vraie pute. Rapallo emmène la fille tandis qu’un des sbires est chargé de tuer Davey. Mais il lui fait un croc en jambe et, toujours aussi con, se jette par une fenêtre, d’où il ressort à moitié assommé, avant de filer… dans une impasse, et de grimper sur un toit… sans issue. Poursuivi par Rapallo et un homme de main, ce dernier se fait une entorse en sautant d’un muret et seul Rapallo reste, avec son pistolet. Mais il le perd dans sa chute dans un entrepôt de mannequins de mode.

Grosse bagarre un peu ridicule avec les corps nus de femmes en plastique, que les deux mâles se jettent mutuellement à la face avant de saisir chacun une arme de Viking, l’un une hache, l’autre un croc. Davey, toujours aussi con, se prend un torse dans le torse au lieu de l’éviter (il avait largement le temps), laisse le vieux saisir la hache de pompier pourtant bien en évidence à sa portée, et trébuche aussi souvent que sur le ring. Un vrai ringard. Il réussit cependant in extremis à planter son croc dans le bide de Rapallo, le tuant net en « légitime défense ». Fin un peu rapide, c’est sa parole seule qui compte face aux flics, tandis que les sbires avouent être les meurtriers d’Albert.

Davey se retrouve à la gare avec sa valise pour le train de Seattle, sans espoir de voir Gloria venir avec lui, puisqu’elle l’a trahi devant Rapallo. Sauf que…

Une bonne action soutenue, malgré les caractères des personnages un peu caricaturaux et quelques invraisemblances. Davey n’est pas vraiment sympathique, il est plutôt perdu, ses rêves d’ado s’étant brisés sur la réalité de son peu de talent pour la boxe sur la durée. Gloria n’est pas vraiment sympathique, jalouse de sa sœur, se précipitant sans réflexion dans un métier avilissant, jouant des hommes en leur disant toujours ce qu’ils veulent entendre. Reste une histoire d’amour, le mythe agissant du cinéma. Et un Kubrick inventif, jonglant avec tous les métiers pour tenir son tout petit budget pour réaliser un grand film. Car il tient quand même, malgré les 70 ans passés.

DVD Le baiser du tueur (Killer’s Kiss), Stanley Kubrick, 1955 noir et blanc, avec Jamie Smith, Irene Kane, Frank Silvera, Jerry Jarrett, Mike Dana, BQHL Éditions 2023, doublé anglais, français, 1h04, €10,00, Blu-ray €18,03

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Bouddhisme

Tom nous fait dans le car une conférence sur le bouddhisme. C’est une philosophie du connais-toi. Sa pratique s’apparente à une religion mais la base est un engagement, pas une croyance envers un Dieu. Il s’agit d’une orthopraxie et pas d’une orthodoxie. L’inventeur du bouddhisme est évidemment le Bouddha, un homme éveillé qui est un personnage historique attesté. Siddhartha Gautama est né au Népal, fils d’un petit roi, entre 624 et 523 avant notre ère. Il est mort à 80 ans. Membre de la caste guerrière, il se marie à 18 ans et, à 29 ans, veut voir le monde. Il rencontre la vie réelle : un vieillard malade, une procession funéraire, un sage ermite. Il découvre donc la maladie, la mort et la recherche de la sagesse. Pour en sortir, il tente l’ascèse du yoga. Lorsque naît son fils Rahula, dont le nom signifie l’entrave, il quitte son palais pour errer six ans comme ermite, habitude de la classe guerrière en son temps. Cinq disciples le suivent. Mais l’ascèse ne sert pas à devenir sage, simplement à discipliner son corps. Il délaisse donc son expérience d’ermite et médite sous un figuier banian pour comprendre le monde. Il découvre que l’action personnelle a une influence sur la vie présente et future. Le démon Mara, incarnation de ses fantasmes pulsionnels, le tente. Il résiste et s’éveille à la vérité : la souffrance existe, nous ne devons pas la nier ; sa cause est le désir, l’espoir, la vitalité ; il faut donc s’en détacher, répudier l’illusion et l’ignorance, préférer l’action à la parole. Pour cela, user de moyens justes afin penser juste. Ayant ainsi défini l’octuple sentier, il a désormais 35 ans.

Le bouddhisme est un humanisme. C’est une philosophie d’action, mais pessimiste, car le risque est de régresser. L’homme est en effet l’être vivant le plus accompli et il ne peut que reculer s’il n’avance pas (Nietzsche dira la même chose). Les mauvaises actions, les actions non justes, entraînent le risque de se réincarner dans une vie inférieure tel le chien ou l’insecte. La Voie est au contraire la quête du juste, de l’harmonie avec le monde, du retour au grand Tout, ce qui est un éveil de spiritualité. Bouddha, après sa révélation, va enseigner au parc de Sarnath. Mais son premier « tour de roue » engendre deux autres tours de roue plus cryptiques : le Mahayana et le Vajrayana.

En -200, Ashoka, souverain indien guerrier, devient bouddhiste et en fait une religion d’État. Le bouddhisme va alors essaimer et se scinder autour des trois joyaux : le Bouddha comme exemple humain, son enseignement, la communauté sanga pour sortir du monde séculier. Il enseigne les trois corbeilles : les soûtras (ce qu’a dit Bouddha), la règle monastique, les commentaires sur les textes. Il existe alors trois véhicules : le petit véhicule Inayana ou Teravada, selon le premier tour de roue, est individuel ; il est vécu surtout au Cambodge et en Asie du Sud. Le grand véhicule est surtout vécu en Chine et au Japon, c’est le Mahayana ; pour lui, il existe une infinité de bouddhas ou de bodhisattvas qui sont des hommes exceptionnels dont il faut suivre l’exemple et qui vous aident par leur sagesse. Ce grand véhicule désire éveiller le plus grand nombre possible par des méthodes qui deviendront le tchan des Chinois et le zen des Japonais. Elles passeront par l’exercice des arts comme discipline, et par la méditation. Le troisième véhicule est le Vajrayana, fondé sur la répétition des Tantra ; il est surtout suivi au Tibet. Les divinités sont des illusions, ce qui compte est l’exemple. Les images subissent l’influence grecque de Bactriane, par exemple Avalokiteshvara au cent bras est souvent représenté comme une femme. Il regarde vers le bas, vers nous.

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Dieux et déesses chez les Grecs

Surprise ! Les dieux et les déesses, êtres immortels, sont environ 30 000 selon Hésiode. Thalès confirmera que « tout est plein de dieux ». Ils sont une évidence que l’on ne peut nier. Avec cela, deux certitudes : les dieux sont inconnaissables, mais ils s’invitent sur terre. On distingue les dieux du culte et les dieux des poètes.

Les dieux du culte sont les propriétaires du sanctuaire où chacun présente un aspect de lui-même que les mortels doivent honorer. Chaque culte honore non pas le dieu ou la déesse, mais une parcelle manifestée de sa puissance. Le dieu est surtout en perpétuel manque : il réclame les offrandes de sang sur les autels. Pour cela, il a besoin des hommes et de leurs sacrifices. Chaque dieu est lui-même pluriel – c’est sa singularité.

Pour les dieux des poètes, ils sont des sujets de récits livrés à la mémoire collective. Ils se détachent de la particularité d’un culte local pour se fondre dans une histoire et une généalogie olympienne. Ils ont des aventures, des amours, des combats. Ils naissent, traversent l’enfance, atteignent l’âge adulte – qui perdure dans l’absence de toute altération. Car ils sont immortels. Chaque naissance divine est un évènement extraordinaire qui peut saisir les dieux eux-mêmes – ainsi la naissance d’Athéna. Ils naissent dans un monde qu’ils n’ont pas créé, un monde éternel. Ils ont fabriqué en revanche l’humanité à travers diverses races mortelles successives. Cela pour répondre à deux besoins : occuper les puissances primordiales de la mort, et recevoir les hommages. « Les dieux sont donc la négation des hommes (ils sont fondamentalement non-mortels), et les hommes l’affirmation des dieux », écrit l’auteur du dictionnaire.

Les dieux des poètes peuvent connaître l’exil comme Apollon, où la destitution comme Ouranos et Kronos, ou la réclusion comme les Titans et Arès, où la souffrance physique comme Athéna blessée, ou la souffrance morale comme Zeus qui fait tomber une pluie de sang en deuil de la mort de Sarpédon, le fils qu’il a eu d’une mortelle, ou encore le désir de transgression d’une loi précisément divine comme Hermès, tenaillé par l’envie de manger de la viande.

Quant aux déesses, ce ne sont pas des femmes. Elles sont des dieux à part entière. Elles attendent les honneurs, donnent des ordres, conduisent des initiations. Elles donnent naissance et font mourir. Elles s’accouplent et se refusent. Athéna, Artémis et Hestia restent vierges – ce qui n’est pas la destination de la fillette grecque. Comme les dieux, les déesses font la guerre – ce qui est inconcevable pour une femme Hellène. Ce ne sont donc pas forcément des modèles pour les mortels, ce sont des divinités.

Au fond, les dieux n’ont pas de genre. Ainsi Zeus engendre Athéna comme s’il était une femme. Ils ne deviendront des hommes que tardivement. Les divinités ont une sexualité récréative, contrairement à celles des mortels, qui est reproductive. Elle peut être incestueuse, père-fille, mère-fils, fantasmes bien humains mais que seules les divinités peuvent assumer sans conséquences. Elle est aussi fusion quand Hermès et Aphrodite se confondent dans la figure bisexuelle d’Hermaphrodite.

Un Dieu est invisible mais il a une odeur que seuls les mourants semblent capables de percevoir, selon Euripide. Hippolyte agonisant ressent la présence d’Artémis grâce à son parfum à la divine haleine. Une idée que même Platon le logicien partage : les dieux ont un corps. Il est plus grand, plus beau et plus lumineux que le nôtre, exceptionnellement livré en un éclair à la stupeur des mortels. Ce pourquoi on dit qu’ils n’ont pas d’ombre.

Les dieux et les déesses ne croient pas en leur autosuffisance. Ils sont inconsistants sans les sacrifices qu’on leur offre et qui les fait exister aux yeux du monde. Ils n’ont pas d’âme et ne connaissent pas la mort. Ils sont la négation des hommes, et les hommes l’affirmation des dieux. Ce pourquoi il ne peut y avoir de « religion » grecque au sens strict – il n’y a pas de doctrine qui relie les humains aux divinités. Nous sommes dans le monde païen, terre à terre et concret. Bien avant l’abstraction de l’Être unique, inconnaissable, omniscient, etc.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Hanoï suite

Petit-déjeuner au buffet varié, bien que je cherche à éviter les premiers jours tout ce qui est cru, contrairement aux Yankees du groupe Overseas Adventure Travel qui s’en empiffrent avec gourmandise. L’amas de salades et de fruits leur donnent l’illusion de limiter leur obésité – ils feraient mieux d’arrêter le Coca-Cola et les burgers. Les femmes ont souvent l’air ahuri de qui découvre combien le monde est différent de leurs habitudes. Les hommes, cheveux ras et parler sonore, semblent venir voir ici pourquoi ils ont perdu cette guerre du Vietnam, pourtant contre l’asservissement communiste. Nous sommes les seuls Français de l’hôtel, nos compatriotes se contentent probablement d’hôtels moins onéreux, par radinerie ou sentiment de ne plus faire partie de l’élite mondiale. Le May de Ville Trendy, nom américain à consonance française, offre un « bar coucher de soleil », un spa et une salle de gym, ainsi qu’une salle de réunion en haut de ses sept étages. À mon thermomètre, il fait dans les 20° humides. Je suis entrepris devant l’ascenseur par un jeune couple de Philippins qui veulent savoir d’où je viens, combien je reste de jours, si je voyage seul, et si j’aime la cuisine (eux ne l’aiment pas). Il n’y a que le jeune homme qui parle ; il a l’air d’avoir 16 ans comme elle, mais ils sont mariés.

Nous visitons la pagode de « butane » dont je vérifierai le nom sur le plan. Il s’agit de But Thap. C’est un chef d’œuvre de l’architecture vietnamienne, construite au XIIIe siècle, à l’époque de Tran Thanh Tong, par le moine Huyen Quang. La tour du Pinceau ressemble à un stylo en pierre blanche de 13 m de haut ; elle porte quatre étages pleins de rectitude.

C’est ensuite une enfilade de dix bâtiments, de la porte à trois entrées au clocher à l’arrière, avec huit maisons centrales dans un axe face au sud. Cinq édifices successifs servent à la prière, le tout entouré d’un mur à galerie. Un moulin de prières en bois a la forme de la fleur de lotus. A l’intérieur, une grande statue du Bouddha du XVIIe siècle avec « mille » yeux et « mille » bras (c’est-à-dire beaucoup). Mille bras aussi (et mille yeux dans la paume des mains) pour la déesse de la miséricorde Kuan Yin. Sans oublier le Bouddha Triade, de Van Thu sur un lion bleu, et de Pho Hien sur un éléphant blanc. Une statue de Bouddha au buste noir et à la face dorée (signe royal) porte sur la gorge une croix gammée inversée, signe de la roue de la vie. Cela intrigue beaucoup les Occidentaux ignorants, contaminés par l’assimilation au nazisme.

Un cerisier du Japon est tout en fleur et les touristes asiatiques aiment à se faire photographier sur ce fond printanier. L’arbre est orné de fleurs artificielles rouges pour ajouter au bonheur. A l’entrée, comme je le prends en photo avec sa sœur un peu plus grande, un gamin viet de 7 ou 8 ans me fait des deux mains une parade de viet vo dao, au art martial créé en 1938 sur l’exemple du karaté japonais.

La fête du Tet lâche beaucoup de monde dans les rues et c’est très vivant. Les mères envoient leur petite fille ou leur petit garçon se faire photographier devant des étrangers. Peut-être avons-nous une aura bénéfique, propitiatoire. Nous donnons une image d’opulence et de force. C’est à ce moment-là que je remarque que presque tous les garçons jeunes portent une chaîne au cou, peut-être une mode venue des séries américaines ou sud-coréennes – ou même de Singapour : en effet, il existe pour cette parure de garçon une « maille de Singapour » large de 1,2 mm en or jaune « très tendance » dit le site de vente. On peut la porter nue ou l’orner d’une médaille ou d’une croix. C’est « un cadeau de prédilection pour un petit garçon ou une petite fille, à offrir à chaque événement ». Les parents imitent les autres parents dont les enfants imitent les ados qu’ils voient porter une chaîne. Ces fins maillons de métal doré ou argenté mettent en valeur le teint velouté et certains ouvrent pour cela un peu plus le col de leur polo ou chemise.

Le soir, nous passons devant la cathédrale de Hanoï.

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Barbara Chase-Riboud, La Virginienne

Les woke de la mairie de New York ont déboulonné en 2021 la statue de Thomas Jefferson de la salle du conseil municipal. Sans savoir que le rédacteur de la Déclaration d’indépendance, devenu le second vice-président du pays, puis le troisième président pour deux mandats de 1801 à 1809, a fait des enfants aussi bien à sa femme blanche Martha Wayles qu’à son esclave noire Sally Hemings, six pour la première et sept pour la seconde. Certes, c’était juridiquement « une esclave », mais aimée et mieux traitée que la plupart des ouvriers blancs. Thomas Jefferson a interdit la traite des Noirs en 1778 dans son État de Virginie dont il était gouverneur, avant d’interdire l’importation des esclaves sur tout le territoire des États-Unis en 1807 lorsqu’il était président. Il proposera en 1801 une abolition progressive de l’esclavage, qui fut rejetée par le Sénat. Thomas Jefferson était donc un homme de son temps, adepte des Lumières et de la raison, athée et moraliste, mais soumis aux contraintes de son époque. Le wokisme balaie ces nuances pour une position radicale aussi inepte que bornée.

L’autrice, d’origine afro-américaine et épouse du photographe français Marc Riboud, a voulu rétablir le souvenir de « l’une des plus grandes histoires d’amour de l’Amérique » : celle entre un maître puis président blanc et une femme esclave « noire ». Sally n’était d’ailleurs qu’une quarteronne, un quart de « sang noir » seulement, fille d’une mulâtresse, Elisabeth, accouplée avec le blanc John Waynes. Sa mère (donc la grand-mère de Sally) était une pure Africaine, accouplée avec le capitaine Hemings, un Blanc de pure souche. Sally paraissait blanche, le teint à peine caramel, ses cheveux n’étaient pas crépus. Tous les enfants qu’elle a eu dès l’âge de 15 ans avec Thomas Jefferson, veuf de son épouse blanche depuis 1782, sont des octavons, difficiles à distinguer de leurs cousins tout blanc. Certains ressemblaient même beaucoup à leur père, ce qui mettait mal à l’aise les visiteurs de la plantation. Les généticiens disent que leurs enfants après eux, autrement dit des 1/16e de « nègre » selon les critères du temps, sont considérés comme Blancs. Rien ne les distingue.

Mais toutes ces préoccupations génétiques importent peu au fond, parce que ce qui caractérise l’esclavage américain est autre. Hors la grande histoire d’amour-passion jusqu’à la mort entre ces deux êtres, séparés par trente ans d’âge, la réflexion sur l’esclavage mérite considération. Le planteur de Virginie, dit l’autrice, est comme Dieu en son jardin d’Éden. Il est le Créateur, le propriétaire et le géniteur de tout ce qui vit. Il est le Maître absolu qui donne la vie, a droit de vie et de mort, qui favorise qui il veut, qui émancipe selon son bon plaisir – plus les garçons que les filles, considérées à cette époque patriarcale comme de sreproductrices. Il vaut mieux ne pas être beaucoup aimé du Maître, si l’on vise l’émancipation. Car l’amour est absolu et exclusif, comme celui de Dieu. Le propriétaire veut conserver près de lui ceux qu’il aime, comme de beaux objets. Jefferson était un collectionneur, de livres, de peintures, de statues, d’enfants. C’est pourquoi il a été réticent à donner leur liberté à ses fils, seulement à 21 ans, et sur une promesse arrachée par leur mère parce qu’il ne pouvait vivre sans elle.

Sa propriété de Monticello, sise dans les montagnes de Virginie, était un paradis. On vivait en autarcie, sauf pour le luxe et la mode, et la tentation du Serpent avait peu d’adeptes. Le fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal était la liberté, mais qu’en faire, une fois obtenue ? Il faudrait travailler, être responsable de soi, répondre devant la justice impersonnelle, être sous le feu des regards de la société, généralement hostile. James, le frère de Sally, n’a jamais pu se résoudre à assumer sa liberté, une fois conquise. De désespoir, il s’est supprimé. Ce qu’il aurait voulu, c’est être reconnu comme fils, devant tous, ce qui était impossible au vu des mœurs de l’époque. Être « fils de Dieu » – du Maître – offrait la liberté de l’assistance perpétuelle. L’Ancien testament exige des humains qu’ils soient soumis au Père, comme l’esclavage au propriétaire. Rien de plus, rien de moins. Cette situation figée sera explosée par la guerre de Sécession, mettant en cause deux conceptions de la société : l’ancienne, fondée sur la Bible et la tradition « commandée » (par Dieu) une fois pour toute ; la nouvelle, fondée sur les Lumières et l’industrie, sommée de changer pour s’adapter.

La situation de concubinage de Thomas Jefferson était connue de tous ; elle aurait dû choquer et tomber sous le coup de la loi de ségrégation qui interdisait le métissage en Virginie. Cela choque le Français d’époque : « Que sang bleu et sang noir se mêlent était dans la nature des choses, rien de plus, mais que cela se poursuive à la génération suivante, et à une autre encore, voilà qui lui semblait au-delà de toute décence, même aristocratique ! Il voyait là quelque chose de barbare, de grossier, de brutal. D’un côté ils haïssent et méprisent les Noirs, d’un autre ils en font l’objet de leurs désirs les plus violents, de leurs obsessions les plus intimes. » Il était courant, chez les maîtres des plantations, que l’on envoie une négresse initier au sexe le jeune homme dès 14 ans. Les opposants politiques de Jefferson, comme autant d’hyènes prêtes à tout pour nuire dans la presse, ont répandu la rumeur. Mais Jefferson s’est tu. Il n’a pas nié, ni ne s’est défendu. Il était maître chez lui et faisait ce qu’il voulait. Une fois président, Sally ne vivait évidemment pas près de lui à Washington. Mais elle a vécu à Paris, durant sa mission d’ambassadeur auprès du roi Louis XVI de 1787 à 1789. Elle lui survivra de neuf ans, morte à 62 ans.

Le roman de Barbara Chase-Riboud, elle même en partie Noire comme Sally, présente comme un fait établi la liaison de Thomas Jefferson et de Sally Hemings. Les historiens doutaient, mais l’ADN a parlé : Eston Hemings, le derniers fils de Sally, est bien le fils de son père, Thomas Jefferson. L’autrice cite intégralement ses sources, ce qui tend à accréditer sa thèse, malgré les silences « de convenance » de la société blanche sur les relations avec les « nègres » (désolé, woke, c’était le vocabulaire du temps). Même si l’histoire est contée en version optimiste, la documentation rassemblée permet de brosser un portrait imagé et précis de l’Amérique des premiers temps de l’Indépendance, tout comme le tissu de contradictions hypocrites sur le sexe et les relations filiales des Pionniers maîtres du monde.

Barbara Chase-Riboud, La Virginienne (Sally Hemings), 1979, Archipoche 2018, 567 pages, occasion €3,13

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Hanoï balade

Retour au lac où, tout autour, se trouvent des édifices dédiés à la culture de l’ancien Vietnam : Thap But (la Tour de stylo), Dai Nghien (L’Encrier), le pont The Huc (pont du Soleil Levant), le pavillon Dac Nguyet (la Lune atteinte), la maison communale Tran Ba (Contre les vagues – ou contre l’invasion des cultures nocives au sens figuré). Nous visitons la pagode de la montagne de jade. Nous y entrons par une porte avec un lion jusqu’à la porte de la Lune avec dragon et tortue, tous animaux symboliques. La chauve-souris est ici à l’animal bénéfique malgré le Covid…

Les gens sont venus saluer les ancêtres et leur porter des offrandes d’eau, de fruits ou d’argent. Les billets sont de très petites coupures, ou des liasses de faux billets qu’il est de bon ton de brûler devant les autels avec les bâtons d’encens – toujours par trois, chiffre bénéfique. Malgré son bon sens et son apparente logique, la pensée de Confucius laisse la place à beaucoup de superstition. Les autels sont colorés, ornés de statues hétéroclites. Toutes les couleurs sont représentées, pour leur symbolique chinoise : vert signifie le bois, rouge le feu, jaune la terre, blanc le métal et noir l’eau. Ainsi des bananes vertes, des mandarines oranges et des pommes rouges alternent en offrandes avec des pamplemousses jaunes sur des assiettes blanches. Il s’agit d’un culte populaire synthétique, ou plutôt assimilateur du confucianisme.

Un vieux lettré à longue barbe, en tunique noire du sérieux professoral, calligraphie des sentences au pinceau sur du papier rouge qu’on lui achète en guise de bonne année. Au-dessus de lui, les toits de l’édifice s’envolent en une courbe gracieuse, avec des extrémités recourbées pour désorienter les démons. Des vendeurs de saucisses, de brochettes, de pastèques et de fruits œuvrent alentour, attendant le chaland. Une marchande de ballons de couleurs promène son bouquet comme un parasol. Des lanternes jaunes pendent des branches des arbres.

Des enfants jolis des deux sexes font des selfies avec maman ou papa, ou le frère ou la sœur. J’aime ces visages asiatiques très doux où les traits sont estompés, sans aucun angle. Je prends avec leur propre téléphone un petit garçon avec une maman. C’est ma façon de participer au culte, à la fête de nouvel an et des ancêtres de cette jolie race. Je dois secréter plus que d’autres l’hormone de l’attachement, l’ocytocine qui régule le lien et l’affectif : elle donne un sentiment de sécurité et favorise le rapprochement. Tom en profite pour rappeler qu’en Asie, on ne caresse pas la tête des enfants, ce serait maléfique, une façon d’en prendre possession. En général, depuis quelques années, vue l’hystérie occidentale, il est de bon ton de s’abstenir de toucher les enfants où qu’on soit dans le monde et de quelque façon que ce soit. Les femmes sont graciles, de leur puberté à la trentaine. C’est un peuple doré et gazouillant, très famille. Les enfants y sont choyés. J’ai de l’empathie pour cette humanité. Un adolescent me souhaite en anglais « a Happy New Year ». Il discute un peu laborieusement avec moi pour savoir d’où je viens, me présente sa mère, tout fier de parler étranger avec un étranger. Les jeunes n’hésitent jamais à m’aborder pour me poser une question, ici plus qu’ailleurs.

Nous allons voir les deux tortues à carapace molle du lac, momifiées après leur mort en 1967 et 1991. Un gamin français de 9 ou 10 ans porte les cheveux longs, ce qui lui donne du charme ; il est fasciné par la grosse tortue et se demande à voix haute si elle est vraie – elle l’est. Elle a été conservée selon les mêmes procédés mis au point par les soviétiques pour conserver Lénine et les tester entre-temps sur Ho Chi Minh. Ce dirigeant communiste pur et dur n’a pas trop « dérivé » selon Tom l’historien. Il n’a pas fait l’objet d’un culte de la personnalité, n’a pas eu l’orgueil de déclarer « le parti c’est moi », ne s’est pas obstiné dans les erreurs qu’il a pu commettre. Il n’a pas voulu non plus être momifié, mais incinéré. Ce sont ses successeurs qui ont décidé d’agir comme pour Lénine, le corps du dirigeant vainqueur du Vietnam réunifié pouvant servir d’exemple à la partie sud qui ne l’avait pas connu.

Nous dînons au restaurant Downtown avec le menu spécial Têt, un concentré de la cuisine vietnamienne : gâteau de riz gluant salé, rouleaux de printemps, salade de mangue verte aux crevettes et au porc, beignets de poisson sauce tamarin, poulet grillé en petits morceaux sauce piment et cacahuètes, porc émincé bouilli, légumes sautés à l’ail au wok. Nous revenons à l’hôtel vers 19h30. La nuit est tombée.

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Le vrai travail est un jeu, dit Alain

Le philosophe lit Dostoïevski, ses Souvenirs de la maison des morts où il raconte le travail des forçats au bagne de Sibérie. Tous les travaux, di-il, sont assez inutiles, par exemple ils démolissent un vieux bateau pour faire du bois dans un pays où le bois ne coûte rien. « Ils le savent bien, dit Alain. Aussi tant qu’ils travaillent tout le long du jour sans aucune espérance, ils sont paresseux, tristes et maladroits. Mais si on leur donne une tâche pour la journée, tâches lourde et difficile, aussitôt les voila adroits, ingénieux et joyeux ».

C’est que, lorsque le travail est utile, il devient un plaisir. On travaille pour le travail et non pour les avantages qu’on en retirera. Par exemple, dit Alain, « ils font vivement et gaiement un travail déterminé après lequel ils se reposeront. Cette idée qu’ils gagneront peut-être une demi-heure à la fin de la journée les met en en mouvement, et tous d’accord pour faire vite. Mais une fois ce problème posé, c‘est le problème lui-même qui leur plaît ; et le plaisir d’inventer de réaliser de vouloir puis de faire l’emporte de beaucoup sur le plaisir qu’ils se promettent de cette demi-heure qui ne sera toujours qu’une demi-heure de bagne. »

D’où la conclusion du philosophe : « Le plus grand plaisir humain est sans doute dans un travail difficile et libre, fait en coopération, comme les jeux le font assez voir. »

Il faut prendre exemple sur les enfants, malgré les pédagogues ou les parents trop investis. Car ces deux engeances rendent les enfants paresseux en les occupant tout le temps. L’enfant, ainsi contraint, s’habitue à travailler lentement, c’est à dire mal. Il est fatigué parce que le labeur est constant, sans aucun loisir ni temps mort. « Au lieu, dit Alain, que si vous séparez le travail et la fatigue, tous deux sont agréables. » On le comprend dès que l’on fait du sport, ce pourquoi les gamins aiment le sport plus que l’école. Et plus l’école qui leur fait réaliser des projets en équipe que l’école où l’on écoute pérorer le prof.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

Sur le travail :

Sur le dressage parental :

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Le plus escroc des deux de Frank Oz

Un escroc peut-il en cacher un autre ? Le titre yankee, qu’on peut traduire par « sales pourris scélérats » laisse penser que, quelque soit le vernis, le mal est là.

Lawrence Jamieson (Michael Caine) est un escroc racé, aristocratique, qui ne vole que des femmes très fortunées pour lesquelles quelques centaines de milliers de dollars sont une bagatelle. Il se fait passer pour un prince d’un pays d’Europe centrale luttant contre le communisme soviétique, et soutenant des mouvements de résistance. Il joue de l’honneur, de la liberté, de la résistance. Son combat est noble, même s’il empoche la mise à titre personnel, et partage avec ses deux complices, l’inspecteur de police André (Anton Rodgers) qui le renseigne et l’appuie, et Arthur (Ian McDiarmid) son majordome. Tout le reste passe en Suisse, en liquide. Il vit dans une somptueuse villa de Beaumont-sur-Mer, près de Nice sur la côte d’Azur, avec vue directe et plage privée, et roule en Rolls. Le luxe.

De retour de Zurich en train, où il est allé à la banque déposer la forte somme dans son coffre, il observe au wagon restaurant un Américain draguer aux sentiments une femme d’une certaine aisance, mais sans plus. Il évoque sa grand-mère malade, et autres malheurs pleurards pour faire craquer la belle – qui lui donne deux mille francs. Lawrence sourit. Il a reconnu le petit escroc sans envergure, vulgaire et manipulateur. Freddy Benson (Steve Martin) se coule dans son compartiment vide et engage la conversation. Il ne sait pas se taire, il ne sait que se mettre en avant. L’acteur lui-même en fait trop, il en est souvent très agaçant, surtout au début. Il a fait le clown depuis son enfance et ne peut s’empêcher de tout ramener à lui. C’est un collant. Bien que Lawrence veuille se débarrasser de lui, Freddy s’accroche ; il sent qu’il y a un filon à Beaumont.

Après l’avoir tenté avec une jeune fille riche partant pour Portofino, puis fait arrêter pour escroquerie après qu’il ait pleuré pour l’opération de sa grand-mère puis qu’il se soit exhibé sur la plage en slip avec une autre devant un photographe, il le colle dans un avion, mais le sparadrap reste collé. Freddy est une engeance dont seule une solution radicale peut débarrasser. Mais ce n’est pas l’avis de Lawrence, trop sûr de lui, trop riche, trop affaibli. Il décide au contraire de le former pour qu’il puisse voler de ses propres ailes.

C’est alors une séquence comique où le singe apprend à faire les grimaces du grand monde, se vêtir correctement, tenir sa main dans une poche quand il le faut, jouer le nonchalant, se servir du champagne, marcher avec assurance et lenteur. Puis vient le moment de jeter l’oiseau hors du nid. Pour cela, le pari, ce jeu favori du Yankee toujours sûr de lui. Celui des deux qui parviendra à escroquer de 50 000 $ une femme aura gagné, et devra laisser la ville à l’autre.

Justement, une belle jeune femme vient d’arriver au Grand Hôtel, Janet Colgate (Glenne Headly), envoyée par la société de savon américaine. C’est la compétition. Lawrence joue en finesse en pariant sur les mêmes numéros à la roulette que la belle. Déception : il gagne gros et ne peut jouer son besoin de fonds pour ses résistants. Freddy survient en marin handicapé, sur chaise roulante, jouant son éternel besoin pleurard de se faire materner. Il joue et perd, mime le désespéré, ce qui incite Janet à s’intéresser à lui. Il lui raconte alors une invraisemblable histoire de paralysie psychosomatique, lorsqu’il a vu sa petite amie dont il était follement amoureux danser nue avec le producteur de l’émission de dance amateur qu’ils venaient de gagner tous les deux. Janet, bon public, le croit. Il dit avoir besoin de 50 000 $ pour se soigner auprès du meilleur psychiatre, le Dr. Emil Schaffhouse qui réside au Liechtenstein. Lawrence, évincé, y voit le moyen de revenir dans le jeu et se fait passer dans l’hôtel pour le docteur en question, à qui on délivre à haute voix un message. Janet l’aborde et le convainc de soigner le pauvre Freddy. Elle paiera elle-même ses honoraires.

Lawrence accepte et les invite dans sa villa, « louée » durant son séjour, dit-il. Sa technique consiste à provoquer psychologiquement le paralysé pour lui donner envie de vivre et de s’amuser comme eux. Ainsi surmontera-t-il son trauma et pourra-t-il remarcher. D’où la séquence danse et baisers, la riposte de Freddy par son chantage au suicide, l’intervention des marins (stipendiés). Janet avoue qu’elle n’est pas héritière des Colgate mais qu’elle a seulement gagné un concours, ce pourquoi elle séjourne tous frais payés dans cet hôtel de luxe. Lawrence est désarçonné et, ayant pour éthique de ne jamais escroquer les pauvres, tente de convaincre Freddy d’abandonner le pari. Ce dernier, avec la vulgarité avide du Yankee pour le fric, refuse tout net. Il dit être « tombé amoureux », probablement moins du corps que du portefeuille, mais il consent à détourner le pari des 50 000 $ vers qui couchera le premier avec elle.

Freddy convainc Janet que, si elle l’aime et qu’il peut avoir confiance, il s’efforcera de remarcher. Et ça marche (trop bien pour être honnête). Alors qu’il s’apprête à consommer son lot, Lawrence, assis dans un coin sombre de la chambre, applaudit. Freddy a gagné, il faut laisser Janet rentrer aux États-Unis. Il la conduit à l’avion. Mais Janet revient, poussée par mimétisme de Freddy à jouer le pot de colle. Elle surgit dans la villa de Lawrence, en larmes, et déclare qu’elle n’a pas pu partir, qu’elle avait besoin « de revoir Freddy une dernière fois ». Mais l’escroc lui a tout piqué, son argent du concours, le manteau de vison et les 50 000 $ en liquide qu’elle venait de recevoir comme convenu. Lawrence fait téléphoner à son inspecteur pour arrêter Freddy et reconduit Janet à l’aéroport en lui donnant de son coffre les 50 000 $ qu’elle n’aurait jamais dû faire venir. La belle remercie, puis au moment de monter sur la passerelle, revient vers lui pour lui rendre la serviette de cuir aux dollars en disant qu’elle n’en veut pas, qu’elle a passé ici un séjour qui lui laissera de bons souvenirs.

L’avion décolle, l’inspecteur André arrive en Renault 4L bleue avec Freddy en peignoir d’hôtel, menotté à l’intérieur. Il éructe que c’est Janet qui l’a volé intégralement, argent et vêtements, tandis qu’elle l’avait poussé sous la douche avant de faire l’amour promis. Il s’avère que cette Janet était escroc elle aussi. Dans la serviette rendue à Lawrence se trouvent non les dollars qu’il y avait mis, mais les vêtements de Freddy avec un petit billet signé le Chacal, remerciant pour ces bons moments. Philosophe, Lawrence se réjouit du bon coup, tandis que Freddy, avec sa vulgarité native, reste furieux de s’être fait duper.

Une semaine plus tard, tous deux contemplent la mer depuis la villa qui va être partiellement fermée pour l’automne et la fin de la saison. Freddy ne sait pas où il va aller. Survient alors un groupe de touristes bruyants, oisifs et argentés, issus d’un bateau de croisière mouillé près de la côte, avec Nikos (Louis Zorich) un riche armateur grec à leur tête. La guide est Janet, reconvertie en conseil immobilier, qui promet d’immenses propriétés en Argentine pour pas cher, avec Lawrence comme Argentin de référence. Après un silence stupéfait, Lawrence joue ce nouveau rôle, tandis que Freddy, sans un mot, se sent forcé de suivre.

Janet déclare avoir gagné 30 millions de $ sur l’année, mais que ce sont les malheureux petits 50 000 $ des deux compères qui l’ont le plus amusée. Elle les invite à voir grand, bien plus grand que ce qu’ils ont accompli jusqu’à présent. On sent la démesure de la vanité yankee, l’habitude native de conter « la belle histoire » et d’y croire, les « fausses vérités » qui surgissent naturellement. Comme si, dans le fond, les Américains étaient tous de « sales pourris scélérats » que seule la morale rigoriste puritaine peut dompter. Sous forme de comédie, c’est un portrait de la mentalité américaine de la fin des années 1990, le sommet des Etats-Unis avant les attaques humiliantes du 11-Septembre (pas vues, pas prévues) qui vont rabattre l’orgueil de la Grande puissance. Ce portrait fait de la vente – « l’art du deal » – une voie sans éthique et un but sans scrupule de toute l’existence, avec ses fabricants de tabac et son industrie pharmaceutique qui droguent et détruisent la santé, ses avocats et ses vendeurs de voitures qui mentent effrontément, ses promoteurs immobiliers et ses politiciens adeptes de la belle histoire et des fausses vérités.

Un film assez drôle, avec Michael Caine brillant et Glenne Headly époustouflante. Steve Martin est outrancier et suscite souvent le malaise tant il est « trumpien ».

DVD Le plus escroc des deux (Dirty Rotten Scoundrels), Frank Oz, 1988, avec Michael Caine, Steve Martin, Glenne Headly, Anton Rodgers, Barbara Harris, MGM 2004, doublé anglais, français, allemand, espagnol, italien, 1h50, €18,24, Blu-ray €11,60

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Hanoï fête du Têt

Nous avons deux heures de vol de Singapour à Hanoï et nous arrivons vers 13h30, heure locale. La queue est très longue pour tamponner les passeports. Il n’y a pas de visa requis pour les Français en moins de 45 jours. Un bus nous attend mais les chambres ne sont pas prêtes. Au lieu de manger tout de suite, car un petit-déjeuner consistant nous a été servi dans l’avion pour Hanoï, nous faisons une heure de promenade commentée (abondamment) par notre guide Tom, 31 ans.

Nous sommes tombés en pleine fête du Têt, le nouvel an lunaire chinois qui célèbre la nouvelle année du dragon, qui succède à celle du lapin. Le cycle des ans chinois met dans l’ordre, le rat, le bœuf, le tigre, le lapin, le dragon, le serpent, le cheval. la chèvre, le singe, le coq, le chien et le cochon (ou le chat). Le Nouvel An lunaire ou Fête du Printemps en Chine continentale, est le premier jour du premier mois du calendrier lunaire – le plus solennel de l’année. Des drapeaux rouges partout, ceux à étoile jaune à cinq branches du Vietnam, ceux avec la faucille et le marteau du communisme. Quoi qu’il en soit, le rouge est couleur de fête en Asie, de joie en Chine et de chance au Vietnam. Ainsi, trois rejetons se font clicher en tunique rouge pour la nouvelle année du Dragon. L’aîné, jeune adolescent, porte lunettes, la cadette fait le signe en V de la mode occidentale.

Il y a beaucoup de monde dans les rues et les enfants sont en vacances. Ils s’agitent dans tous les sens, très habillés et capuche sur la tête comme les racailles à la mode dans les films, parfois déguisés. Ils jouent avec les voiturettes électriques (et même un char d’assaut à l’étoile rouge) mises à disposition dans le parc devant la statue de Ly Thai To (974-1028). Il fut roi du Vietnam durant 19 ans, de 1009 à 1028. C’est lui qui chassera l’envahisseur chinois et installera la capitale à Hanoï.

Les familles se font prendre en photo pour la fête du nouvel an devant ce héros de la création du Vietnam, appelé alors Dai Cô Viet. Beaucoup de monde en habits traditionnels, surtout les femmes et les petits. Les autos télécommandées ou électriques font la joie des plus jeunes, mais aussi celle de deux ados patauds pas beaux, évidemment occidentaux et probablement yankees. Les gamins arborent toute une série de gadgets chinois tels des mitraillettes à bulles pour les garçonnets, des doudous roses pour les fillettes, des drapeaux rouges frappés de l’étoile jaune à cinq branches, ou lèchent une glace aux couleurs flashy.

Nous passons devant le lac Hoan Kiem de l’Épée restituée, aux abords bien plus aménagés qu’il y a 28 ans. Je reconnais la petite pagode sur son île et les canards qui nagent en rond. Mais la tortue a disparu, elle est morte. Sur cet ancien bras du fleuve Rouge, le roi Ly Thanh Tong a fait construire la pagode Sung Khanh, symbolisant l’espoir de la paix. La légende de l’épée remonte au XVe siècle. Lors d’une excursion en barque après avoir vaincu les envahisseurs chinois Ming, le roi Lê Thai Tô aperçoit la tortue qui lui avait fait don de l’épée victorieuse émerger du lac. Elle reprend l’épée dans sa bouche avant de plonger dans l’eau. La dernière grande tortue vivante s’est éteinte à Hoan Kiem en janvier 2016. Son corps a été conservé et est désormais exposé au Musée national de la nature du Vietnam.

Autour du lac, le vieux quartier est le quartier colonial. Au carrefour se trouvent par exemple les ex–grands magasins Godard, l’équivalent des Galeries Lafayette de Hanoï dans les années 30. Aujourd’hui, le bâtiment est reconverti après avoir menacé ruine. La poste, au style mêlé, se trouve non loin de là. Au bout de la rue commerçante noire de monde et de deux-roues – où l’on continue de monter à trois ou quatre – est situé l’opéra. Construit dans le style Garnier « choux à la crème », il porte le jaune éteint de Hanoï mis en valeur par les liserés blancs en neige des façades et des clochetons.

Le groupe est majoritairement composé de couples, plus deux amies aux mœurs prudentes sorties tout droit d’un roman d’Agatha Christie. Il fait 21° mais le pull et le châle sont chez elles de rigueur, en plus du masque dans l’avion. Nous sommes 18 plus le guide. Quelques-uns sont encore actifs mais la majorité est à la retraite. Une nouvelle balade est prévue de 16 à 18 heures avant de dîner et de nous coucher tôt.

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Michel de Grèce, Le palais des larmes

Une biographie romancée de l’impératrice romaine de Byzance Théodora, épouse de Justinien. Née vers 500 à Chypre, elle est d’abord fille des rues, pute, mime, ermite, nonne, puis couseuse à Byzance, avant d’être remarquée par le neveu de l’empereur, qui en fait sa compagne. Ils règnent de concert de 527 à sa mort, le 29 juin 548, probablement d’un cancer du sein. Sa sépulture, dans l’église des Saints-Apôtres qu’elle avait fait bâtir, a été pillée par les croisés chrétiens en 1204 (vive le christianisme !), puis détruite par les musulmans en 1461 pour y bâtir une mosquée (vive l’islam !). Les religions sot vraiment la pire des choses humaines. Son mari empereur régnera encore dix-sept ans, mais sans volonté. C’était sa femme qui portait la culotte. Théodora veut dire « don de Dieu » et l’empereur en avait bien besoin.

Les sources citées par l’auteur sont rares, et viennent surtout de Procope, historien contesté qui a noirci et amplifié volontairement l’appétit sexuel de Théodora par haine de sa position publique éminente pour une femme. L’émancipation féminine était réprouvée par la morale méditerranéenne, romaine et chrétienne, tandis que la promotion d’une traînée des rues au poste suprême choquait l’aristocratie. Même si Justinien lui-même, l’empereur, était à sa naissance un paysan. Enfin, les catholiques haïssaient, comme seuls des religieux fanatiques (pléonasme !) peuvent haïr, le monophysisme, doctrine répandue dans l’empire romain d’Orient et que protégeait Théodora. Réalistes, ils croyaient que le Christ n’a qu’une seule nature, divine, tandis que les catholiques prêchaient la consubstantialité du Père, du Fils incarné et de l’Esprit. Cela fait beaucoup de reproches à faire à la chèvre émissaire idéale (une femme !). Attaquer sa vertu via son sexe était le plus facile.

Théodora a eu une fille à 15 ans, et Justinien ne lui a pas fait d’enfant, pas plus que les nombreux amants qu’on lui prête. Selon Michel de Grèce, l’impératrice favorise son petit-fils Anastase dès ses 14 ans râblés et bien faits, mais c’est la fille de sa sœur Comito, Sophie, qui deviendra impératrice à son tour en épousant le neveu de Justinien, futur empereur Justin II.

Comme Justinien, Théodora est devenu sainte de l’Église orthodoxe, fêtée le 14 novembre. Elle a inspiré la peinture, la littérature, le théâtre, le cinéma, les séries télé.

L’auteur, prince de Grèce et du Danemark, issu des Romanov et des Orléans, cousin d’un duc d’Édimbourg, est décédé à 85 ans en 2024. Il a fait Science Po Paris avant d’écrire des romans historiques et d’élever deux filles. Il brosse ici un portrait sage et convenu d’une femme impériale, impérieuse et impérissable. Une lecture de vacances.

Michel de Grèce, Le palais des larmes, 1988, Presses Pocket 1990, 344 pages, €9,99

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Retour au Vietnam

Il y a 28 ans, j’abordais le Vietnam du nord en randonnée et kayak de mer. Nous avions sillonné la baie d’Halong et marché parmi les minorités le long de la route mandarine. Aujourd’hui, je prends un vol de Singapore Airlines destination l’aéroport de Singapore Changi d’abord, puis un transit vers Hanoï de deux heures et quart ensuite, par un autre avion plus petit.

C’est le début des vacances scolaires en France et des familles mixtes franco–asiatiques sont quelques-unes dans l’avion. Dans la partie arrière où je me trouve, je remarque un garçon de 11 ans qui porte une chaîne de cou à gros maillons, pas moins de 1 cm de large. C’est la première fois que je vois une chaîne de ce type. Peut-être est-ce pour se faire remarquer car le gamin est un petit blond fluet dont le fin T-shirt laisse deviner un torse de crevette. La chaîne marque la dureté de l’acier sur sa peau tendre, le froid bleuté du métal sur sa chair chaude et vivante. Cet ornement de fer, large comme un collier à chien, affiche une rigueur de qui veut viriliser son apparence. Peut-être est-ce une interprétation d’adulte. Je constaterai que les chaînes de cou en Asie sont omniprésentes chez les garçons, bien qu’en général de maillons très discrets. Le gamin a un grand frère qui ressemble à sa mère, un père aux faux diamants dans un lobe d’oreille, et tous des sacs à dos de camouflage militaire. Comme il a le cheveu très court, comme les garçons, il est possible qu’il soit militaire – ou prof de gym.

Il y a 12 heures de vol et c’est long. Deux repas plus un snack nous sont servis. Des films sont mis à disposition mais les écrans sont très près des yeux dans la classe économique et cela me fait mal. Je lis entièrement un polar suédois avant de tenter de dormir, sans succès. Nous avons trois heures d’attente en correspondance à l’aéroport de Singapour. À notre arrivée, il est l’heure où je me couche à Paris, mais c’est ici le petit matin.

En passant au terminal 3 de l’aéroport de Changi, nous pouvons admirer Daisy, une sculpture en verre coloré d’hélices et de fleurs. Le hall qui relie les terminaux est un jardin tropical surmonté d’un toit de verre en forme d’anneau avec une chute d’eau.

À l’embarquement pour Hanoï, il n’y a quasi personne de notre avion en dehors de notre groupe, mais des nouveaux, dont une famille de vrais petits blonds, deux parents et trois enfants, deux garçons et une fille, tous plus dorés que les blés. Le fils aîné a dans les 11 ans. Le père et la mère ont le cheveu lin, le premier se rase le crâne, peut-être à cause d’une calvitie naissante ou par gêne d’être aussi blondinet et connoté Américain. Les deux fils sont bouclés, de vrais petits princes à la Saint-Ex. L’aîné a dû passer des vacances hors parents parce qu’il est tout bronzé, au contraire des autres. Ce ne sont pas des Français, peut-être des Suédois.

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Les dieux détruisent régulièrement l’humanité, selon les Grecs

Les immortels ont besoin des mortels pour se sentir des dieux. Mais les mortels ne leur conviennent jamais, étant imparfaits. Ils ne cessent alors de détruire leur jouet pour en façonner un autre, espérant qu’il sera meilleur. Car ceux qui leurs font offrandes sont nécessaires, sinon qui reconnaîtrait les dieux ? Les Grecs sont d’habiles dialecticiens qui justifient les humains par les dieux, et les dieux par les humains.

Le thème du déluge, chez les Grecs, ne signifie pas la destruction de l’humain, mais celle d’une humanité, remplacée par une autre. Plusieurs fois dans l’histoire grecque, des déluges, des pestes et d’autres fléaux ont éradiqué la race humaine. Suffisamment pour enclencher la production d’une nouvelle race. Il est symbolique de constater que ce mythe antique côtoie l’expansion humaine, de « races » en « races » identifiées par les anthropologues, des Homo Erectus, Habilis, Néandertaliens jusqu’aux Sapiens que nous sommes.

Le mythe de Deucalion et de Pyrrha est ancien, attesté chez Hésiode. Il s’agit d’un déluge déclenché par Zeus pour anéantir une humanité a ses yeux impie. C’était la race de bronze. Sur les instructions de Prométhée, Deucalion a fabriqué un coffre pour y mettre des provisions et embarquer avec Pyrrha. Une pluie abondante a inondé la plus grande partie de la Grèce. Deucalion a flotté dans son coffre pendant neuf jours et neuf nuits avant d’aborder au mont Parnasse. La pluie s’étant arrêtée, il y débarque et offre un sacrifice à Zeus Protecteur des fugitifs. Le dieu lui envoie Hermès, qui lui offre d’obtenir ce qu’il veut. Deucalion choisit de faire naître une humanité à lui. Sur ordre de Zeus, il ramasse des pierres et les lance par-dessus sa tête. Les pierres de Deucalion deviennent des hommes, et celles que jette Pyrrha des femmes. Ces nouveaux humains sont appelés « les gens », mot qui vient du mot « pierre ». Sur cette Pierre je bâtirai mon église, disait Jésus – qui n’a fait que reprendre les Grecs, tout comme la Bible et son déluge a repris la légende mésopotamienne, adoptée aussi par les Grecs. Les pierres sont les os de Gaïa, dont la surface trempée par les pluies diluviennes est propice à la germination.

Mais c’est la faute des dieux. Ils n’ont pas donné de règles aux hommes, dit Théognis. Les cinq races d’Hésiode racontent la destruction totale de chacune d’elle par les dieux, sauf pour l’instant la dernière. Par exemple la seconde race, dite d’argent, créée après la victoire de Zeus sur les Titans. Comme elle refuse de faire un culte aux immortels, Zeus les ensevelit pour cause de démesure. La race suivante est celle de bronze et ne vaut pas mieux. Sa démesure est guerrière, et ne laisse place à aucune autre occupation, donc à aucun culte envers les dieux. La troisième race, celle des héros, donne un sens au choc des armes. Les héros fauchés à la fleur de l’âge perdurent dans la mémoire des hommes et des dieux, contrairement aux guerriers de bronze qui ont sombré dans l’anonymat. La première race, d’or, n’est pas détruite, elle s’éteint. Le dernière et cinquième race est celle de fer. Elle n’est pas encore éradiquée mais accumule angoisse et fatigue, processus irréversible de dégénérescence physique et morale selon les Grecs. Une anticipation de notre temps.

Les dieux ont soif de reconnaissance et seuls les mortels sont capables de la leur donner. C’est l’autel parfumé et rouge sang des sacrifices en offrande. Si une destruction totale d’une humanité est toujours envisageable, une destruction définitive est totalement improbable du point de vue des dieux. Ils ont besoin des mortels pour se sentir exister. Comme quoi les divinités, y compris le Dieu unique, sont des projections mentales humaines, trop humaines, et probablement pas des entités réelles. On ne saura jamais.

Mais l’humanité a en son sein la pulsion de mort de se détruire elle-même (et souvent à cause des religions). C’est le cas des abrutis de race de bronze, selon Hésiode, qui ne pensent à rien d’autre qu’au carnage. C’est aussi le cas de toute démesure. Souvenons-nous en.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Franck Thilliez, Labyrinthe

Ce thriller français reprend en quelque sorte le thème d’un précédent, Il était deux fois, chroniqué sur ce blog. Même disparition de la fille de 17 ans, même quête d’un père qui ne lâche rien, même univers très glauque d’« artistes » qui œuvrent sur les corps vivants.

Cette fois, le lecteur fera connaissance de six femmes, Julie la kidnappée, Véra la psychiatre, Ariane l’artiste de labyrinthes, Lysine la journaliste, Sophie la romancière – sans compter la septième tout à la fin, Camille, policière. Toutes soumises à des fugues dissociatives et à la paramnésie de certitude. Intéressant concept, qui fait dire bien des inepties aux patients traités par les psy. «Le cerveau humain peut déployer les plus incroyables stratagèmes pour protéger l’esprit. Il s’adapte sans cesse, se reconstruit sur ses ruines… Il est même capable de se piéger lui-même. De faire passer des souvenirs inventés pour réels. De nous persuader, par exemple, que nous avons été agressés à la cantine quand nous étions collégiens, même si cela ne s’est jamais produit » p.403. D’où la méfiance légitime de la justice pour les « viols » dénoncés trente ans après.

Le premier chapitre est identique au dernier chapitre, signe que l’on a fait le tour du labyrinthe. Une fille kidnappée a été retenue par son ravisseur, Caleb Traskman, un écrivain de thriller célèbre, dont la particularité est de décrire des viols, des tortures, et des horreurs. Un peu le monde de Franck Thilliez, avouons-le. L’époque contemporaine exige la surenchère dans la violence. Elle aime ça. Les lecteurs aussi, semble-t-il, puisque Franck Tilliez a énormément de succès. J’en suis étonné, dans la mesure où la majorité des lecteurs sont des lectrices… Fascination pour le bad boy ? Jouer à se faire peur par des fantasmes de viols et de tortures à répétition ? Pour ma part, je trouve cet univers très glauque et ne relit pas ce genre de roman, bien qu’il soit ici très bien construits. Nous sommes dans le cliché : évidemment une femme, et évidemment raptée par un homme, qui est évidemment pervers narcissique, et assouvit évidemment toutes ses pulsions dans une cave. En invitant ses copains, amateurs de sensations fortes – et (clin d’œil bienvenu contre les préjugés) pas seulement des mâles.

Il se trouve qu’ici, la kidnappée fait place à la journaliste indépendante, qui enquête sur la violence dans l’art contemporain. Elle découvre un montage de scènes d’ultra-violence sadique perpétrée sur une femme nue par une bande de bourgeois déguisés de têtes de porcs, dans une bacchanale orgiaque où tout est permis. Il s’agit d’aktion, avec un k comme en allemand. Ce genre d’art contemporain confine au nihilisme. Il perce et fouaille la chair jusqu’à l’annihiler J’y vois, pour ma part, une perversion de la sainte horreur chrétienne pour la chair, horreur qui est d’ailleurs celle de toutes les religions du Livre. La chair est matière et non esprit, elle ne participe donc pas de Dieu, et peut donc être méprisée, souillée, niée. D’où l’impasse de ce genre d’art contemporain qui tente d’aller jusqu’au bout. « Voici Abergel (…). Il s’est volontairement tiré une balle dans le crâne l’année dernière, devant des appareils photo à déclenchement automatique et à très haute capacité d’obturation qui ont immortalisé chaque milliseconde de son suicide. Il signe ici son ultime série et, vous vous en doutez, la plus radicale : Dans la tête de l’artiste. – Vous considérez ça comme de l’art ? Vous plaisantez, n’est-ce pas ? – Je suis on ne peut plus sérieux. Abergel est allé aussi loin qu’un artiste peut aller dans le dévouement à sa discipline. Les originaux de ces clichés valent aujourd’hui une fortune sur le marché… » p.252.

La journaliste enquête, et découvre une bobine de film sous la forme d’un montage d’atrocités. Elle tente de remonter jusqu’à son auteur, Jérémy Théobald, un artiste qui vit dans une caravane installée dans une casse auto proche de Paris. L’artiste est un marginal tatoué et piercé qui vit torse nu sous un blouson de cuir et qui vend très cher ses photographies de corps éviscérés et ses snuff movies où de réelles personnes (en général jeunes femmes ou enfants) sont massacrées en direct pendant des heures par une bande de sauvages nus. Il y a un public pour cela, analogue aux casseurs après les matchs de foot. Il s’agit toujours d’aller jusqu’au bout de soi, de lâcher ses pulsions primaires, sans plus aucune limite. Encourager ce genre de déviance, même sous la forme d’un thriller, est pour moi immoral. Mais une fois encore, cela plaît.

Je laisse au lecteur avide de ce genre de sensation la lecture de ce livre, fort bien fait et haletant en chapitres courts qui se chevauchent d’un personnage à l’autre. La fin est étonnante, bien qu’elle répète le début, mais nous n’en avions pas conscience.

Franck Thilliez, Labyrinthe, 2022, Pocket 2023, 457 pages, €9,00, e-book Kindle €16,99

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Ne désirez pas que les choses ne soient pas ce qu’elles sont, conseille Alain

Un homme s’est tué par désespoir. C’est un drame, dit Alain, mais une bêtise aussi. « Chercher la solution et ne la point trouver, ne savoir à quoi se résoudre, tourner les mêmes pensées comme un cheval au manège, cela seul direz-vous, est un tourment ». Mais c’est une erreur : il y a beaucoup de problèmes où l’on ne voit pas la solution, sans que cela nous empêche de vivre. Ruminer n’est pas la bonne façon de s’en sortir.

Au contraire, il faut sortir du manège, passer outre. Non pas les dénier, mais accepter que les choses soient ce qu’elles sont et pas ce qu’on voudrait qu’elles soient. « Un conseil, un liquidateur, un juge, peuvent très bien décider qu’une affaire est sans espérance, ou même ne rien pouvoir décider, sans perdre l’appétit ni le sommeil. Ce qui nous blesse, dans des pensées inextricables, ce ne sont pas les pensées inextricables, c’est plutôt une espèce de lutte et de résistance contre cela même, ou, si vous voulez, un désir que les choses ne soient pas comme elles sont ». Or elles sont – c’est un fait que l’on ne peut changer.

« Par exemple si quelqu’un souffre d’aimer une femme sotte, ou vaniteuse, ou froide, c’est qu’il s’obstine à vouloir qu’elle ne soit pas comme elle est ». Dès lors, pourquoi l’aimer ? Ou, si on l’aime, pourquoi ne pas l’accepter telle qu’elle est, dans son entièreté ? Qu’est-ce que « l’amour » sans cette acceptation totale, qualités et défauts ? Ne confond-t-on pas trop souvent amour et désir ? Désirer un corps n’est que le minimum de l’amour, Platon l’a bien montré qui monte du désir pour le corps à l’affection pour le cœur et l’union de l’âme. On ne peut remonter le temps, refaire les êtres. « Mais le chemin est fait, l’on en est justement où l’on en est, et, dans les chemins du temps, on ne peut ni retourner en arrière, ni refaire deux fois la même route ». Il faut briser là ou consentir.

« Aussi je tiens qu’un caractère fort est celui qui se dit à lui même où il en est, quels sont les faits, quel est au juste l’irréparable, et qui part de là vers l’avenir. Mais ce n’est pas facile, et il faut s’y exercer dans les petites choses ». Ah, rêver à l’avenir radieux ou regretter le bon vieux temps ! Quelles inepties ! Elles sont plus faciles que de regarder le présent tel qu’il est – et de faire ce qu’il faut. Non, ce n’était pas « mieux avant ». Avant, c’était avant, et nous n’y sommes plus. Quant à l’avenir, on peut espérer le voir autre, mais le changement commence ici et maintenant, pas dans les brumes abstraites des esprits enfiévrés.

La tristesse, qui fait voir les choses en noir, est dans le corps, pas dans les faits. « Renvoyez la tristesse à ses vraies causes », suggère Alain. Autrement dit, ce n’est jamais la faute des autres, ni des circonstances, ni à pas de chance. C’est la faute à soi-même si l’on ne voit pas ce qui est, si l’on dénie ce qu’on ne veut pas croire, si l’on ne réfléchit pas assez, si l’on ne modère pas ses passions, si nous sommes chagrin. Accepter les faits tels qu’ils sont, avant d’agir pour s’en accommoder ou les changer, voilà qui est de caractère. Pas la sempiternelle jérémiade d’assisté, ni les sempiternelles « plaintes » devant les juges.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Opération Tonnerre de Terence Young

Encore un bon James Bond avec Sean Connery. Évidemment, nous sommes dans les années soixante, avec tout le décalage de ce qui ne se dit, ni ne se fait plus entre hommes et femmes, entre Blancs et Colorés. Mais c’était l’époque, et elle était au luxe et à l’aventure. Les « pays libres » luttaient contre les « méchants », l’URSS d’abord, mais aussi les groupes organisés qui profitaient de l’entre-deux. Ian Fleming, auteur des livres d’espionnages mettant en scène James Bond, imagine le Spectre, une organisation internationale terroriste qui extorque, fait chanter, vole et vend au plus offrant.

Ici, rien de moins que de voler deux bombes nucléaires de l’Otan, avec détonateurs et codes, pour en demander une rançon de 100 millions de £, le dollar n’apparaissant pas comme intéressant à l’époque. Curieux que les militaires fassent voler un bombardier d’entraînement » avec des bombes réelles, prêtes à être amorcées, mais c’est pour le film. Le bombardier stratégique anglais Avro 698 Vulcan B.2 a été utilisé par la Royal Air Force de 1953 à 1984. Il était capable d’emporter une bombe de 4 500 kg à 1 500 km à la vitesse de 925 km/h et à une altitude de 15 240 m. Il ressemblait à une aile volante, avec quatre réacteurs Olympus 301 côte à côte dans l’emplanture des ailes.

Frissons, menaces sur le monde, filles superbes, plages et plongée à Nassau, Sean Connery en pleine forme à 35 ans, actions vigoureuses, en font un bon film de divertissement. Peu de casino et peu d’alcool, pour une fois. Et quasiment pas de tabac. Un film sain.

James Bond (Sean Connery) assiste à l’enterrement du colonel Jacques Bouvard, assassin de deux agents britanniques et numéro 6 du Spectre. Sa veuve en voiles noirs retourne en son château mais… elle a le tort d’ouvrir la porte elle-même, comme un homme. Bond sait alors qu’il s’agit du colonel déguisé, qui a joué sa mort pour disparaître. Dans la bagarre, il le tue au tisonnier. Il échappe aux sbires accourus au bruit en Jetpak, un réacteur dorsal qui lui permet de rejoindre son Aston Martin D85 et la fille qui l’accompagne.

Pendant ce temps, le numéro 2 du Spectre (Adolfo Celi) expose au numéro 1, toujours dans l’ombre, avec son chat angora blanc sur les genoux qu’il torture de caresses, son plan pour extorquer 100 millions de £ au gouvernement britannique. Il s’agit de remplacer un copilote commandant du bombardier par un homme à eux, grassement payé 100 000 £, à l’aide de quelques rectifications esthétiques, de neutraliser le vrai copilote François Derval, puis d’introduire un gaz mortel dans le circuit de pressurisation avant de piloter le Vulcain sous les radars jusqu’à une portion de côte où il pourra amerrir, couler, et être camouflé sous un grand filet imitant un parterre d’algues. Les bombes seront récupérées par un planeur sous-marin et par des plongeurs du Disco Volante, le navire d’Emilio Largo alias Spectre numéro 2,, au large des Bahamas. Ce qui est fait, le faux Derval (Paul Stassino) y laissant la vie car trop gourmand en réclamant plus.

Par hasard, James Bond était dans le même centre de remise en forme où le vrai Derval a été amené en ambulance, visage bandé et déjà mort. Intrigué, James quitte la kiné, sa partenaire de baise qu’il a convaincu par sa « galanterie » aujourd’hui qualifiée de « viol » – pas le moins – et va voir le corps. Dégageant les bandages, il photographie de mémoire le visage, sans savoir qui il est.

Il le saura bientôt, une fois que Spectre aura envoyé un message sur bande magnétique avec ses menaces et ses exigences. Tous les Double zéro sont convoqués par le Premier ministre, représenté par son ministre de l’ Intérieur, pour agir et trouver les bombes, qui risquent d’exploser n’importe où, avant l’expiration de l’ultimatum. 007 est envoyé au Canada, mais il plaide pour Nassau, où il fait plus chaud, où les filles sont plus sexy et plus ardentes – et où surtout il a repéré Domino, la sœur de François Derval qu’il a reconnu sur une photo du dossier.

Sur place, en slip et masque de plongée, il ne tarde pas à « prendre contact » directement avec Domino (Claudine Auger), qu’il « sauve » d’une jambe coincée dans un massif de corail. Il apprend surtout qu’elle est la maîtresse du patron du Disco Volante, Largo, soupçonné d’appartenir au Spectre. Une preuve en est donnée lorsqu’il vient plonger de nuit pour examiner le Disco Volante ; il repère une trappe qui s’ouvre sous la mer. Mais il est repéré par les gardes qui le grenadent pour le tuer. Il s’échappe habilement en faisant croire, par son équipement de plongée qui lâche ses bulles, qu’il est crevé. Mais Q lui a donné un gadget de respiration par la bouche qui lui permet de tenir quatre minutes, et il s’en sort.

Largo encourage Domino à flirter avec Bond pour le retarder, et l’invite même à sa villa pour dîner, un repaire bien gardé où il a aménagé une piscine à requins. Il fait disparaître sous les crocs des squales tous ceux qui le gênent ou sont incapables, à la Trump (« vous êtes viré ! ») Ainsi de l’agent chargé d’espionner Bond et qui se fait prendre. Bond n’hésite pas à danser avec la belle rousse Fiona (Luciana Paluzzi), tueuse du Spectre, puis à coucher avec elle. Au moment de partir, elle l’enlève à l’aide de quatre sbires. Mais l’agent 007 profite du Junkano, un genre de carnaval à Nassau, pour s’échapper. Fiona le retrouve dans un dancing mais elle est tuée par l’un des sbires qui visait Bond mais que celui-ci a aperçu à temps.

L’ultimatum du Spectre va expirer, et toujours rien. Les Anglais s’apprêtent à payer, les Américains restant toujours en retrait. Mais Bond, aidé de l’agent de la CIA Leiter (Rik Van Nutter) qu’il connaît, finissent par repérer l’épave camouflée du Vulcain sur un fond marin. Les bombes ne sont plus dessous, évidemment. Il trouve le cadavre du faux Derval, toujours attaché à son siège, et prend sa montre et sa plaque. Il va la montrer à Domino et lui expose la situation, lui proposant de venger son frère. Elle va donc rejoindre Largo sur le Disco Volante avec le compteur Geiger de Q. Découverte par Largo, il la torture sur les seins en alternant brûlures de cigare et glaçons, pour faire durer le plaisir. Il la laisse ligotée sur son lit, dans sa cabine, elle jure de le tuer.

Bond découvre l’endroit où Largo planque ses équipements de plongée, et se fait passer pour un homme de l’équipage. Il suit la bande vers la cache des bombes, dans une grottes sous la mer, mais est enfermé parce que découvert. Il réussit à s’en sortir une fois de plus grâce aux gadgets de Q et est récupéré par Leiter en hélicoptères des Garde-côtes. Comme l’injectif est Miami, la Marine américaine est dépêchée et des hommes-grenouilles de combat sont parachutés depuis le ciel pour intercepter les plongeurs de Largo et sa bombe. Scène épique à la Bruegel où des corps à corps sans fin s’enchevêtrent entre noirs méchants et rouges gentils. Chacun se trucide allègrement au harpon, au poignard, en s’arrachant les masques. Bond évolue là-dedans comme un requin, donnant ici où là un coup de poignard. Il vise Largo, mais celui-ci parvient à s’échapper pour joindre le Disco Volante.

Pris en chasse, le navire se coupe en deux, la partie avant se transforme en hydrofoil Supramar PT20 et fonce pour distancer les lourds navires de guerre. Les hélicos ou l’aviation aurait fait mieux, mais les Yankees sont un peu lourds et n’ont pas encore appris à vraiment se battre. Bond a réussi à monter à bord et se bagarre avec Largo et ses sbires. Il va être descendu lorsque Domino le tire de ce mauvais pas par un coup de harpon en plein cœur de son tortionnaire. Exit Spectre numéro 2. Son cadavre s’affale sur les commandes et précipite le bateau sur les récifs, où il explose.

Bond et Domino se sont jetés à la mer avant, et sont récupérés par un Boeing B-17 à moustaches. Cet avion de sauvetage dans la marine américaine est équipé d’un système à crochet qui remonte les personnes attachées par un harnais à un ballon gonflable. Cette fois, pas le temps de passer du torride bon temps dans le canot, l’avion est là très vite, et les amants remettent « ça » à plus tard, une fois les tortures guéries.

DVD Opération Tonnerre (Thunderball), Terence Young, 1965, avec Sean Connery, Claudine Auger, Adolfo Celi, Lois Maxwell, Luciana Paluzzi, Amazon MGM Studios 2020, doublé français, 2h05, €9,99, Blu-ray €14,99

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Henri Troyat, Le pain de l’étranger

Le titre est tiré d’un vers de Dante dans La divine comédie. Amer serait le pain de l’étranger, en regard du sien qu’on ne sait pas pétrir. A vous décourager d’aider les gens…

Car Pierre, dentiste à Paris mais habitant une demeure à Milly-la-Forêt, s’efforce d’aider son jardinier Miguel, après la mort de sa femme, avec ses deux enfants de 12 et 10 ans. Lui-même a perdu la sienne, Suzanne, d’un cancer, et ne s’en est pas vraiment remis. Ils n’ont pas eu d’enfants et la marmaille n’intéresse pas le médecin. Mais Suzanne les aimait, ces gosses de jardinier qui vivaient sur la propriété dans la maison du garde. Leur mère, Maria, faisait la cuisine et le ménage, et Miguel, leur père, faisait le jardin et entretenait les bâtiments.

Alors, lorsque Miguel perd sa femme à son tour, d’un brutal accident de la circulation, Pierre se sent solidaire. Le père de famille va enterrer Maria au Portugal et revient pour solder son préavis. Il veut s’installer là-bas – ou du moins il le dit. Mais il ne peut se résoudre à quitter la propriété, depuis des années qu’il est là. C’est devenu chez lui et, lorsque Pierre dérangé dans ses habitudes et réticent à engager un autre couple, propose à Miguel de rester sur les conseils d’une voisine, il y consent avec soulagement.

Mais Pierre est bien seul et, s’il baise de temps à autre la belle Nicole, blonde épanouie et sans vergogne, il est pris à 53 ans d’un retour d’amour paternel. Contrairement aux idées reçues, les femmes ne sont pas seules à désirer des enfants, les hommes aussi. Les liens ne sont pas les mêmes, mais aussi forts. Les sciences neuronales nous apprennent en effet que l’expérience répétée de nourrir, consoler, surveiller, anticiper, protéger, ajuste progressivement les circuits neuronaux de l’adulte selon ces responsabilités assumées. La charge mentale d’anticiper les besoins, de gérer les contraintes quotidiennes, de rester constamment attentif, remodèle l’attention et les priorités. C’est le cas de Pierre, qui fait chaque jour 60 km aller et autant au retour entre son cabinet et sa demeure, rouvre la piscine pour les gamins plus que pour lui, qui se remet au train électrique, qui se préoccupe des difficultés de lecture du plus jeune, Frédéric, tout en félicitant l’aînée, Amalia, de ses bonnes notes. Il est pris par le charme de la vitalité juvénile, ce qui le revigore ; il en besogne Nicole plus encore, tout en n’éprouvant pour elle aucun amour. Les enfants rendent plus soucieux de la vie.

Ce qui a commencé par une entraide envers une famille d’employés fidèles, devient une intrusion progressive dans le rôle familial. Miguel, bas de plafond et mal à l’aise avec les mots, consent à reculons à ce que ses enfants soient accaparés par le maître, jouant et nageant avec lui, allant faire des achats à Paris avec lui, allant à la foire avec lui, couchant dans les chambres d’amis de la demeure et non plus dans le pavillon paternel. Pierre va jusqu’à faire inscrire Amalia dans une pension réputée, où elle pourra révéler ses talents et de faire des relations. Il invite des enfants de leur âge à venir jouer à la propriété et déjeune à la même table, fils d’employé et maître mêlés.

Cette transgression de classe, au début des années 1980 en France, était encore un scandale. Miguel y voit une humiliation. Il n’est pas assez bien pour sa progéniture et se sent évacué de leur vie. Il se saoule, il tente d’interdire, mais ne sait pas poser les limites, faute de vocabulaire et d’idée. Lorsque Pierre, croyant bien faire, décide d’une adoption simple des deux enfants pour leur léguer ses biens à son décès, c’est le drame. Miguel est évincé dans son rôle de père protecteur, de mâle pourvoyeur de biens. On ne lui demande pas son avis et sa rébellion sera terrible. Bien loin de ce que Pierre pouvait anticiper. Comme quoi l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Un roman populaire sur un instinct paternel peu souvent traité encore, à l’époque Mitterrand. Dommage qu’il soit trop rapide dans l’analyse et le caractère des personnages, donc superficiel. C’est le travers de Troyat d’écrire facilement ; il ne creuse pas assez ses sujets. Mais le lecteur sera touché de cette attention aux enfants portugais d’un bourgeois parisien que rien ne prédisposait à la générosité.

Henri Troyat, Le pain de l’étranger, 1982, Flammarion 2014, 176 pages, occasion €16,00

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Michael Connelly, Les égouts de Los Angeles

Premier roman du journaliste et Prix Pulitzer pour les émeutes de Los Angeles en 1992. Il y fait naître son flic, Hiéronymus Bosch (Harry dans la vie courante), nom donné par sa mère au vu d’une peinture du célèbre des flamand Jérôme Bosch (Hiéronymus en latin). Mort en 1516, il était l’illustrateur d’allégories morales contre le péché. Harry Bosch est membre du PD de Los Angeles. C’est un ancien de la guerre du Vietnam, engagé dès sa sortie des foyers à 18 ans après que sa mère, qui putassait, ce soit fait trucider dans une reuelle lorsqu’il avait 11 ans. Harry faisait partie des rats de tunnel, cette unité chargée d’explorer et de faire sauter les réseaux souterrains creusés par l’armée Vietnamienne.

C’est justement un rat qui a été retrouvé dans les égouts par un adolescent de 17 ans qui signe Sharkey et se prend nu en photo polaroid pour aguicher des pédés et se faire du fric. Le rat de tunnel Billy Meadows était copain de Bosch au Vietnam ; il reconnaît ses restes, étant de garde ce soir-là à la brigade criminelle du commissariat de Hollywood. En retrouvant une photo de l’équipe du Vietnam, tous torse nu devant l’appareil, il se demande ce qui l’a amené là. Il fait le rapprochement avec un cambriolage spectaculaire récent de coffres bancaires en passant par le réseau de tunnels de la Compagnie des eaux de la ville. S’attaquer aux banques est un crime fédéral et le FBI s’en mêle.

Bosch un temps soupçonné, mais « c’est la procédure », parce qu’il connaissait la victime, est convié à travailler avec Eleanor Wish, agent spécial, sous la houlette de son chef John Rourke. Ils enquêtent de concert et mêlent leurs expériences, jusqu’à leurs fluides. Complémentaires, ils découvrent que Meadows a travaillé à Saïgon après la fin de la guerre, qu’il a trempé dans le trafic d’héroïne florissant là-bas, qu’il a fait de la prison, et a été réinséré à la Charly Company, une œuvre de réhabilitation par le travail agraire d’un colonel chrétien, ancien du Vietnam. Deux autres vétérans ont séjourné dans le même camp, et tous trois ont eu des liens étroits avec deux Vietnamiens immigrés en procédure accélérée après la chute de Saïgon, d’anciens policiers haut gradés de la capitale. Le gouvernement américain les a aidés à convertir tous leurs biens issus de trafics en diamants, pour mieux les emporter avec eux.

Ces valeurs n’ont pas été déposées dans les banques, soupçonne Bosch, mais dans des boites à coffres privées, non soumises aux déclarations. Ce pourquoi le casse bancaire via les tunnels a fait chou blanc, le butin des coffres percés servant de leurre pour cacher l’objectif diamants. Il n’est jamais réapparu – sauf un bracelet de jade orné d’un dauphin que Meadows avait pris et porté à un prêteur sur gage pour financer sa dope. Fatale erreur ! Le plan idéal va capoter sur cette faille. Meadows est repérable, donc éliminé ; Bosch tombe dessus par hasard et le reconnaît, il va enquêter ; ils suscite la méfiance du FBI et des Affaires internes de la Police et va être surveillé ; les deux agents, aussi cons l’un que l’autre, chargé de le suivre pas à pas vont tenter de cueillir les lauriers lors d’une souricière tendue dans une boite à coffres mise sous surveillance, car probable prochaine cible des perceurs de tunnel – ils vont tout faire foirer. Bosch va alors plonger dans le tunnel pour traquer les deux rats qui ‘y trouvent…

Un gros roman pour une enquête fouillée, dans une ville qui faisait encore rêver au début des années 90. L’auteur la connaît bien, pour l’avoir parcourue en tous sens, et connu sa faune de putes, de camés et de pédés, de gamins paumés et de flics ripoux. La fin connaît deux surprises en forme de retournements, dont je vous laisse la primeur.

Bosch aime la justice, lui qui en a peu bénéficié. Fils de pute et de père de passage, il est touché par les victimes. Ancien combattant, il sait combien la réinsertion dans la vie civile est difficile. Solitaire, il accepte mal les compromissions d’équipe, surtout dans les services de force. Très bien écrit (ce qui s’est perdu depuis chez les Yankees), ce roman renouvelle le genre policier en l’orientant vers la sociologie de la ville. On le relit sans problème, comme moi-même à vingt ans de distance, tant c’est le chemin de l’enquête qui compte, plus que la découverte du coupable.

Prix Edgar-Allan-Poe 1993 du meilleur premier roman d’un auteur américain

Michael Connelly, Les égouts de Los Angeles (The Black Echo), 1992, Livre de poche 2014, 576 pages, €9,90, e-book Kindle €8,49

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Les romans policier de Michael Connelly déjà chroniqués sur ce blog

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Business oblige de Jan Egleson

Tiré du roman du même nom du britannique Simon Brett, paru en 1984, ce film à l’humour noir vilipende la perte de l’humanisme portée par la technique. Dans les années 1980, « l’efficacité » (efficiency) exigée par la course à la rentabilité avait saisi les entreprises. Les ordinateurs de bureau venaient de faire leur apparition (dix ans avant la France, j’en témoigne). Le personnage principal du film, Graham Marshall (Michael Caine) en est la victime.

Il est le directeur-adjoint du marketing d’une grande boite de publicité et guigne le poste de directeur, prochainement libéré par la mise à la retraite de son patron George Brewster (John McMartin). Sa femme Leslie (Swoosie Kurtz) est avide de plus de fric, une caricature d’épouse américaine égocentrique qui ne fout rien d’autre que de se pomponner et muscler son corps avec « des appareils ». Elle a pour cela acheté un « escaladeur », un truc inutile qui mime la montée des escaliers (sans la descente). A chaque fois qu’elle le met en route, cela fait sauter les plombs de la baraque, d’apparence cossue mais le système électrique en ruines ; il faudrait tout changer, et pour cela avoir du fric. Leslie reproche continuellement à son mari son manque apparent d’ambition et de volonté, ce qui l’agace prodigieusement.

Hélas ! Graham, trop assuré de succéder à George, ne voit pas monter un jeune loup aux dents longues (pléonasme), Bob Benham (Peter Riegert). Il n’est pas plus compétent, mais il ose plus et utilise les nouveaux outils informatiques, donc il séduit par sa radicalité le haut patron qui voudrait faire bouger les choses, car si l’on ne bouge pas, on décline. Tropisme bien yankee que cette bougeotte pour la bougeotte, déjà en germe dans les années Reagan. George apprend à Graham qu’il n’a pas été choisi pour lui succéder, et il est dévasté. En attendant le métro, il est pris à partie par un mendiant collant qui le harcèle pour être « généreux ». A-t-on été « généreux » avec lui, aujourd’hui ? La société est impitoyable et l’homme est un loup pour l’homme. A chacun de faire son trou, le mendiant n’a qu’à aller solliciter ailleurs. Comme il insiste en le prenant par la cravate, Graham le repousse et la loque passe sous la rame de métro qui entre bruyamment en station. Il ne l’a pas voulu, mais cela s’est fait. Il est étonné que la foudre ne le réduise pas en cendres ; il se demande pourquoi cela ne lui fait au fond ni chaud, ni froid.

Il se dit que c’est la nouvelle façon d’agir dans la société américaine de son temps, et que se laisser faire est se rendre esclave des décisions arbitraires des autres. Pour se venger de ceux qui lui en veulent, il va planifier leur mort. Comme il a failli être électrocuté par le système électrique de la cave, il « apprend » à son épouse Leslie à réparer les plombs elle-même et « aménage » le cour-circuit inévitable lorsqu’elle va y toucher. Lors d’un déplacement à San Francisco pour assister à une conférence sur les méthodes de rentabilité que son nouveau patron Bob lui a imposé, Leslie monte sur son escaladeur aussi snob qu’inutile, fait sauter les plombs, descend à la cave les remettre, et se prend une décharge létale. Ce n’est pas Graham le coupable, mais la cave qui se rebiffe face à l’écervelée : premier succès. Le lieutenant de police Laker (Will Patton) se pose quelques questions, mais l’alibi du mari est très solide, et aucune preuve matérielle n’existe.

Bob les avait invités un week-end, Graham et Leslie, pour faire un tour sur son voilier, tout fier de présenter sa réussite : gros salaire, belle maison de campagne, hardi bateau, épouse mannequin. Cette vanité met en rage Graham, qui projette sa mort. Il la planifie méticuleusement en prenant la carte de location de voiture d’entreprise qu’a George, lorsqu’il le ramène bourré chez lui après son pot de retraite. Il se procure auprès du grouillot affecté au courrier des somnifères pour endormir sa maîtresse Stella (Elizabeth McGovern), qui en pince pour lui après la mort de sa femme. Il se rend au bateau de Bob et piège le roof en allumant le gaz à l’intérieur et en collant deux allumettes à friction sous l’ouverture soigneusement fermée – ce qui déclenchera inévitablement l’explosion. Il élimine ainsi d’un coup son patron et l’informaticien inutile qu’il lui a imposé dans son bureau.

Mais il est trop confiant. En rendant la voiture de location, il oublie son briquet plaqué or que lui a offert George, afin qu’il ait toujours du feu pour allumer le patron lorsqu’il sort un cigare. Le tort de George a été d’être toujours conciliant ; la nouvelle société impitoyable exige la force, pas la bienveillance ; l’égoïsme sacré, pas le travail en équipe. Déjà Trump pointait sous Reagan. Résistez, et vous êtes considéré par le tycoon ; pliez, et vous êtes considéré comme un p’tit con. Bob éliminé, le patron propose « à titre provisoire » le poste de directeur à Bob. Il le saisit et joue le jeu : il propose d’éliminer une bon tiers du service, car trop de gens sont inutiles selon lui, ce qui plaît beaucoup au patron. Lequel n’a pas de bateau mais indique, en passant, qu’il pilote un avion lors de ses loisirs. Cela donne des idées au désormais ambitieux Graham Marshall. Il le fera sauter en plein vol pour prendre sa place.

Pendant ce temps, le lieutenant de police Laker poursuit son enquête, inquiet de voir les morts se multiplier autour de Marshall. Mais il n’a pas de preuve. Leslie confirme que Graham était bien avec elle la nuit où le bateau a été préparé avant de sauter, qu’ils ont couché ensemble et qu’elle s’est réveillée à son côté, la tête pâteuse et ne se souvenant de pas grand-chose. Laker lui laisse sa carte au cas où. Et, de fait, elle s’aperçoit que Graham a perdu son briquet plaqué or bien reconnaissable ; elle se rend compte aussi que l’objet réapparaît dans un courrier de la société de location d’autos adressé à George, trouvé sur le tableau de bord. Elle sait donc que Graham lui a menti et contacte Laker. Mais Graham l’a vue et la suit dans le métro. Sur le quai, il la confronte et… pour éliminer tout témoin, va-t-il la pousser comme le mendiant ? Je vous laisse deviner. Au même moment, George qui n’avait pas reconnu avoir loué la voiture, et déprimé par sa mise au rebut, avale la boite de somnifères que lui a laissé Graham.

Un bon thriller, avec une fin immorale, ou plutôt dans la nouvelle morale des loups de la finance nés avec les années 80 (y compris en France). Tout pour ma gueule, piétinez les concurrents, séduisez les patrons pour mieux les enfoncer et prendre leur place, que le plus égoïste et celui qui ose le plus gagne. L’humanisme ? Vous rigolez, c’est pour les midinettes et les lâches. Place aux « affaires », au fric, au pouvoir. Tout est bon pour la gagne : « couchez, soudoyez, éliminez » ! On dirait une pub pour eau minérale, la nouvelle pureté santé. Mais c’est cela, la vie à la mode yankee : être le plus fort et écrabouiller tous ceux qui se mettent en travers de vos désirs. Réjouissant…

DVD Business oblige (A Shock to the System), Jan Egleson, 1990, avec Michael Caine, Swoosie Kurtz, Elizabeth McGovern, Peter Riegert, Elephant Films 2026, doublé anglais, français, 1h25, €16,99, Blu-ray €19,99

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Les assassins de l’ordre de Marcel Carné

Ces assassins sont les policiers, qui tuent en toute impunité dans les locaux du commissariat de Marseille. On comprend pourquoi si peu d’années après mai 68, le réalisateur a subi des « pressions » pour qu’il renonce à tourner, et que le film, une fois monté, ait été très peu diffusé en France. Il a eu du succès à l’étranger. C’est qu’il traite d’un sujet brûlant : les violences policières. Certes, les bavures sont inévitables dans l’exercice de fonctions difficiles, mais pas dans ce cas précis. Le huis clos d’un commissariat ne justifie pas de débordements sous le feu de la foule.

Le scénario est tiré un roman de Jean Laborde, chroniqueur judiciaire durant les années 1950 à 1970, lui-même inspiré d’une affaire réelle de février 1946 : « L’affaire des policiers de Bordeaux ». A l’époque, le juge d’instruction, sous la pression, avait délivré un non-lieu, mais le film en prend le contre-pied. La connivence de la police avec la justice ne va pas de soi, dans la mesure où la Justice est censée être indépendante, alors que la police reste dépendante de son ministère. Même si, dans les années 70, le juge le rappelle, il est « fonctionnaire » comme les flics, et est censé « fonctionner » – donc obéir au pouvoir.

Un matin à 8 h, un couple d’inspecteurs de Marseille fonce en Peugeot 404 cueillir Michel Saugeat (Roland Lesaffre) un employé du garage dont le coffre a été fracturé la veille. Ils l’embarquent, malgré ses dénégations (ils disent tous qu’ils sont innocents). Le commissaire (Michael Lonsdale) ne le croit pas plus, dans les bureaux où il l’interroge. L’homme a en effet été condamné cinq ans auparavant pour des faits similaires, et ses empreintes figurent dans le bureau du garage (évidemment, puisqu’il y travaille). L’homme dit s’être rangé depuis qu’il s’est marié et a un petit garçon qu’il aime voir grandir, mais rien n’y fait. Effet de tunnel, les inspecteurs sont persuadés qu’il est coupable et, pour preuve, veulent ses « aveux ». Avant l’ADN ou la téléphonie, les faits de police scientifique, la croyance en la « religion de l’aveu » hantait les commissariats. L’un des inspecteurs a fait l’Indochine et l’Algérie (François Cadet), et l’autre est bas de plafond (Serge Sauvion). Pour eux, faire avouer signifie tabasser, en une époque où les mœurs de guerre étaient encore prégnantes, et où nul avocat n’assistait aux gardes à vue. Le commissaire ne se salit pas les mains, mais laisse faire. C’est dans les mœurs.

A 13 h, le suspect est conduit en cellule où se trouvent déjà trois personnes, après de multiples cris et coups. Il décède très vite d’une commotion cérébrale, que le légiste authentifiera. Le juge d’instruction Bernard Level (Jacques Brel) est chargé par le Procureur de la République de ce dossier délicat, où il s’agit de ne fâcher personne : ni la veuve de la victime et son gamin, ni la gent policière dont on a besoin, ni l’opinion publique, manifestée par la presse et par les étudiants, remontée contre les flics. Le juge doit se faire sa propre opinion et opiner en droit, sous les contraintes contradictoires. Son fils (Didier Haudepin) étudiant préparant l’agrégation (on ne sait pas laquelle) le pousse à ne rien lâcher pour faire triompher la vérité et punir les coupables. Les flics s’empressent de suborner les témoins, dont le cabaretier Casso (Boby Lapointe) pour faire de la victime un soûlard qui a eu un accident la veille, faire de la pute Danielle (Catherine Rouvel) qui témoigne des cris une fille animée d’une vengeance personnelle et dont ils mettent justement en taule Marco son mac, faire du fils du juge un gauchiste pris avec du haschich dans les poches, et faire de sa maîtresse antiquaire italienne (Paola Pitagora) une receleuse d’objets volés susceptible d’être expulsée. Graziani, l’avocat de la défense (Charles Denner), habile professionnel, donc cynique, suborne le pâle Rivette l’avocat de la victime (Luc Ponette) en lui offrant un poste dans son cabinet puisqu’il a été son élève.

Tout est donc plié avant que le procès ne commence, et la vérité est condamnée avant même d’être dite. Les témoins se rétractent ou minimisent ce qu’ils ont déclarés dans les procès-verbaux devant le juge, l’avocat de la victime renonce à pousser le gardien (Pierre Maguelon), présent au commissariat et qui a bel et bien entendu les cris et les coups, à dire la vérité. Intimidé par la Cour, et par solidarité envers ses collègues et patrons flics, il ne dit strictement rien. Les flics sont acquittés et le juge, qui aurait mieux fait de se désister, est déconsidéré avant d’être exilé dans un petit poste « en Auvergne », ironise-t-il. C’est ainsi que le pouvoir autoritaire impose « sa » vérité devant la justice. La force prime le droit.

La leçon du film est que, si on laisse faire, toute transgression aux règles conduit à l’asservissement progressif. Se taire, c’est accepter. Laisser la force violer le droit, c’est déconsidérer la loi démocratique et s’asseoir sur les règles permettant la vie en société. Il est bien sûr que les règles sont parfois transgressées ; il faut en juger avec compréhension des circonstances et modération dans l’exercice de la loi. Mais ne pas bafouer le droit, au risque de déconsidérer la justice, donc le régime, donc la démocratie. La police n’est pas au-dessus des lois.

Un grand film, certes militant lorsqu’il présente les flics sans nuances, tout comme les « étudiants », mais l’époque post-68 le voulait ainsi. De nos jours, le dilemme entre police et justice n’a pas disparu, mais il est mieux cadré. Les faits peuvent être mieux établis, l’aveu n’est plus en soi une preuve ultime, les avocats surveillent les gardes à vue, les caméras piétons permettent aux policiers de justifier de leurs actes. Mais la réflexion du juge Level demeure sur la justice, son exploration des faits avérés, la fragilité des témoignages – et les « pressions » aussi.

DVD Les assassins de l’ordre – version restaurée 4K, Marcel Carné, 1971, avec Jacques Brel, Paola Pitagora, Roland Lesaffre, Michael Lonsdale, Boby Lapointe, Catherine Rouvel, LCJ Éditions & Productions 2024, 1h43, français, €17,00, Blu-ray €15,04

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Destin grec

Le destin grec est implacable – et réaliste : tout être qui naît un jour est condamné à mourir. Tel est le destin humain ; il n’est pas celui des dieux, qui sont immortels, ce pourquoi ils sont nommés « dieux ». Le destin de l’homme est la mort, elle est inéluctable, inscrite dans ses gènes. Mais entre temps, chacun peut décider de sa vie, de « ce qui lui reste » comme disent les fraîches retraitées. On peut choisir sa mort. Non par le suicide, encore qu’il soit possible, mais en vivant bien sa vie.

Qu’est-ce que vivre « bien » ? Chacun peut choisir entre deux destins, même s’ils se terminent immanquablement par la mort : une vie brève mais glorieuse, ou une vie longue mais terne. Dans le premier cas, la gloire restera dans le souvenir de ceux qui suivent ; dans le second, le mortel sera vite oublié. Il n’aura pas d’histoire, comme tous les hommes « heureux ». Ainsi Achille choisit-il de mourir vite physiquement, mais de rester immortel dans le souvenir humain – la preuve : on se souvient encore de sa personnalité, de ses amours et de ses hauts faits.

Rien ne peut donc être « prédit » – sauf la mort. Elle est la limite de la part qui revient aux vivants, ces mortels. Les humains vivent pour mourir. Dans les cosmogonies, l’apparition des puissances de destruction et de mort précède celle de la vie. Mais l’application de cette décision de mort, le fatum, n’empêche pas le mortel de décider de son existence et de donner un sens à sa part ainsi octroyée. Le destin comme nous l’envisageons, c’est-à-dire une détermination durant les années de vie, n’apparaît pas avant l’époque hellénistique, avec le stoïcisme.

Le destin initial grec est simplement le fait d’être mortel et de devoir mourir. C’est la moira, c’est-à-dire une portion de temps. Son emploi le plus fréquent est dans l’Iliade, tandis que dans l’Odyssée prévaut le choix de sa vie. Entre la naissance et la mort, chacun peut faire de son existence un choix. Mais la mort précède la moira, qui n’est que la nécessité. La mort est immortelle, puisqu’elle est issue d’une entité primordiale, les enfants de la nuit Nyx.

Les dieux eux-mêmes ne peuvent empêcher l’accomplissement de ce que la moira a filé de destin pour chacun au moment de sa naissance. Sarpédon et Hector, protégés de Zeus, succombent sous les murs de Troie. Aucun Dieu n’offre résistance à la nécessité, dit Platon dans Protagoras. L’homme sait qu’il est voué à la mort sans en connaître l’échéance. Les dieux ont connaissance du terme précis de la part de vie assignée à chaque mortel. Ils ne peuvent empêcher la mort, mais ils peuvent empêcher qu’un événement provoque une mort prématurée et ne « surpasse » la décision. Ainsi Athéna peut protéger Ulysse pendant la tempête qui risque de l’emporter avant l’heure.

C’est ainsi que prier les dieux contre la mort est inutile. Mais les prier pour demander un conseil pratique afin de trancher entre deux termes d’une alternative est possible. Chacun sait qu’il doit mourir et l’oracle se borne seulement à indiquer la solution préférable à un problème posé. L’homme peut rebondir sur les événements. Il n’est donc pas résigné et n’attend pas la fin du monde. S’il sait qu’il doit mourir à la fin, il a conscience que sa propre finitude peut être une chance de durer dans la mémoire collective. C’est ainsi que certains donnent un sens positif à la mort par la bonne renommée kléos, et par la gloire kûdos.

Pour le commun des mortels, qui ne sera jamais glorieux, les cultes à mystère avaient vocation à répondre à l’angoisse de la mort. Ils faisaient miroiter un au-delà des dieux – à condition de respecter certains rites d’initiation durant la vie. Déméter promet à qui aura accompli toutes les étapes de l’initiation d’Éleusis un sort privilégié dans l’au-delà.

Cela préfigurait le christianisme, avec cette différence : la gloire était rabaissée et méprisée, infime en regard de celle de Dieu ; en contrepartie, l’au-delà était promis à tout le monde, même aux pires pécheurs, car Jésus, à la fin, descendrait dans l’Enfer pour les en tirer. La progression de l’égalitarisme va de pair avec la progression de la médiocrité. Seuls les « saints » (entièrement soumis et obéissants) ont vocation à témoigner pour le futur de l’humain qu’il « faut » être au regard de la Divinité. Rien de « glorieux » que cette docilité.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Marc Bloch, toujours

Marc Bloch, historien et résistant français fusillé par les nazis était « né juif », mais élevé dans les Lumières et acquis à la société libérale issue de la Révolution. Il était résolument hostile aux Anti-Lumières de la Contre-Révolution qui veulent collectiviser l’individu en troupes, en ligues, en procession, et enfermer dans les déterminismes biologiques, familiaux, claniques, nationaux, raciaux – en bref l’« identité ». Le retour des idéologies obscurantistes fait des déterminismes biologiques et nationaux des « essences » que nul ne saurait surmonter. Au risque du rejet des « aliens », des « virus » et autres allogènes, « immigrés ».

Ce que nous dit Marc Bloch, dans cet essai écrit à chaud à l’automne 1940, après la défaite de la Grande armée française en six semaines, c’est d’abord cela : un antinazisme viscéral, un refus de l’obscurantisme Ancien régime, du primat de la force et de la biologie, de la hiérarchie essentialisée comme « naturelle » alors qu’elle est construite dans l’histoire.

La seconde chose qu’il nous transmet, après cette expérience de Français défait, c’est l’incapacité du commandement, la décadence des élites, la déliquescence de l’éducation. « Nos chefs, ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre » p.66. Pas plus que l’armée française, en 2022, n’a vu l’importance des drones, préférant les chars lourds et les avions chers. La France, l’armée, les politiciens, les hommes, se sont trouvés désemparés en juin 40 devant l’irruption de la vitesse et de l’audace, ce dont ils avaient perdu l’habitude. Toujours en retard d’une guerre…

La troisième leçon est donc ce constant de « sclérose mentale » p.79, faite de dédain du Renseignement, des rivalités de services, la paperasserie d’une « agaçante minutie » qui « gaspillait des forces humaines qui auraient pu être mieux employées » p.89, de dogmes intangibles véhiculés par les dinosaures de l’autre guerre. Toujours la norme, le bureau, la procédure, les ordres – là où il faudrait être inventif, réactif, efficace, organisé. La lamentable affaire Lyhanna montre combien la « justice » est mal fagotée, mal structurée, mal dotée en lois claires et en compétences définies. A l’ère du mél instantané, utiliser encore le vieux « courrier » papier comme au temps de Napoléon ! « Nos soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque sorte, beaucoup plus facilement laisser vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard » p.78. Les Allemands « croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait » p.79. Pacifisme, ligne Maginot, diplomatie d’alliances – tout cela devait nous éviter de faire la guerre. Mais si la guerre survient ? Nous nous trouvons quasiment aussi démuni face à Poutine en 26 que face à Hitler en 40.

Quatrième chose à retenir : cette mentalité française engoncée dans l’élitisme de castes p.193, formée dès l’enfance au bachotage p.146, les élites composée de « bons élèves obstinément fidèles aux doctrines apprises » p.155, révérencieux envers les puissants, soucieux de ne jamais faire d’histoires p.127, dressées au formalisme de la tenue et de la bureaucratie p.126 plus qu’à l’aisance du métier. Tout dans l’apparence – rien derrière. Bon élève : mauvais guerrier, mauvais industriel, mauvais décideur. « L’école, la caste, la tradition, avaient bâti autour d’eux un mur d’ignorance et d’erreur » p.201.

Cinquième leçon : le pacifisme du « petit », du paisible, du campagnard. En France, « toute une littérature (…) stigmatisait ‘l’américanisme’. Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l’amabilité en même temps que la force secrète d’une société qu’elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé » p.181. Est-ce cette nostalgie écolo mal placée qui, aujourd’hui, nous sauvera de l’ogre Poutine, du bouffon Trump ou de l’oncle Xi ? Marc Bloch en 1940 : « Ayons le courage de nous l’avouer, ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l’oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà-vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes : voilà ce qui a succombé devant le train d’enfer que menaient, contre nous, le fameux « dynamisme » d’une Allemagne aux ruches bourdonnantes » p.182. Aujourd’hui comme hier, tous ne pensent qu’à s’amuser, « aller boire une bière en terrasse » avant d’aller baiser en boite. Le défaitisme commence par la flemme.

Alors il existe un chemin de crête, qui ne plaît à personne car il est tissé de compromis et de politique possible. C’est celui du président, l’actuel comme le précédent, et probablement le futur, car on ne fait qu’avec ce qu’on a.

Et deux chemins tentateurs, emplis de yaka et de faukon, agités par les extrémistes (jusqu’aux élections, mais après…). L’extrême-gauche veut une Nouvelle France créole, bougnoulisée, bordélisée, où le populo braille et fait la loi immédiate en mandatant un Lider minimo, par haine des États-Unis et propension à se coucher devant la Russie de l’avenir et la Chine ex-Mao. Dès lors, pas de guerre : on est bien avec tout les forts, toujours d’accord avec Poutine, filant doux avec Xi. L’extrême-droite a révérence envers le bouffon octogénaire et le tsar septuagénaire pour leurs affinités pétainistes de restauration de la religion, des traditions, de l’ordre moral et surtout sexuel, du nationalisme souverainiste. Elle se méfie seulement de Xi.

En cinq leçons, tirée de son expérience de l’étrange et amère défaite de 40, l’historien Marc Bloch, qui va entrer au Panthéon des grands Hommes, nous met en garde contre nos travers d’aujourd’hui :

  • la nostalgie du monde hiérarchisé d’Ancien régime, du primat de la force et de la biologie
  • l’incapacité du commandement bureaucrate, la décadence des élites, la déliquescence de l’éducation
  • la sclérose mentale de la paperasserie et de la mentalité fonctionnaire
  • l’élitisme des castes (partis, syndicats, associations, industriels) qui n’ont aucun souci des autres ni du peuple
  • le pacifisme du « petit », du paisible, du campagnard, du repli sur sa petite patrie régionale

Marc Bloch, L’Étrange défaite, 1946, Folio 1990, 326 pages, €13,10, e-book Kindle gratuit

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Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick

Ce film complexe à comprendre explore les fantasmes d’un homme vieillissant. Il est le dernier de Stanley Kubrick, mort à 70 ans d’une crise du cœur quelques semaines après avoir terminé le montage. Il avait déjà tourné Lolita en 1962, fantasmes d’un adulte envers une très jeune fille, et Orange mécanique en 1971, où un ado camé lâche ses instincts sexuellement sadiques sur les bourgeoises. En 1999, la mode américaine est au sexe, à l’exploitation du corps féminin – nu – par des hommes habillés, masqués, occupant de hautes fonctions dans la société. C’est la grande époque Epstein, juif comme Kubrick, et de ses orgies privées. « C’est un mec génial, dit de lui Trump en 2002. On s’amuse beaucoup avec lui. On dit qu’il aime les belles femmes autant que moi, et beaucoup entrent plutôt dans la catégorie jeunes » (Wikipédia).

Mais ce n’est pas par allusion à l’actualité que Kubrick a tourné. Il s’est inspiré de La Nouvelle rêvée d’Arthur Schnitzler, écrivain autrichien juif très proche de Sigmund Freud, publiée en 1925.

Les yeux grand fermés (traduction du titre du film) raconte l’errance dans New York nocturne du bienséant docteur Harford (Tom Cruise), qui est incité à ouvrir les yeux. Après un dialogue avec sa femme (Nicole Kidman), il est obsédé par le fait qu’elle a failli céder à la tentation d’un autre homme et du fantasme qu’elle baise torridement avec un officier de marine. Lui-même, professionnel froid lorsqu’il palpe le corps nu de ses patientes, a-t-il des fantasmes propres ? A 37 ans, Bill Harford/Tom Cruise est mignon et tout le monde veut le baiser. A commencer par les deux escorts à la fête de Noël où il est invité avec sa femme par son ami Victor Ziegler (Sydney Pollack), puis par Marion (Marie Richardson) la fille d’un patient qui vient de décéder, par une bande de jeunes bruyamment homophobes (ce qui en dit long sur leurs désirs refoulés), par la pute Domino (Vinessa Shaw) dans la rue, puis par sa coloc le lendemain, par la fille ado du loueur de costumes (Leelee Sobieski, actrice de tout juste 16 ans), par le réceptionniste d’hôtel (Alan Cumming) à qui il demande des renseignements… Sa libido ne suit pas les désirs innombrables des autres, c’est le danger d’être trop beau.

Quant à lui, il aime son admirable jeune femme (nous pouvons voir Nicole Kidman sans rien d’autre sur elle que ses lunettes), il aime sa petite fille de 10 ans Helena (Madison Eginton). Il n’a pas de pulsions débridées et a maîtrisé ses affects devant la nudité, pour raisons professionnelles. Il se demande quels fantasmes il pourrait avoir. Baiser avec une autre ? Participer aux orgies privées de ce club chic, que son ami Nick Nightingale (Todd Field) lui fait découvrir, ancien de médecine qui a plaqué ses études pour jouer du piano ?

Attisé par la curiosité, il se laisserait bien faire, pour voir, mais à chaque fois le destin rembarre ses velléités. Il échappe ainsi à l’arc-en-ciel des possibles sexuels offerts par la société : l’adultère, la prostitution, l’homosexualité, la nécrophilie, la pédo tentation, la décharge orgiaque. Avec les deux escorts de Noël, c’est Ziegler qui le fait appeler en tant que médecin pour soigner l’overdose d’une pute qu’il était en train de baiser. Il sauve Mandy (Julienne Davis), ce qui lui vaudra d’être sauvé. Car il cède à la tentation d’aller se faire voir dans le club privé où le mot de passe est Fidélio. Il est vite repéré pour être venu en vulgaire taxi et pas en limousine, et comparait devant l’aréopage de masques où le chef des orgies, en rouge, distribue les femelles nues à qui veut les prendre par tous les trous. Bill est chassé et sommé de ne jamais parler à quiconque de ce qu’il a vu et entendu. De quoi lui faire peur et préserver les jouissances de la haute société (drogue, sexe, prostitution) qui a peur du scandale et tient aux masques sociaux dont elle affuble son pouvoir. Son ami Ziegler, qui en est, avoue que la femme nue qui l’a « racheté » était Mandy, morte depuis d’une overdose dans son hôtel. Elle n’a pas été tuée, s’il veut le savoir.

Connait-on vraiment l’autre ? Celle avec qui l’on partage sa vie depuis des années, celle avec qui l’on a fait un enfant, celle que l’on baise régulièrement. Le proche est l’étranger. Chacun est seul avec ses abîmes, son imagination, ses rêves nocturnes, ses fantasmes. D’où le « consentement » incertain, « l’emprise » imprévue, le « viol » relatif au moment. Toujours est-il qu’à la fin du siècle dernier, en 1999, le mâle dominait les femelles par tradition, avec le consentement de l’Église, de la société et de la loi. Les orgies privées, où les hommes habillés baisaient les femmes nues étaient de la pure domination. Ni quête d’un clone, ni poupée gonflable, la femme est une personne. Il faut la laisser être. Car l’amour, Harford le découvre, est bien autre chose que le sexe mécanique ou la soumission sadique, même si le corps pense et exprime son énergie vitale. C’est un tissu de relations qui n’a pas forcément besoin de se manifester par la pénétration pour exister. L’amour dure, le désir passe. La vie à deux commence par le dialogue, même si la conclusion de Nicole Kidman, à la toute fin du film, est sans appel : « baiser ». Mais la fusion des corps suit alors celle des coeurs et des âmes, comme Platon le dit pour atteindre la Beauté idéale via le désir des chairs érotiques.

C’est bien le réel qui conduit à l’idéal, pas l’inverse. Les costumes, les uniformes, les masques de théâtre donnent l’illusion d’être un autre, donc de pouvoir se lâcher sans retenue, tels des compatriotes à l’étranger. Trop souvent le double se substitue au réel, empêchant par mauvaise foi les relations « vraies » (le garçon de café ou la coquette de Sartre). L’époque post-68 a divinisé l’acte sexuel, y voyant (ce qui n’était pas faux) une « libération » du carcan moral et religieux étouffant. Mais la sensualité, l’émotion, la sensibilité vont bien au-delà de la mécanique du dedans-dehors, théâtralisée par l’orgie rituelle. Les êtres sont complexes et singuliers. Se perdre dans la non-identité de l’orgie sous masque est le contraire de la relation humaine et de l’amour. En revanche, le chaos des désirs du corps font partie de la réalité.

Malgré ses longueurs, notamment dans les dialogues du couple Cruise-Kidman (ils étaient en train de divorcer pour cause d’Église de la Scientologie), le film distille un message d’alerte à la société de son temps, l’américaine et l’espteinienne – que la réaction puritaine et religieuse MAGA a violemment contesté, après MeeToo et les procès sexuels toujours en cours. Il dit aussi les dangers de l’apparence bourgeoise, de la société de l’illusion, des « belles histoires » et des « croyances » dont on se berce – plutôt que des faits trop cruels.

César du meilleur film étranger 2000.

DVD Eyes Wide Shut (j’ai choisi un import belge – peut-être avec doublage français, mais ce n’est pas précisé ; d’autres versions existent, sous-titrées en français), Stanley Kubrick, 1999, avec Tom Cruise, Nicole Kidman, Jennifer Jason Leigh, Marie Richardson, Sydney Pollack, un doublage français a existé chez Warner Home Video France 2001, 2h33, €32,98

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Tim Powers, Les voies d’Anubis

Un roman de fantaisie au carrefour des genres avec la science-fiction version « steampunk », ou l’antisystème à vapeur, en référence à l’époque victorienne. L’auteur joue en effet avec l’époque, son héros, le professeur Brendan Doyle à l’université Fullerton de Californie, se retrouvant projeté en 1810 par un procédé sulfureux de voyage dans le temps qu’un « ami » lui a proposé.

Spécialiste du poète anglais Samuel Taylor Coleridge, il est invité à donner une conférence inaugurale à un voyage dans le temps pour rencontrer l’auteur lui-même, en chair et en os, dans le passé. Les clients sont des millionnaires passionnés de littérature (il en existait encore dans les années 80) qui ne se refusent rien. Aujourd’hui, rien à faire, les nouveaux millionnaires sont incultes et ne savent même pas qui est Coleridge, auteur pourtant d’un poème célèbre en anglais, La Complainte du vieux marin, ni que son cercueil a été retrouvé en 2018 dans une ancienne cave à vin… Cet esprit brillait surtout dans la conversation dans les cafés, ce pourquoi J. Cochran Darrow, le millionnaire promoteur des voyages dans le temps, propose un saut dans le passé pour l’entendre.

Un beau soir de 1983, Doyle, Darrow et les clients se retrouvent dans une vaste tente, vêtus comme à l’époque victorienne, dans une calèche attelée. Pouf ! Explosion, et les voilà propulsés par une mystérieuse énergie dans une brèche ouverte du Temps, l’une des multiples « portes d’Anubis » (d’où le titre – à noter que portes serait plus exact que voies dans la traduction). Las ! La conférence de Coleridge n’aura lieu que la semaine d’après ! Sauf que le poète est bien dans le café, où il sirote une boisson. Qu’à cela ne tienne, il improvise une conférence privée et les clients sont contents.

Mais il faut repartir, et vite, car la brèche du temps n’a qu’une durée limitée, et la suivante n’est pas avant des années. Tous se précipitent dans le pré d’où ils sont venus, sous la tente d’un campement de bohémiens aux portes de Londres ; ils reviendront au XXe siècle tout nu. En manque un à l’appel : Brendan Doyle. Il a été enlevé par une cabale de magiciens opposés à l’éradication des dieux antiques par l’occupation anglaise de l’Égypte après la campagne de Bonaparte. Le vieux Dr Romany, kâ du Dr Romanelli, magicien délégué en Turquie, autrement dit un double généré par son sang, veut en savoir plus sur la découverte des portes d’Anubis par un quidam anglais. Doyle va parvenir à échapper aux griffes du magicien, mais sera poursuivi, bloqué dans l’époque.

Affamé, en loques, il tente de rejoindre une confrérie des mendiants de la Tamise, mais en est dissuadé par un très jeune homme à moustache encore incertaine, Jacky. Il lui demande de retrouver le poète (inventé) William Ashbless. Romany mandate le clown handicapé Horrabin (poubelle d’horreur), lui-même magicien, qui a charcuté son père pour l’évincer à la tête de sa bande dans les sous-sols romains de Londres. Dans le même temps, Doyle découvre que Darrow est lui aussi resté dans le siècle pour trouver Joe Tête-de-Chien, un loup-garou qui change de corps à son gré, dans l’espoir de trouver lui-même un nouveau corps jeune. Le millionnaire est en effet atteint d’un cancer en phase terminale, il est pressé.

Romany découvre une porte vers 1684 et Doyle le suit pour éviter qu’il ne change le passé. Le vieux magicien s’évapore comme un ballon crevé dans le ciel. De retour en 1810, Doyle est enlevé par le Maître magicien sous Muhammad Ali, un vieillard ramolli qui songe à régénérer l’Égypte, pour qu’il lui révèle les secrets perdus des portes du Temps. En récompense, il fera revivre en manipulant le passé Rebecca, la compagne de Doyle morte par sa faute dans un accident de moto à la fin des années 1970. Doyle résiste, car manipuler le passé peut avoir des conséquences inattendues. Il retourne dans le Londres de 1810 et se fait kidnapper par Romanelli, en même temps que Jacky et que Coleridge. Ils parviennent à s’échapper dans les souterrains emplis d’horreurs créées par Horrabin et qui ne songent qu’à le croquer pour se venger.

Jacky s’échappe à la nage dans la Tamise tandis que Doyle, entravé par Romanelli, est jeté sur la barque de Râ, qui parcourt le fleuve souterrain durant la nuit. Là, le serpent Apep dévore l’intrus… qui n’est autre que Romanelli, et rejette Doyle dans le fleuve. Il est recueilli par le jeune mendiant pieds nus Jacky, qui croyait l’avoir vu pendu sous la forme de Joe Tête-de-Chien – lequel s’est échappé évidemment en prenant un nouveau corps, car il est en fait Aménophis Fikee, magicien délégué par le Maître en Grande-Bretagne. Oui, nous sommes dans la fiction la plus échevelée, dans laquelle tout est possible. Doyle « sait », puisqu’il vient du futur où il a étudié les documents, que Jacky est une femme, et qu’elle deviendra son épouse alors que lui incarne le poète Ashbless. Il sait aussi que le poète va mourir en 1834, tué par un inconnu à l’épée. Cet inconnu, c’est un double de lui-même créé par Romanelli, qu’il va laisser sur le pré avant de s’échapper par une porte du Temps qui devrait le ramener en 1983.

Écrit de façon fluide et prenante, l’histoire est parfaitement fantaisiste, mêlant les mythes à la pseudo-science, les loups-garous à la magie (évidemment hiéroglyphique), l’action à l’attraction du désir avec un Jacky ambigu à souhait. La meilleure critique est probablement celle de Colin Greenland, du magazine Imagine : « l’imagination frénétique et macabre de Power dépeint Londres comme un carnaval sordide de gitans sinistres, de clowns vicieux, de tyrans mendiants, de loups-garous, de goules et de choses sans yeux qui se faufilent dans les égouts. » En effet, tout rebondit sans cesse, on change de corps comme d’idée, de lieu comme de chemise. On ne s’ennuie jamais avec Tim Powers.

Prix Philip K. Dick 1984

Prix Apollo 1987

Tim Powers, Les voies d’Anubis (The Anubis Gates), 1983, J’ai lu SF Fantasy 1992, 478 pages, occasion €2,73, e-book Kindle €12,99

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Un autre roman fantaisiste de Tim Powers

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Ross Macdonald, Le sang aux tempes

Pour ce dernier opus de la série du détective Lew Archer, nous sommes toujours en Californie, dans cette ville inventée de Santa Teresa qui ressemble tant à Santa Barbara. Comme d’habitude, tout commence par un événement chez un riche propriétaire de la station balnéaire, Jack Biemeyer enrichi dans la mine de cuivre d’Arizona. Un tableau d’un peintre jadis célèbre, Richard Chantry, a disparu de son salon et lui, mais surtout sa femme, veut le récupérer. Lui parce qu’il a une valeur en dollars, la seule chose qui l’intéresse, elle parce qu’il a une valeur sentimentale. Il représente une belle femme que tous les deux ont connue, lui parce qu’il a couché avec elle, elle parce qu’elle en a sans cesse été jalouse, et encore aujourd’hui.

Commence alors une enquête compliquée, impliquant des secrets de famille, des faux noms et de fausses disparitions, en plus de quelques meurtres. Richard avait un demi-frère, William, qui a été tué dans le désert en Arizona alors qu’il revenait en permission durant la guerre. On ne sait pas par qui, ni pourquoi. Toujours est-il que Richard a quitté brusquement l’Arizona pour venir se fixer à Santa Teresa et vivre avec son épouse Francine. Un beau jour, il y a vingt-cinq ans, il a brusquement disparu, laissant une lettre tapée à la machine déclarant qu’il lui fallait se ressourcer et commencer une nouvelle vie d’artiste. Sa femme n’a plus eu aucune nouvelle de lui depuis.

Le tableau disparu, peut-être volé ou seulement « emprunté », lui est attribué, mais les experts ont des doutes. C’est bien sa patte, mais pas celle qui a fait son succès. Quant au modèle, il est toujours vivant même si la femme a désormais l’âge canonique des 70 ans. La fille Biemeyer, en bisbille avec ses parents qui ne cessent de s’engueuler depuis son plus jeune âge, a fugué avec un étudiant en Beaux-Arts de l’université, Fred Johnson, qui habite avec ses parents dans une baraque délabrée. Ce sont deux malheureux des familles, elle objet transactionnel entre deux egos qui s’invectivaient à poil alors qu’elle était entre eux sur le lit à 5 ans, lui faux peintre, expert raté, éternel étudiant, écartelé entre son père irascible et sa mère infirmière autoritaire à l’hôpital.

Lew Archer va s’efforcer, comme d’habitude, d’interroger tous les témoins afin de les recouper et de se forger sa théorie. Laquelle aboutira à l’ultime fin – qui traîne un peu – par une série de révélations et un retournement final du plus bel effet.

La société californienne des années 60 était vide sous les apparences. La plage, les palmiers, le fric, les belles maisons, cachaient des veuleries et des abandons que l’auteur se délecte de mettre au grand jour, soulevant les galets où les cafards se cachent. Nous sommes chez les Atrides et le petit meurtre en famille fait partie de la panoplie des self-made men qui se croient tout permis parce qu’ils ont socialement réussi.

Ross Macdonald, Le sang aux tempes (The Blue Hammer), 1976, 10-18 Grands détectives 1994, 415 pages, €3,17

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Les méchants règnent, dit Alain

Dans un Propos d’octobre 1911, notre philosophe constate qu’« il faut toujours céder un peu aux méchants ». 1911 en France, c’est la révolte des vignerons de l’Aube en avril, l’intervention militaire au Maroc qui engendrera la crise d’Agadir en juillet avec les menaces du cuirassé allemand Panther, le vol de la Joconde en août dans un Louvre (déjà) mal sécurisé, la canicule en juillet et en septembre qui tue 40 000 personnes, en majorité des nourrissons, l’explosionde la Liberté, un cuirassé à Toulon à cause de l’inflammation spontanée de la poudre B en septembre, éternelle incurie des badernes… L’actualité a de quoi rendre pessimiste et insister sur le pouvoir des « méchants ».

« Il n’y a peut-être point de bonne humeur ni de sagesse qui tienne contre les signes de la fureur ou de la haine. Imiter le monstre, ou l’apaiser, il n’y a point d’autre parti. » Qu’on songe à Trompe, ce furieux de tempérament qui veut plier à son désir pulsionnel quiconque. La Chine de Xi lui résiste, tranquillement, en déclarant tout net qu’elle interdit à ses entreprises de céder aux injonctions des lois extraterritoriales américaines – illégales selon le droit international. Le Danemark et « l’Europe » (timidement) disent non sur le Groenland, tout en « négociant » quand même (on ne sait jamais), juste pour gagner du temps. Quant aux droits de douane, le Parlement européen va-t-il les accepter sans contrepartie ? Est-on capable « d’imiter le monstre » pour le stopper dans sa tanière ? C’est probablement ce qu’il faudrait faire (et que De Gaulle a fait en son temps), mais la lâcheté politicienne est sans limites.

Pour Alain, pas aux affaires, « l’homme de jugement se trouvera mieux d’observer ces colères comme il ferait d’un phénomène de la nature, et enfin de mettre le cap au vent, sous petite voile ; et même il y trouvera du plaisir. » C’est propos d’observateur, d’analyste, pas d’acteur ni de politicien. Il est plus facile de juger que d’agir. Le jugement se révise, l’action engage – et les conséquences ne sont pas les mêmes.

Mais qu’est-ce donc qu’un « méchant » ? « J’entends les violents, dit Alain, tous ceux qui s’abandonnent à leurs passions, tous ceux qui jugent ingénument d’après leurs désirs, et qui sans cesse forcent les autres, sans s’en douter, et même en criant de bonne foi que personne n’a d’égards pour eux. La force des méchants, c’est qu’ils se croient bons, et victimes des caprices d’autrui. Aussi parlent-ils toujours de leurs droits, et invoquent-il perpétuellement la justice ; toujours visant le bien à les entendre ; toujours pensant aux autres, comme ils disent ; toujours étalant leurs vertus ; toujours faisant la leçon, et de bonne foi. » Un vrai portrait du président à prénom de canard et nom d’appendice nasal !

Mais cette outrance porte, elle séduit, surtout les faibles, ceux qui sont heureux que quelqu’un dise tout haut ce qu’ils pensent tout bas. « Ces accents, dit Alain, ces discours passionnés, ces plaidoyers pleins de mouvement et de feu, accablent les natures pacifiques et justes. Les braves gens n’ont jamais une conscience si assurée ; ils n’ont point ce feu intérieur qui éclaire les mauvaises preuves ; ils savent douter et examiner ; et, quand ils décident à leur propre avantage, cela les inquiète toujours un peu. » Ceux qui osent sont ceux qui bravent, et ceux qui n’osent pas en sont reconnaissants. La raison restera toujours en second sur le premier mouvement de la passion, c’est ainsi que les cerveaux sont faits, Système 1 et Système 2 analyse Kahneman.

Ce qui explique pourquoi tant de Yankees ont agi comme des écervelés et votés pour le président le plus foutraque de toute leur histoire. Sciemment. Après l’avoir déjà testé quatre ans durant, et accepté à demi-mots qu’il tente un coup d’État lorsque les résultats n’ont pas été en sa faveur en 2021 (5 morts). C’est que « les braves gens » (autrement dit la classe moyenne, les populaires, les hillbillies de Vance) « sont indulgents, ils comprennent les violents, ils les plaignent, ils leur pardonnent ; et enfin ils portent en eux un principe de faiblesse et d’esclavage ; ils sont heureux. Ils se consolent, ils se résignent. » Telle est la servitude volontaire, une lâcheté qui est un abandon pour ne pas se prendre la tête ni faire d’histoires.

Pire : dès que le méchant grimace un sourire, ou fait une promesse radieuse, aussitôt les braves gens sont soulagés, ils le croient. « On est point fier de plaire à un brave homme, au lieu que l’on travaille à faire sourire un enfant maussade, » analyse Alain. Ainsi les mouvements de serpillière de nombreux chefs d’État face à Trompe, leur empressement à acheter des avions de chasse américains (dépendants du bon vouloir des mises à jour), leur poltronnerie à accepter les « droits de douane » sans contrepartie, comme coupables a priori. Que le Dealer revienne sur ses propos excessifs, et c’est tout le suite le soulagement. Tel est l’art du deal : faire peur puis sourire, le suppositoire passe sans résistance. Notons que telle est la stratégie du Rassemblement national : le grand méchant Jean-Marie et le souriant Jordan, l’arrière-plan sulfureux qui effraie et attire, et l’apparence lisse et « normale ».

Alain, il y a plus d’un siècle, parle pour notre monde. Lisons-le.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Daniel Horowitz, La fidélité au réel

2026 06 16 Daniel Horowitz, La fidélité au réel

Juif non croyant de 80 ans élevé à Anvers, l’auteur y a fait toute sa carrière de diamantaire depuis l’âge de 15 ans, avant d’effectuer son Alyah à la retraite. Il vit désormais en Israël, soumise à la guerre depuis des mois. Homme de vertu, nanti d’une solide culture autodidacte, il s’efforce de penser par lui-même dans un monde où l’on est sommé de faire allégeance. C’est sa liberté constitutive, celle donnée par « Dieu », cette éternelle Question qui demeurera sans réponse. Car Dieu est absent, dit-il, il laisse l’humain face à lui-même, à son courage et à ses responsabilités. « Je veux que votre conjecture soit limitée à ce qui est concevable », disait Nietzsche avec raison.

En cinq chapitres composés d’un assemblage de textes de blog et d’articles déjà publiés, l’auteur expose sa quête, à l’âge de la sagesse, avec pour phares la mémoire, la vérité et la responsabilité morale. « La mémoire comme exigence de vérité, Israël comme révélateur de la civilisation, la morale confrontée au réel, la foi comme fond irréductible du sens, la culture comme condition de tout le reste. Ces cinq mouvements convergent. Ils désignent ensemble une seule et même question : de quoi une vie – individuelle, collective, civilisationnelle – a-t-elle besoin pour ne pas se perdre ? » p.252.

Sa première phrase pose les conditions : « Je n’ai pas choisi d’être juif ». Il prend le contre-pied de Simone de Beauvoir, qui déclarait en 1949 dans Le Deuxième sexe : « On ne naît pas femme : on le devient ». L’être n’est pas de part en part une « nature », mais se construit en grande partie dans la culture. L’image qu’on lui renvoie (les parents, les amis, les collègues, la « communauté ») le rend tel qu’il se croit ; il ne se « révèle » pas, il se construit. Cette formule reprend Tertullien, Carthaginois romanisé converti chrétien au IIe siècle, qui disait la même chose : « On ne naît pas chrétien, on le devient. » Le pédagogue Érasme en 1537 reprendra l’appliquera à l’éducation : « on ne naît pas homme [au sens d’adulte], on le devient ». Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les Juifs ? Or, (réminiscence du mythe biblique du « Peuple élu »?), Daniel Horowitz fait du Juif une essence identitaire, irréductible à tout processus d’assimilation. C’est pour lui plus qu’une religion, mais une façon d’être au monde, une culture racinaire, une « nappe phréatique » p.15. D’où la persistance de l’antisémitisme, selon lui, « fait de dépendance et de rejet, de filiation et de meurtre symbolique » p.17. Comme si la civilisation occidentale était exclusivement sortie du creuset juif, de la Bible, en excluant toute la tradition grecque, voire égyptienne, et les mondes celtiques.

Tout se discute, et l’exigence de vérité de l’auteur incite au débat. On ne peut entrer en relation avec autrui que s’il y a conflit. La paix n’est pas le ‘tous d’accord’, mais la reconnaissance des opinions et intérêts des autres, leur droit à exister et de s’exprimer, le droit de se défendre quand on est attaqué à mort, comme c’est le cas d’Israël. Même si la disproportion des morts entre le pogrom du 7 octobre et les mois de guerre à Gaza pose la question de la juste mesure : 1200 morts contre 70 000. Même si le suprémacisme affiché de deux ministres du gouvernement Netanyahou, Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich pose la question du racisme juif. Car pour ces deux membres actifs du gouvernement (encore démocratique ?) israélien, un Juif est supérieur à tous les goys, et un Juif croyant (exempté de servir dans l’armée) est supérieur à tous les autres Juifs.

« Une identité n‘est pas un cumul d’éléments culturels ou juridiques, elle est ce qui structure en dernier ressort le rapport à soi, à l’histoire et au monde. (…) Le judaïsme n’est pas une confession parmi d’autres, mais l’expression historique culturelle et symbolique d’un peuple. (…) On peut être juif sans foi sans pratique, sans référence explicite à la tradition religieuse, et demeurer néanmoins porteur d’une identité juive » p.31. On peut dire la même chose du catholicisme : où est l’originalité juive ? Une identité construite ou une essence ? Toute l’ambiguïté de la réflexion de l’auteur est là, toujours. Et une autre histoire de Juif est possible. Comment récuser « l’anti » sémitisme, alors même qu’on affirme haut et fort son sémitisme irréductible, indissoluble dans une quelconque société hôte. Comment ne pas concevoir la réaction naturelle de rejet de ceux qui se refusent à ressembler ? Comment ne pas accepter alors « leur » identité à eux, même si le dialogue est toujours possible, et la paix de reconnaître les différences aussi ? « Il n’existe pas, du côté juif, d’hostilité structurelle envers les non-Juifs qui serait symétrique de celle dont les Juifs ont historiquement été l’objet » écrit l’auteur, sûr de lui-même, p.33. Ah bon ? Et les militants occidentaux agenouillés mains liées devant le ministre israélien Ben Gvir ? Et la façon dont les soldats et les colons, imbibés de pulsions nationales et vengeresses, traitent les Palestiniens dans les territoires, y compris en Cisjordanie (occupée) ? Il s’agit bien d’un rejet de l’autre, de la négation de son existence, de son « identité » même.

Certes, le statut de dhimmi des minorités non-musulmanes, depuis les Omeyyades, a instauré des discriminations séculaires qui « ont laissé une empreinte durable dans les imaginaires collectifs. Elles ont modelé une représentation implicite des rapports entre Juifs et musulmans : une coexistence n’était pensable qu’à condition d’infériorité reconnue. Dans ce contexte, l’émergence de l’État d’Israël agit comme un véritable séisme symbolique » p.46. D’où la guerre perpétuelle entre ennemis ‘héréditaires’ au Proche-Orient, ce carrefour des trois continents. Ce qui finit par lasser, d’où la lente dérive notée par l’auteur, des démocraties occidentales envers « les Juifs » à cause des actions de leur État : Israël. « A force de faire d’Israël un repoussoir, de criminaliser le sionisme, de suspecter l’identité juive, la République a déplacé la frontière entre critique politique et stigmatisation. Elle a laissé s’installer une suspicion, une culpabilité, un devoir de justification » p.84. Que Mélenchon enfourche avec enthousiasme pour se gagner le vote des jeunes et des banlieues arabes.

La faute à Edward Saïd et à son opposition entre dominés et dominants, analyse l’auteur. La faute aussi à « la gauche israélienne, traditionnellement porteuse d’un discours pacifiste, [qui] n’a jamais vraiment surmonté l’échec d’Oslo, les attentats de l’Intifada, le refus du plan Clinton, la montée de l’islamisme et l’inaction d’une autorité palestinienne fragilisée. (…) Pendant qu’Israël espérait la paix, le Hezbollah, le Hamas et d’autres acteurs armés renforçaient leur capacité de nuisance, soutenus par des États adversaires » p.105. Soutenu aussi par le cynisme de Netanyahou lui-même, qui a financé le Hamas pour mieux diviser les Palestiniens, le surarmant de ce fait – tout comme la CIA l’avait fait avec les Talibans, donc Ben Laden… Mais de cela aussi, l’auteur ne parle pas.

« La vérité en politique – comme l’avaient compris Maïmonide, puis Camus [s’agit-il d’Albert ou de Renaud, penseur favori de l’auteur ?] – n’a rien d’une abstraction ; elle réclame le courage de ne pas plaire, la lucidité de dire ce qui dérange, et la capacité d’articuler justice et responsabilité sans céder au confort moral des postures » 124. Voilà qui est bien dit, et rassurant. Un petit effort de documentation supplémentaire, et le débat pourra être utile. A ce titre, les notes des pages 39 et 89 ne sont pas correctes, les chiffres mal alignés ; ce serait à corriger pour une édition ultérieure. D’ailleurs, note l’auteur, « la tradition juive ne sépare jamais la justice de la responsabilité. Ce Tsedek [aucune définition n’est donnée de ce mot yiddish] n’est ni un idéal abstrait, ni une posture morale destinée à produire une bonne conscience. Il désigne une exigence inscrite dans la Loi, orientée vers l’action et toujours liée à des situations concrètes. La justice de la Torah ne prétend pas réparer le monde au sens d’une réconciliation globale ; elle impose d’agir ici et maintenant, dans des cadres définis, avec des devoirs précis. Elle ne promet pas la fin des conflits, mais une manière juste de s’y tenir sans se dérober » 130.

Et d’analyser les « bons sentiments », l’émotion substituée à la raison, l’intention sur les conséquences, l’idéal sur la réalité. D’où « une attitude : préférer la vérité inconfortable à la consolation mensongère, la responsabilité à l’innocence proclamée, la justice imparfaite aux promesses absolues » 143. L’analyse de l’auteur sur les dérives des sociétés contemporaines et l’inculture de masse sont réjouissantes, mais classiques. Les indignations morales des intellos de bureau, la bonne conscience woke qui croit avoir trouvé la solution en délégitimant, renversant, ignorant les fauteurs d’erreurs, les manipulations des politiciens et idéologues pour attirer vers leur cause, sont autant de poisons où vérité et responsabilité s’évanouissent. « Le combat moral se transforme en croisade puritaine où la nuance est suspecte et la contradiction coupable. Ce n’est plus la société qui cherche la vérité par le débat, mais une morale qui dicte ce qu’il est permis de penser » p.155. Pire : « Ce qui s’érode (… est) une perte plus intérieure : un sens de la mesure, une capacité de discernement, une confiance dans les critères à partir desquels une civilisation se reconnaît, se juge et se transmet. L’Europe donne le sentiment de ne plus savoir sur quoi elle repose, ni ce qu’elle est en droit d’affirmer sans s’excuser » p.197.

D’où la critique – classique elle aussi – des Lumières. Sans la remplacer par autre chose, sauf « l’identité » immémoriale de la religion. On croirait du Poutine. « L’erreur n’a pas été de critiquer les traditions, mais de croire que la critique pouvait se suffire à elle même. Une fois les évidences détruites, il faut encore apprendre à vivre sans elles. Or, les Lumières ont souvent supposé que l’homme rationnel saurait spontanément se donner ses propres fins. Elles ont sous-estimé le besoin de formes durables, de récits, de fidélités, de limites acceptées » p.225. D’où le retour au culte, même avec Dieu absent, même sans foi, juste comme une « nappe phréatique » de la culture. Tel est le tragique, incompris ou refusé par la majorité des gens qui ne le comprennent pas, au regard des croyances. « C’est accepter un monde où la raison ne sauve pas, où la liberté ne garantit rien, où le sens n’est jamais donné d’avance » p.226. Le rire tragique est « une manière de ne pas être capturé. (…) Il maintient une zone de liberté » p.229. A noter, comme Jean d’Ormesson, que le Dieu du Livre ne rit jamais

L’auteur assiste au mouvement d’une civilisation qui se dépouille des structures qui lui permettaient de penser, de transmettre et de se corriger. Le bilan de ses 80 années d’existence est un appel pour tenir les yeux ouverts, sans filet, avec la conviction que regarder le réel en face est la seule forme de respect humain qui tienne. C’est ce que prônait Nietzsche, qu’Horowitz n’évoque pas – il n’est pas juif.

Au total un bon livre, des réflexions qui font réfléchir, des affirmations trop tranquilles qui incitent au débat.

Daniel Horowitz, La fidélité au réel, 2026, FYP éditions, 255 pages, €24,50

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Le blog de l’auteur

Ses articles réguliers dans Tribune juive

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

REPONSE /

L’auteur n’a semble-t-il pas réussi à se connecter pour commenter cette note. Son attachée de presse m’a donc envoyé sa (longue) réponse, emplie de sagesse et de mesure. Je loue cette façon de débattre.

La voici :

« Je vous remercie pour la lecture attentive que vous avez consacrée à La fidélité au réel et pour la critique approfondie que vous en avez proposée.
Nos désaccords sont réels. Ils portent certes sur certains faits historiques et certaines interprétations politiques. Mais à mesure que je lisais votre texte, il m’est apparu qu’ils renvoyaient à une divergence plus profonde.
Nous divergeons sur la manière d’identifier ce qui est fondamental et ce qui est secondaire dans les phénomènes historiques et politiques que nous examinons. Cette question de la hiérarchie des causes me semble traverser l’ensemble de nos désaccords et leur donner leur cohérence.
Là où je vois des causes premières, vous voyez des conséquences. Là où je vois des phénomènes structurants, vous voyez des phénomènes dérivés. Là où je discerne une question existentielle, vous analysez des rapports de force politiques, sociaux ou territoriaux.
Vous me prêtez une conception essentialiste du judaïsme. Je ne reconnais pas cette position comme étant la mienne. Je suis par ailleurs surpris par une remarque qui me paraît illustrer ce problème de lecture. À propos d’un passage où j’évoque « Maïmonide puis Camus », vous vous demandez s’il s’agit d’Albert Camus ou de Renaud Camus, allant jusqu’à suggérer que ce dernier serait mon « penseur favori ». Or le passage en question ne laisse guère place à l’ambiguïté. J’y écris : « L’un parle depuis la Loi et la raison, l’autre depuis l’absurde et la révolte. » Ces catégories renvoient explicitement à Albert Camus et à son univers intellectuel. Aucun lecteur familier de son oeuvre ne peut en douter.
Je n’assigne aucun Juif à une identité qu’il ne revendique pas lui-même. Je ne parle pas des Juifs en général, mais de ceux qui se définissent eux-mêmes comme juifs et sionistes, et pour lesquels cette appartenance constitue la référence fondamentale à partir de laquelle les autres prennent sens.
Chacun appartient simultanément à plusieurs univers : une famille, une langue, une profession, une culture, une nation. La question n’est donc pas de savoir si les identités sont multiples. Elle est de savoir laquelle occupe la place centrale à partir de laquelle les autres sont pensées et ordonnées.
Pour certains Juifs, dont je fais partie, l’identité juive occupe cette position. C’est dans ce sens que j’utilise la notion d’inassimilabilité : non pas comme une essence métaphysique ni comme une incapacité à s’intégrer à une société donnée, mais comme l’impossibilité de subordonner une identité première à une autre.
Vous semblez considérer que ce que je dis du Juif pourrait être dit de n’importe quel catholique culturel, or c’est précisément ce que je réfute. Lorsque je parle de judéité, je ne parle pas d’une foi, mais d’un peuple. Le catholicisme est universel ; la judéité renvoie à la continuité historique du peuple juif.
Pour une grande partie des Juifs, la judéité désigne la conscience d’appartenir à un peuple qui, malgré les siècles, les dispersions et les ruptures, a conservé une mémoire commune ainsi que la
conscience de sa propre continuité. Cette permanence historique constitue l’un des thèmes centraux de La fidélité au réel. C’est pourquoi un Juif peut abandonner la foi, cesser toute pratique et prendre ses distances avec la tradition sans cesser pour autant de se percevoir comme membre à part entière du peuple juif.
Cette appartenance est historique, culturelle, mémorielle et, pour beaucoup, nationale. Pour des millions de Juifs, qu’ils vivent en Israël ou dans la diaspora, Israël représente le point de référence d’un peuple qui conserve la conscience de son unité historique. Cette continuité est le produit d’une histoire, d’une mémoire et d’une transmission plurimillénaires.
Certaines analyses passent à côté de l’essentiel lorsqu’elles abordent Israël comme un État quelconque engagé dans un conflit quelconque. Le coeur du problème réside dans le fait que l’existence même d’un État juif demeure, pour certains acteurs politiques, religieux ou idéologiques, inacceptable.
Contrairement à ce que vous semblez me prêter, je ne considère pas que la civilisation occidentale soit née du judaïsme ou de la Bible. Je pense même l’inverse. La notion de civilisation judéo-chrétienne m’est d’ailleurs étrangère. L’Occident est le produit d’une histoire propre, issue de la rencontre entre l’héritage grec, le christianisme et d’autres traditions de l’Antiquité, dont le paganisme. Il ne constitue en rien le prolongement de l’essence du judaïsme.
C’est cette situation qui a placé les Juifs dans une position singulière au sein de l’Occident. Ils lui étaient suffisamment proches pour lui être familiers, mais suffisamment distincts pour ne jamais lui être assimilés.
À plusieurs reprises, votre critique analyse le conflit israélo-palestinien à partir de catégories politiques classiques : occupation, colonisation, rapports de domination, revendications nationales concurrentes ou partage territorial. Ce qui est en cause n’a jamais été le tracé d’une frontière, l’administration d’un territoire ou le partage d’une souveraineté. C’est la légitimité même d’une souveraineté juive en Israël.
On discute des colonies, de l’occupation, des gouvernements israéliens, des erreurs stratégiques commises par Israël, des excès de certaines personnalités ou des déséquilibres du rapport de force militaire. Aucune de ces questions ne constitue le coeur du conflit. Car avant même de savoir où passe une frontière, quelles concessions seraient acceptables ou quelles solutions institutionnelles pourraient être envisagées, une question préalable demeure : celle de savoir si Israël a droit à l’existence.
Certaines analyses commettent une erreur de perspective lorsqu’elles font de l’occupation la cause du conflit. L’occupation est une réalité qui produit des effets politiques, moraux et humains considérables. Mais elle n’épuise pas l’intelligibilité du conflit et ne permet pas d’expliquer la permanence d’une hostilité qui lui est largement antérieure. Les refus successifs des projets de partage, les guerres, la contestation répétée du principe même d’un État juif et la permanence d’une rhétorique orientée vers sa disparition doivent être intégrés à toute analyse de la situation.
C’est pour cette raison que le 7 octobre constitue un événement de clarification. Non parce qu’il aurait révélé une réalité nouvelle, mais parce qu’il a rendu visible ce que beaucoup préféraient
ignorer. Les massacres, les enlèvements, les mutilations et la mise en scène de la violence ne relevaient pas seulement d’une logique militaire ; ils exprimaient une logique symbolique et idéologique. Ils manifestaient une haine qui ne visait pas les politiques d’un gouvernement ni même l’existence d’un État, mais les Juifs eux-mêmes en tant que tels.
L’une de nos divergences concerne le palestinisme, avatar du nazisme. Le palestinisme repose sur la désignation d’une victime absolue et d’un coupable absolu, auquel toute légitimité est refusée. Dans cette vision du monde, Israël n’apparaît plus comme un acteur politique susceptible d’être critiqué ou combattu, mais comme une anomalie morale dont l’existence même est problématique. Je vois dans cette logique une parenté avec les grandes idéologies de désignation du coupable qui ont marqué l’histoire moderne. Elles reposent sur un mécanisme comparable : l’attribution à un collectif particulier d’une responsabilité métaphysique dans le mal du monde.
Les débats centrés sur la proportionnalité des pertes de part et d’autre manquent leur objet. Une guerre ne se comprend pas uniquement à travers ses conséquences ; elle se comprend à travers les finalités qui l’animent. La tragédie de Gaza est une réalité qu’aucune conscience digne de ce nom ne peut ignorer. Mais cette réalité ne doit pas conduire à effacer la nature des forces auxquelles Israël se trouve confronté. C’est dans ce contexte que l’analogie entre l’Allemagne nazie et le palestinisme s’impose.
Je condamne les outrances, les excès et les formes de fanatisme que l’on peut trouver dans certains secteurs de la vie politique israélienne. Mais je refuse d’en faire la clé d’interprétation de l’État d’Israël. Toutes les démocraties produisent des extrémistes. La question est de savoir si ces extrémistes définissent ou non la nature du régime auquel ils appartiennent. Or l’un des faits les plus remarquables concernant Israël est l’intensité des contestations internes dont ces responsables font l’objet.
Lorsque l’on évoque la Cisjordanie comme un territoire occupé, on décrit une situation historique réelle. Mais pour comprendre sa genèse et sa persistance, il faut réintroduire la profondeur historique : le Mandat britannique, les projets de partage, les guerres successives, les transformations territoriales qui en ont résulté et, surtout, la contestation persistante du principe même d’un État juif.
Aucune analyse sérieuse ne peut isoler un moment particulier de cette histoire et le transformer en cause unique de tout ce qui a suivi. Cette question de la hiérarchie des causes ne concerne d’ailleurs pas seulement Israël. Elle traverse également nos divergences lorsqu’il est question de l’Occident, de la modernité et de l’héritage des Lumières.
Lorsque je critique les Lumières, ce n’est pas parce que je plaiderais pour une restauration religieuse, un retour à l’Ancien Régime ou un rejet de la modernité. Je reconnais l’importance historique de l’État de droit, des libertés individuelles, de l’esprit critique, de la séparation des pouvoirs et de l’émancipation de l’individu. Mais reconnaître ces acquis n’oblige pas à considérer la modernité comme un processus exclusivement positif.
Toute civilisation repose sur des formes de transmission. Elle vit de récits communs, de fidélités héritées, d’institutions symboliques et d’une mémoire qui relie les générations les unes aux autres. Aucune société ne se perpétue par des procédures. Or il me semble que l’Occident a engagé un
processus de dissolution d’une partie de ces médiations. Je ne présente pas cette affirmation comme une démonstration, mais comme une interprétation historique et une intuition philosophique issues d’une sensibilité qui m’est propre.
Votre critique semble interpréter les identités historiques à partir d’un horizon universaliste dans lequel les différences particulières tendent à s’effacer au profit de catégories plus générales. Je crois pour ma part que les appartenances historiques ne constituent pas des survivances archaïques destinées à disparaître avec le progrès. Je les tiens au contraire pour des réalités durables et puissantes. Je crois également que certaines fidélités résistent à la dissolution et que certains héritages continuent d’organiser la vie des peuples longtemps après que leur nécessité théorique a été contestée.
Le peuple juif a traversé des siècles de dispersion, de persécutions, d’assimilation et de ruptures sans disparaître. Cette permanence renvoie à quelque chose de profond : une mémoire partagée, une conscience historique et une volonté de transmission.
Depuis plus de deux siècles, de nombreuses doctrines annoncent la disparition prochaine des appartenances particulières. Or les peuples persistent. Les nations persistent. Les mémoires persistent. Les appartenances persistent. Et lorsqu’on croit les voir disparaître, elles réapparaissent sous des formes nouvelles.
C’est ici que se situe, me semble-t-il, le point le plus profond de notre désaccord. Vous paraissez envisager les conflits historiques comme des affrontements d’intérêts susceptibles d’être arbitrés, négociés ou conciliés. Pour ma part, je crois que certains conflits touchent à l’existence même des collectivités humaines, à leur continuité et à leur droit de persévérer dans leur être.
C’est à partir de cette conviction qu’il faut lire mon livre. J’y ai rassemblé des réflexions qui procèdent d’une même intuition : les sociétés humaines ne vivent pas seulement d’intérêts ou de principes abstraits. Elles vivent également de fidélités. Le titre du livre exprime cette idée. Il invite à regarder les choses telles qu’elles sont, y compris lorsque cette réalité résiste aux catégories intellectuelles auxquelles nous sommes attachés.
Je voudrais terminer sur la dernière phrase de votre critique, qui me paraît résumer ce qu’est un véritable débat intellectuel. Vous écrivez : « Au total un bon livre, des réflexions qui font réfléchir, des affirmations trop tranquilles qui incitent au débat. »
Je vous remercie de cette appréciation. »

MA REPONSE /

Certes, des divergences de fond subsistent. Je comprends bien cet attachement viscéral à la judéité, même si je n’ai pour ma part aucune « passion politique » pour ce genre de conception qui « enracine » à jamais et malgré soi l’être humain à une origine, une ethnie, une terre, une culture, un pays, des « valeurs », une famille, une éducation. Justement, les Lumières ont montré que l’on pouvait s’en libérer (relativement) pour s’épanouir hors des contraintes héritées. Même si cet héritage est aussi une part de nous que l’on choisit de suivre et de transmettre.

Vous écrivez : « certains conflits touchent à l’existence même des collectivités humaines, à leur continuité et à leur droit de persévérer dans leur être. » Certes, d’où la « dissuasion » nucléaire en termes défensifs. Mais aussi, en termes offensifs, les revendications impérialistes, comme celles de Poutine, qui voudrait regagner les territoires conquis sous les tsars et sous Staline – comme si ces conquêtes étaient « essentielles » et non pas le résultat d’un rapport de forces contingent.

Sur Israël, j’entends bien ce que vous dites de la haine viscérale des pays voisins (musulmans) envers le nouvel État (imposé par l’ONU, c’est-à-dire un quarteron de puissances alors surtout occidentales), et de plus « juif » (même si le pays a des institutions jusqu’ici laïques). Mais pourquoi le peuple juif n’a-t-il plus d’État depuis les temps romains ? Même les Kurdes ont réussi à rester sur une entité terrestre, dispersée entre plusieurs pays. Le « choix » juif d’essaimer à travers le monde n’est-il pas « essentiel » lui aussi ?

Et le choix de Montaigne comme de Marc Bloch de ne considérer leur origine juive que comme une composante parmi d’autres de leur être culturel, civique et civilisationnel, est un autre « choix » que le vôtre.

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