Roger Peyrefitte, Les amitiés particulières

Un roman sur l’amour… entre deux garçons dans la prime adolescence des années 1920 et 1921. Georges de Sarre, fils de marquis, a 14 ans, le teint mat et les cheveux châtains ; Alexandre Motier 12 ans, est un ange blond comme l’Amour de Thespies, copie de Praxitèle. Tous deux sont beaux et l’aîné est excellent élève, de quoi émuler et élever le plus jeune. Dans ce huis-clos des collèges de Jésuites, la sensibilité s’exaspère et la sensualité suit, mais l’amour platonique sublime les relations. Ce qui suscite des jalousies parmi les adultes ayant fait vœux de chasteté, chargés d’éducation.

Pas de sexe entre les deux garçons, malgré les prêtres obsédés par la chose après saint Paul, et qui pourchassent le moindre poème entre deux élèves, largement pour évacuer leurs propres désirs. Alexandre demande à Georges : « sais-tu les choses qu’il ne faut pas savoir ? » p.160 – ce qui en dit long sur le tabou et l’interdit, comme sur l’ingénuité du petit. D’ailleurs, le père de Trennes est un surveillant de dortoir très intrusif qui fait boire des liqueurs aux élèves, dans le négligé de nuit du pyjama largement ouvert sur la gorge, et ce dans sa propre chambre, après les avoir observés dormir à la lampe électrique. L’admiration de Georges et du père Lauzon est plus chaste, en témoigne ce portrait d’Alexandre à 12 ans : « La photographie montrait Alexandre dormant sur une chaise longue, plus gracieux encore qu’il ne dormait dans le train des vacances de Pâques. On détaillait la ligne de ses yeux, ses sourcils presque droits, l’ourlet de sa bouche, ses oreilles de nacre, et les boucles de ses cheveux qui formaient une danse immobile et joyeuse en l’honneur de sa beauté. Ses mains ouvraient leurs paumes rayonnantes, comme si elles attendaient d’autres mains, et ses jambes nues appelaient des caresses invisibles » p.434. L’amour n’exclut pas la sensualité, mais elle est maîtrisée, soumise au respect pour l’âme de la personne aimée, selon les trois étages de l’amour selon Platon, du désir pour le corps à l’affection de cœur et l’émerveillement pour l’âme. Un amour filial. « La mère avait posé une main sur le cou d’Alexandre, épanoui dont l’échancrure de la chemise, et elle jouait avec la chaînette que Georges avait baisée à leur premier rendez-vous » p.294. Sensualité de la chaîne de cou tendu par une médaille d’or, qui fait ressortir le laiteux du teint.

D’où le contraste offert par le roman entre l’amour flétri, induit par la pudibonderie catholique qui traque « le Mal » partout parce qu’on refoule tout désir naturel – et l’amour grec lumineux, « de nature », induit par les œuvres antiques, écrits de Virgile et statues de Praxitèle, étudiés en classe. Les prêtres voudraient célébrer un amour éthéré, celui du Bien-Aimé, le Christ, exempt de tout désir charnel. D’où les célébrations et les lectures édifiantes où le masochisme des très jeunes martyrs qui arrachent leur tunique pour courir nus au devant du fer et du feu est exalté comme exemple. D’où aussi la conception totalisante, âme et corps, de l’éducation catholique, où l’on se couche très tôt pour se lever très tôt, et ainsi éviter les mauvaises tentations, où la journée est réglée par une suite d’activités prévues et surveillées. Même les « vacances » sont soumises au programme, avec des prières et des devoirs à faire. L’auteur se plaît à énumérer les messes, retraites, rogations processions, célébrations ; il fait la comptabilité des indulgences, ces bon-points pour le Ciel, des innombrables saints morts pour la Foi dans la torture du corps, que le clergé se complaît à rappeler chaque jour aux adolescents pour les « édifier ».

Même si la casuistique jésuite peut parfois déconcerter : « Il était bien difficile d’apprécier la valeur d’un acte, autant que celle d’une intention. Les indulgences de Lucien étaient plus commodes : l‘intention était indiquée, on n’avait qu’à s’y conformer, et tout était dit. Mais, à Saint-Claude, quel moyen de s’y retrouver au milieu d’autant d’intérêts adverses ? Les maîtres eux-mêmes rendaient la tâche difficile, avec leur casuistique. Le supérieur n’avait-il pas joué de la direction d’intention, et le père Lauzon de la restriction mentale, ainsi que le père de Trennes jouait de l’équivoque ? De plus, le résultat des actes avait été parfois à l’opposé des intentions : lorsque Georges avait voulu séduire Lucien, il l’avait converti ; Alexandre séduit avait sauvé la pureté de Georges, et Maurice l’y avait aidé par son impureté. Tout était vrai et faux en même temps, tout était oui et non » p.363.

Les collèges religieux vivent en communauté, et la doctrine veut que choisir le particulier est frustrer l’ensemble de l’amour et de l’amitié due à tous. Sauf que les relations sont avant tout personnelles, même Sparte, la communautaire exacerbée, le reconnaissait. A traquer de tels sentiments, en soupçonnant la perversion du sexe dans ce monde encore assez innocent (surtout entre-deux guerres, sans les réseaux sociaux ni Youporn !), on tordait les âmes, on les rendait coupables, façon d’acquérir sur les êtres un pouvoir moral exorbitant.

La geste de Georges et d’Alexandre fait souffler un vent de liberté sur ce carcan, en se jouant des prêtres et des règles, dans l’ingénuité et la chasteté des relations. « Georges fut troublé à l’idée qu’Alexandre put être déjà tel que Lucien. Il s’était dit que son innocence n’était probablement que relative, mais il n’aurait pas voulu le savoir pervers. Il souhaitait que leur amitié restât à égale distance du bien et du mal. Mais quelle était la cause des élans que cet enfant avait pour lui ? » p.147. Ils sont touchants, ces prime adolescents, et Roger Peyrefitte reste tout de pudeur, racontant par le roman les passions qu’il a vécues dans le collège lazariste où il est entré à 9 ans. Alexandre le reconnaît à 15 ans, le collège a formé son caractère et mûri son âme. « Cette année d’internat religieux l’avait enrichi plus que ses nombreuses années d’externat au lycée. Ce n’était pas, comme le supérieur l’aurait dit, à cause de la communion quotidienne. C’était à cause de ce mélange perpétuel du sacré et du profane, qui donnait aux moindres choses un reflet particulier ; c’était à cause de cette lutte entre les élèves et les prêtres, digne de celle du chrétien dans le monde. La ‘vie spirituelle intense’ que l’on menait publiquement là-bas, alimentait une autre vie, d’autant plus intense qu’elle devait se cacher » p.404.

Mais la tragédie est au bout. Le père Lauzon, « directeur de conscience » (quel titre vaniteux et tyrannique !) s’est rendu compte que les deux garçons entretenaient une relation de tendresse, via des regards échangés, de rares chastes baisers et quelques billets. Il en est jaloux, se voulant « protecteur » exclusif d’Alexandre. Alors il commande, il exige, il impose que l’aîné Georges renvoie les billets reçus du petit à son envoyeur, ce qui signifie la fin de toute relation. Mais Alexandre l’innocent ne comprend pas, il se croit rejeté brutalement par celui en qui il avait placé son amitié, exclusive et absolue comme on l’est à 12 ans. Il se tue.

Jean Delannoy en a tiré un film avec le jeune (et déjà cabotin) Didier Haudepin. S’il suit l’histoire d’assez près, il n’a pas la force de l’écrit, qui laisse à l’imagination le soin de compatir dans le silence de la lecture.

La diversité des illustrations en poche, J’ai lu dès 1958 (avec une couverture aguicheuse de G. Benvenuti qui veut reproduire l’amour de Praxitèle), puis le Livre de poche dès 1971, montre que ce livre a été un succès populaire parce qu’il parlait vrai dans un univers bourgeois catholique encore fort coincé – et qu’un Bayrou, par exemple, comme Tartuffe, n’a pas voulu voir. L’assouplissement des règles du culte par Vatican II, mais surtout la révolution des mœurs de mai 68, ont brisé les limites, et de nombreux prêtres se sont crus autorisés à assouvir leurs perversions sur des enfants dont ils avaient la charge. Bien loin de l’amour chrétien, et de la hauteur morale où se situent Georges et d’Alexandre. Quant aux amitiés exclusives, elles existent toujours, entre filles et entre garçons, elles permettent de grandir en se sentant moins seul. Mais l’amitié va rarement jusqu’aux expériences sexuelles car notre époque est plus permissive (plus « normale ») envers les relations avec l’autre sexe.

Une chose cependant me gêne chez Georges : c’est une balance. Certes, il agit pour son intérêt et pas pour se faire bien voir, comme nombre d’internautes aujourd’hui. Mais quand même, quand on se pique de morale antique, c’est une faiblesse. Georges laisse expressément traîner un billet doux qu’André, l’ami de Lucien, son voisin de dortoir, avait écrit. Georges était jaloux de l’amitié des deux garçons et voulait Lucien pour lui tout seul. André est renvoyé du collège – ce qui n’empêche pas les deux amis de se rencontrer lors des vacances et d’entretenir une correspondance suivie. Signe d’une amitié mûrie entre égaux. La seconde fois, c’est pour le bien du dortoir qu’il va réveiller le père supérieur lors d’une nuit où le père de Trennes a entraîné Maurice, le propre frère d’Alexandre, en pyjama dans sa chambre. Trennes est renvoyé du collège. L’auteur balancera lui-même nombre d’homosexuels cachés, dont le pape Pie XII, et publiera sans autorisation sa correspondance sulfureuse avec Montherlant.

Ce premier roman est le meilleur de l’auteur, qui écrit magnifiquement. Il ne sera hélas pas suivi d’autant de talent, Peyrefitte sacrifiant au plaisir de scandaliser ses contemporains. Dans l’amitié, il y a de l’amour, une aspiration à la pureté platonicienne. Georges et Alexandre s’en tiennent là, et c’est ce qui est beau dans cette histoire.

Prix Renaudot 1944 (délivré en 1945)

Prix Capri (1989) pour l’ensemble de son œuvre

Prix de l’Académie Balzac (1991-92) pour l’ensemble de son œuvre

Roger Peyrefitte, Les amitiés particulières, 1943, J’ai lu 1958, 448 pages, occasion ou Livre de poche 1973, occasion €40,00, e-book Kindle €5,99

DVD Les amitiés particulières, Jean Delannoy, 1964, avec Didier Haudepin, Dominique Maurin, Francis Lacombrade, François Leccia, Louis Seigner, Lucien Nat, Michel Bouquet, EuropaCorp 2009, 1h38, €40,01

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Col des Nuages

Le bus commence alors à monter par la route en lacets vers le col des Nuages qui sépare le Vietnam du nord du Vietnam du sud. Une forteresse est établie au sommet, car qui tient le col tient le passage. Vers l’ouest, en effet, ce ne sont que montagnes et très vite la jungle.

Des Viets jeunes font la course en moto vers les 495 m d’altitude du col, s’arrêtant de temps à autre pour se rassembler et s’entre-admirer, ou mesurer leur prestance devant les filles, assises toujours à l’arrière. La jeunesse branchée a des motos neuves au feulement de fauve. Ils sont pleins d’énergie, tout bardé de cuir, casque sur les yeux comme un heaume médiéval. Ils se sentent invulnérables, chevauchant la mécanique uniquement entre mâles ; ils ont lu trop de mangas aux super-héros musculeux.

Sur le sentier du panorama, en face de la forteresse et après les bars inévitables, un petit garçon de sept ou huit ans (difficile de donner un âge tant les enfants sont fin ici) est entièrement paré de branchitude gangnam style : chaîne au cou, bracelet au poignet droit, montre au poignet gauche, bague à chaton à l’annulaire droit, une autre au majeur gauche, casquette blanche sur les cheveux et T-shirt en faux Dior sur le torse. Il fait indiscutablement l’émerveillement de ses parents, plus modestes et plus vulgairement vêtus. Ils me sourient et me saluent après que j’ai pris leur petit prince en photo.

Il aurait dû faire brumeux et sans rien laisser à voir, d’où le nom de Col des nuages. Même Da Nang se laisse entrevoir sous les voiles. Il n’en est rien et il fait grand beau au col, ce qui est rare, nous dit Tom. « Je n’ai jamais vu ça » est l’expression habituelle de ceux qui n’admettent jamais que le monde puisse changer ; je l’entends depuis que je suis enfant, c’était l’antienne des paysans sur la météo dans les années cinquante. Les seuls nuages qui planent sont largement au-dessus. Il ne fait même pas froid.

L’ancienne citadelle et le bunker américain tiennent tous les deux la route. Cette Grande muraille du Sud-Vietnam n’a pas empêché l’invasion du Nord par la jungle de la cordillère et les pistes du Laos. La côte est à 8 % pour redescendre de l’autre côté.

Arrêt syndical du chauffeur de notre tacot – un bus de marque Thaco, Truong Hai Group Corporation, une marque du Vietnam fondée en 1997 qui produit des bus sur des châssis Hyundai. Quinze minutes au bord d’une lagune saumâtre en bas du col. Des barques de pêche, des pneus de vélo où l’on élève des huîtres, des cabanes sur pilotis, bordent la plage sur fond de montagne embrumée. Le col des Nuages s’élève en fond de tableau. Je découvre encore une paire de jumeaux garçon, ce n’est pas la première fois depuis notre arrivée. Ils ont un frère aîné mais ont dans les sept ou huit ans. Est-ce la chimie ou l’après-guerre avec la nature qui compense ? Il y avait souvent des jumeaux dans mes petites classes dans les années 1950 après la Seconde guerre mondiale. On en voit beaucoup moins depuis.

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A fond de Nicolas Benamou

Vous voulez rire ? Voilà le médicament qu’il vous faut. Une comédie familiale française sans prétention, justement sur la route pour le va-et-viens des vacances. Ça commence lourdaud, avant de prendre son rythme de croisière, une fois tout le monde dans la voiture. Le huis-clos familial vaut le conte ; les parents, pour s’engueuler, le font en anglais, comme c’est chic, même si c’est la fille aînée qui leur suggère parfois les mots. Le grand-père bohème, soixante-huitard tardif et attardé, est un boulet qui fait tomber de Charybde en Scylla.

En bref, un riche bobo parisien part en avances sur la Côte avec sa femme Julia (Caroline Vigneaux), psychiatre à l’hôpital, enceinte du voisin du dessous, et ses deux enfants, comme il se doit une fille, Lison (Joséphine Callies), qui singe les parents en faisant dialoguer ses pouces, et un garçon, Noé (Stylane Lecaille), lequel est flanqué d’un harpon. Et Ben (André Dussollier), le grand-père, un pot de colle de type « mère juive » qui intervient dans tout ce que fait son fils adulte. Bien que hippie, une caricature du bobo post-68 obsédé de sexe et de fiesta, il a quand même mené son fils à la fin de ses études de médecine. Ce fils est Tom Cox (José Garcia), chirurgien esthétique qui a changé de voiture mais n’a pas pris une Cox. Il a choisi snob la nouvelle Danjoon Medusa, une familiale asiatique (inventée) bourrée d’électronique, avec ABS et régulateur de vitesse.

En ce premier week-end de juillet, il faut partir tôt, 7h30, pour éviter les bouchons sur l’autoroute du Sud. Mais chacun a toujours quelque chose à faire pour retarder le moment : Noé a « oublié » son harpon, Ben a « oublié » d’aller pisser, les valises s’entassent, bourrées d’inutile. Ben en profite pour boucher les toilettes et susciter une inondation chez le voisin du dessous, ex-amant de Julia qui lui téléphonera sur son portable en plein autoroute, révélant le pot au rose. Lequel est encore bien au chaud dans le ventre arrondi de sa mère.

Très vite, on doit s’arrêter car « ils ont faim », ils ont « oublié de manger au petit-déjeuner et personne n’a pris d’en-cas ou de biscuits pour la durée du trajet. Il faut tout acheter sur une aire d’autoroute. Ben en profite pour inviter à monter dans la six places Melody (Charlotte Gabris), une grande nunuche aux cheveux bleus qui a perdu sa mère, son portable et même son numéro, parce qu’elle est allée pisser. Pisser est d’ailleurs le prétexte récurrent à beaucoup de gags, tout le monde a toujours envie de pisser dans le film : dans les chiottes, sur une aire, dans une bouteille, dans un sac en plastique… Avoir faim et pisser sont toujours les plaies des familles en voyage.

Enfin l’autoroute ! Enfin la vitesse pour tracer avant les bouchons ! Enfin tester le régulateur de vitesse à 130 km/h pour conduire à l’aise. Sauf que l’électronique bafouille et le régulateur se bloque. Que faire ? Freiner ? Rien ne se passe. L’embrayage ? C’est une boite automatique. Le contact ? Il n’y a plus de clé, tout est électronique. « Pomper » l’accélérateur pour le « débloquer », comme le dit papy en référence aux vieilles bagnoles de son temps ? C’est pire : le régulateur est désormais monté à 160 km/h et n’en bouge plus. Il faut alors slalomer entre les voitures et les camions et épuiser le réservoir d’essence. Dommage, on vient de faire le plein et on en a pour 850 km.

Il y a le motard flic qui intime l’ordre de stopper (Vincent Desagnat), après avoir niqué dans les cyprès d’une aire sa collègue (Ingrid Donnadieu) ; il y a le concessionnaire Danjoon, Danieli (Jérôme Commandeur), dépassé par les frasques des voitures qu’il est chargé de vendre ; il y a le beauf (Vladimir Houbart) en BMW série 5 E34 jaune vif qui ouvre sa portière sans regarder, comme les trois-quarts des cons, et se la voit emportée. Alors il s’emporte à son tour, poursuivant la voiture folle, se prenant tout ce qui en sort, une carte routière, un sac de pisse. Il sera arrêté, s’obstinera par refus d’obtempérer, et fera son malheur tout seul, bousillant sa bagnole et son corps par la même occasion. Il ne voit que sa gueule, pas ce qui se passe. Tant pis pour lui.

Le spectateur dans son fauteuil à la maison rit souvent de cette comédie aux gags estampillés Afrique du nord : il y a la grande bourgeoise Sacha Château Chantelle (Béatrice Costantini) qui téléphone en catastrophe sur l’autoroute parce que ses lèvres gonflent après injection de botox chinois, « 70 % moins cher » selon Ben qui l’a acheté pour son fils docteur ; il y a même la Florence Foresti en capitaine de gendarmerie qui n’en a rien à foutre, traite tous ses subalternes de cons et ne pense qu’à gagner son match de ping-pong. Le spectateur en instance de prendre l’autoroute craint surtout l’action, la tension qui monte, les impasses successives pour s’en sortir. Tout finira bien, mais non sans mal. Bravo à la gendarmerie, sauf sa capitaine. Je ne vous dit pas comment, le suspense serait éraflé, sauf les enfants qu’on passe par la vitre latérale d’une voiture à l’autre, à 160 km/h… C’est l’équilibre entre comédie et action qui réussit l’histoire, mais il fait peur en ces jours de vacances autoroutières, ce qui explique son succès plutôt mitigé.

Malgré l’humain, la crainte sourde est que la machine prenne le dessus, que l’électronique remplace le cerveau et tous ces leviers mécaniques qu’on actionnait autrefois volontairement. La Danjoon Medusa est le type même du monospace asiatique haut de gamme qui effraie parce qu’il évacue l’humain en 2017, année du film. Aujourd’hui, on est un peu plus habitué. L’auto a été dessinée par José Figueres (JFDesign) et construite par Lazareth Auto-Moto. Il y a même un site parodique (peut-être généré par IA) qui vante ce modèle qui n’a jamais été produit. C’est une caricature de camelote chinoise ou sud-coréenne de l’époque, où tout fout le camp, les portières se bloquent, l’électronique déraille, la pédale de frein se détache, les airbags se déclenchent. Même le mode d’emploi paraît simple, mais il n’a justement pas prévu ce qui vous arrive. Encore faut-il le lire, ce que très peu font. Et le concessionnaire est un vendeur, pas un mécanicien.

Certains ont vu leur régulateur de vitesse bloqué pour de vrai, dit-on. Mais les enquêtes n’ont guère prouvé la faute de l’électronique, et les freins ont toujours pu jouer leur rôle, les voitures « bloquées » ont toujours fini par s’arrêter. Nul ne s’est précipité à 160 km/h, sur un bouchon d’autoroute jusqu’ici, à fond comme la famille Cox. Mais « si » cela arrivait ? Moment de vérité : sommes-nous encore humains ou une « intelligence » artificielle réussira-t-elle à nous dominer de son indifférence programmée ?

DVD A fond, Nicolas Benamou, 2016, avec André Dussollier, Caroline Vigneaux, Joséphine Callies, José Garcia, Vladimir Houbart, Wild Side Video 2017, français, 1h28, €9,98, Blu-ray €8,90

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Musée de la sculpture cham de Da Nang

Dans un bâtiment bas au mur jaune construit par les Français, le seul musée cham du monde inauguré en 1919, une collection près de 2000 objets dont 500 exposés, statues et bas-reliefs de la culture Champa. Il y a notamment des restes archéologiques du sanctuaire de My Son, à environ 40 km du centre de la ville de Da Nang. La galerie expose 18 objets de trois groupes différents, celui de la tour principale, celui de la tour secondaire et le groupe d’objets décoratifs à l’avant et sur le mur de la tour. On peut voir les statues de Shiva, Ganesh, la naissance de Brahma.

La salle Tra Kieu montre plus de 43 œuvres des VIIe au XIIe siècle, dont un piédestal des danseurs. La danse des apsaras qui ondulent avec grâce montre leur qualité céleste, jaillies du barattage de la mer de lait. Elles portent une fine tunique qui passe entre leurs jambes et sur leurs épaules, laissant deviner leur paire de seins affermis par la danse.

Un Vishnou du 10e siècle est assis nu en tailleur sous treize têtes de serpent a quatre bas portant chacun un symbole : une massue, une roue, une conque et un lotus. Il sourit sereinement, son col et sa poitrine couverts de colliers. Un autre du 7e siècle, trouvé à Quang Ngai illustre la création de l’univers. Vishnou médite couché sur le serpent Ananta à sept têtes. Quand il s’éveille, un lotus bourgeonne depuis son nombril. La terre est formée des pétales de ce lotus et Brahma, assis sur elle, entreprend son travail de création. Cette gésine sur la pierre est belle à méditer. Brahma est lui aussi en statues. Il porte quatre têtes, symbole des quatre directions de l’univers. Il est assis sur le cygne Hamsa et d’une main tient une épée, de l’autre un trident. Il porte un double collier qui souligne ses pectoraux accentués de travailleur, et un pagne brodé de fleurs.

Un Yaksa, esprit de nature du 6e siècle, est lui aussi assis en tailleur mais les mains sur les hanches, encadrant son nombril en fleur de lotus. Son expression est plus sérieuse que sereine, même un brin austère comme s’il faisait la morale à qui le regarde. Une Laksmi se présente tout en triangle, bien posée sur la terre avec ses jambes croisées et ses bras qui tombent sur ses cuisses. Ses colliers et sa ceinture soulignent ses deux seins pommés nourriciers tandis qu’un linge pend vers son vagin caché. Elle a la face mild and grateful selon la notice.

Un Bouddha couché sur un Bouddha assis, un Ganesh trompeur qui semble sourire, placide, des danseuses qui s’écartèlent en frise sous les monuments, et une bodhisattva Tara de la fin du 9e siècle aux longues oreilles, taille de guêpe et mamelles énormes, la longue jupe cachant sexe et jambes. C’est un « trésor national » ainsi qu’il est mentionné sur l’étiquette. Une statue d’Avalokiteshvara au « sourire Bayon » – étiré – montre un torse lisse et fluet de très jeune homme et le chignon caractéristique de la déité. Il est ceint d’un pagne au double nœud de l’art khmer du 11e et 12e siècle. Des joueurs de polo du 10e siècle attirent toujours les guides des touristes anglo-saxon ; ils veulent leur montrer que leur sport favori a été inventé en Asie du sud-est et pas par les Anglais en Inde au XIXe. Plus loin, deux guerriers se tiennent mutuellement par la cuisse, forme de lutte ou d’érotisme.

Dong Duong était un centre bouddhiste champa à une vingtaine de kilomètres de My Son. Il a été érigé sur ordre du roi Indravarman II en 875. C’est un complexe de temples et de grandes salles d’assemblée orienté est-ouest. Une stèle montre qu’il a été dédié à Laksmindra Lokesvara, une forme du bodhisattva Avalokiteshvara. L’ensemble a été fouillé par Henri Parmentier et Charles Carpeaux à l’automne 1902. Il a été depuis complètement détruit par l’érosion et par les guerres. Les seuls restes sont au musée sous la forme de statues de gardiens ou de déités de style local cham, notamment un grand Bouddha au visage hiératique, vêtu d’une tunique lamée qui laisse le sein droit nu. Et sur les photos que Parmentier a pris la précaution de prendre in situ.

En reprenant la route, nous longeons la belle plage de sable blanc de la ville, après le pont du dragon et le musée. Le dragon ondule en jaune d’or, tout en métal écailleux sur les superstructures du pont, comme s’il surgissait de l’eau qui coule en-dessous. Nous sommes sur la mer de Chine. Quelques enfants sortent du bain sur la plage, mais peu d’adultes dans l’eau ; quelques-uns déambulent en slip sur le sable ou font des exercices mains sur la tête, comme s’ils étaient sous la menace d’un fusil.

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Da Nang

Nous quittons l’hôtel avec nos valises à 9h30, après avoir largement eu le temps de dormir. Avec le décalage horaire, les réveils sont toujours faciles. Je déjeune de nouilles chinoises sautées aux légumes, d’un morceau de poulet (trop) frit, d’un œuf « sunny side up » comme on dit en anglais au serveur, d’une tranche de pain et d’une banane. Le tout arrosé de deux cafés et de deux verres de jus : citron et pomme.

Nous nous arrêtons à la « montagne de marbre », un complexe de caves creusées dans la falaise et qui sert aujourd’hui à la sculpture de statues civiles ou religieuses, asiatiques ou occidentales, que nous pouvons admirer dans les entrepôts. Il y a même un David florentin, mais il a les hanches épaisses et les muscles lourds. Les sculpteurs ne savent pas affiner la statuaire comme les Grecs et les Romains. Ils sculptent même des fauteuils et des canapés en marbre. Envoi séparé garanti – il ne doit pas être donné, au vu du poids.

Da Nang a aujourd’hui plus de 2 millions d’habitants, elle est la troisième ville du pays. C’est un port de transit, l’ancienne La Tourane. C’est à cet endroit qu’ont débarqué des troupes françaises en août 1858 quand Napoléon III a décidé d’intervenir en Annam. Nous pouvons encore voir le fort, la tour Anne, ancien bastion portugais. Le nom de Da Nang signifie « district d’activité commerciale ». Le port a été une grande base américaine, navale et aérienne durant la guerre du Vietnam, pour les B 52 qui partaient bombarder le Nord. C’est une ville frontière, mais le Viêt-cong est passé à côté pour s’infiltrer au sud. Les enseignes regorgent de logos avec le mot Viet : la Vietbank, le VietPT le Vietjet, les Vietkids, le Viettel, le Vietpetroleum – tout est viet.

Profusion de plats au restaurant Nha Hang Com Niêu Truc Lâm Viên dans le quartier de Hai Chau. Nous déjeunons dans un jardin fleuri aux vieux bonsaïs. À la soupe aux crevettes succède un poisson à queue jaune frit, gros comme une carpe, une salade de légumes pimentés, du liseron d’eau, du calmar vapeur (peu ont aimé), des crevettes frites, des palourdes marinières, du riz – toujours servi en dernier au cas où l’on aurait encore faim – et comme fruits de la pastèque et une sorte de goyave verte à la consistance de poire pas mûre. Du thé au caramel est servi à volonté. Sur la rue, un panneau indique un menu pour quatre avec cinq plats pour un forfait Nouvel an lunaire de 495 000 dongs, soit environ 22 $.

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Vanité des femmes selon Alain

De quoi se moquer de l’écart des époques, le philosophe, pourtant si sage, sacrifie aux préjugés de son temps. Il écrit en 1912 : « Les femmes ont plus de vanité que les hommes ; voilà une opinion que j’entendais hier et qui plaît sans examen. Quoi de plus évident, si l’on considère les colifichets, les dépenses de luxe, le despotisme de la mode, la crainte et même le respect de l’opinion, enfin le bavardage sans idées, toutes choses que chacun peut observer sans peine dans les coutumes du beau sexe ? » Holà ! Ne montez pas tout de suite sur vos grands chevaux, ce n’est que l’introduction.

Car, selon Alain, « tout est trompeur ici, parce que, dans les jeux de l’amour et du désir, chacun des sexes se règle sur l’autre, et reçoit souvent les vices de l’autre comme un manteau ». Le souci d’apparence est, pour les femmes, une nécessité – surtout au siècle bourgeois où elles étaient sans travail, à la maison, dépendant entièrement de leur mari. Pour être considérées, il fallait qu’elles soient maquillées et parées, analyse Alain. Mais, si elles font attention à ce qu’elles ont l’air d’être, « les femmes bravent aisément l’opinion lorsque l’amour les entraîne ». La vanité n’est donc pas dans leur nature ; ce n’est qu’un artifice social.

Quant aux hommes, ils sont flattés de la vanité des femmes. On les admire à leur bras, on les regarde, et cela flatte leur propre vanité. Elles-mêmes prêteraient peu d’intérêt à l’apparence des hommes. Vraiment ? D’où « c’est la vanité des hommes qui explique la parure des femmes », conclut Alain. Une pirouette pour renvoyer les sexes dos à dos, ce qui, convenons-en, ne facilite pas l’union des corps.

La vanité est ce qui est vain : inutile, sans valeur. C’est un sentiment d’autosatisfaction plutôt que d’orgueil, car fondé sur l’apparence plutôt que sur les passions. Notons qu’une « vanité » est une peinture de nature morte qui évoque l’éphémère humain, souvent avec un crâne au milieu. Donc il s’agit de paraître, de se montrer autre que l’on est. C’est bien du siècle bourgeois, héritier du siècle de la Cour, que de fonder l’être sur son apparence, la valeur sur l’avoir. D’où l’hypocrisie qui va avec, la volonté de se hausser du col, et de snober ceux qui sont inférieurs. « Les femmes », jusqu’alors soumises et simples parures des mâles, devaient surjouer leur rôle pour être quelqu’un.

Ce temps et ces mœurs sont aujourd’hui révolus, et l’on ne s’en plaindra pas. Sauf que l’égalité de valeur entre les sexes pousse désormais à la concurrence. Les mâles doivent paraître aussi, s’ils veulent être séducteurs ou séduits, même si les « recettes » du masculinisme font un flop (comme en témoigne le macho yankee Clavicular, moqué par les Parisiennes comme par les Cannoises qu’il croyait séduire lors de la dernière fête de la musique de par sa seule aura de mâle « parfait » à l’américaine). La vanité n’est plus ce qu’elle était.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Hoi Han

Nous allons visiter à pied un atelier de soieries, dont les explications visent à nous faire acheter. J’en suis vite lassé.

Nous suivons ensuite les rues de la vieille ville de Hoi Han qui est l’ancien port cham de Fai Fo, ouvert au XVe siècle aux Occidentaux qui y ont établi des comptoirs et qui a connu une très grande prospérité au XVIIe siècle. La vieille ville a des maisons en bois conservées du XVIIe, toutes transformées en boutiques au rez-de-chaussée. Une maison chinoise en bois jointoyé sans aucun clou montre une trappe au plafond pour y monter les meubles et les marchandises en cas de crue. Lors de la mousson, encore aujourd’hui, l’eau recouvre les rues et les rez-de-chaussée sur plus d’un mètre de hauteur. Tom en a été témoin l’an dernier et les hôtels ont prévu des tongs marquées à leur logo pour que leurs clients puissent circuler en short. Les enfants s’y ébattent en simple slip. Il y a foule aujourd’hui, mais presque exclusivement des touristes chinois, vietnamiens, occidentaux. La crue est encore loin. Passe un jeune Allemand de 11 ans avec sa mère, en polo ouvert, chair rose et cheveux longs ; son grand-frère l’appelle Ube, comme l’un des fils de Ragnard dans la série Vikings. C’est touchant, un petit Blanc pâle parmi tous ces Jaunes dorés.

Nous visitons le temple taoïste du mandarin Quan Cong, aux dragons très chinois. Divers personnages sont représentés pour les prières : la mère et ses avatars enceintes avec poupon dans les bras, neuf sages, un vénérable. Le temple a été érigé en 1653 et destiné au culte à Quan Van Truong, général reconnu pour son talent, son esprit indomptable, sa bravoure et ses vertus d’homme honorable qui a vécu à l’époque des royaumes combattants sous la dynastie chinoise Han. La porte principale est sculptée de dragons serpentant entre des nuages bleus. Quan Cong incarne le Dragon Bleu (Thanh Long) et le Tigre Blanc (Bach Ho). A l’intérieur, sur l’autel du hall principal se trouve une statue de Quan Cong faite de papier mâché entouré des deux statues de ses gardes, Quan Binh et Chau Thuong.

La ville a été sauvée et restaurée par un Polonais, Kazimierz Kwiatkowsky (1944-1997) quand il a préparé son admission au Patrimoine mondial de l’Unesco, effective en 1999. Une statue lui est dédiée, en grès, sur une petite place et fait l’objet d’offrande de fleurs, de fruits et d’encens chaque jour. Nous passons à côté du pont Japonais (Chùa Cầu), en réfection après sa destruction par les crues, pont couvert construit en 1593 pour relier les quartiers habités par les communautés chinoises et japonaises. Chaque extrémité est gardée par un couple de statues, figurant des chiens d’un côté et des singes de l’autre.

Nous revenons par la nuit tombée le long de la rivière. Des sampans à lanternes, glissant sur le fleuve Thu Bồn, des lanternes dans les rues, tout cela brille de couleurs et donne une atmosphère de fête bon enfant, même avec les vélo-pousses qui se frayent un chemin en bancs successifs, parmi la foule. Ils sont envoyés par les hôtels. Plusieurs du groupe sont rentrés seuls, il y a beaucoup de marche dans la journée et je suis fatigué. C’était intéressant mais chargé.

Le dîner est prévu à l’hôtel à 20 h, un menu traditionnel avec les différents plats dont le poisson-chat. Nous commençons par des rouleaux de printemps au porc et crevettes, suit une soupe de maïs au crabe, puis le poisson-chat à queue jaune (Yellowtail Catfish) frit au piment, du chou pak choi frit au wok à l’ail, du riz vapeur et des fruits tranchés de saison.

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Dons des dieux selon les Grecs

Les dieux donnent aux humains, mais leurs dons sont toujours ambivalents, bénéfiques ou maléfiques. Zeus, dieu alors souverain, donne par exemple aux hommes de sa race de fer Pandora la femme (qui est un mal – la boite de Pandore), et Dikê fille de Zeus et de Thémis, la Justice (qui est un bien – distinguant les humains des animaux). Le tout ensemble, aux mortels de se débrouiller avec ces dons de dieu.

La Justice est une loi qui n’est pas celle des bêtes. Si les poissons, les fauves, les oiseaux, se dévorent entre eux du plus petit au plus grand, c’est parce qu’ils ne connaissent pas de justice. Ils subissent la loi animale où le plus fort dévore le plus faible. Or, chez les Grecs, peuple civilisé sorti de l’état de barbarie animale, Homo homini lupus n’est plus la vérité – l’homme n’est plus un loup pour l’homme. Seuls des bestiaux comme Trump ou des cyniques aux corps étroits comme les fascistes de la Tech veulent revenir à cet état de nature. Ils n’ont rien compris des Grecs, pourtant aux origines de notre civilisation occidentale, même devenue chrétienne, qu’ils prétendent défendre contre les hordes non-blanches. Le pape actuel L XIV apparaît plus humain, plus rationnel et plus civilisé que les Trump et consort.

Le don de la justice remet chacun à sa place : « les hommes ne peuvent manger les chairs animales qu’après les avoir justement consacrées – mais non offertes – aux dieux » Ce n’est donc pas de la prédation pure ; il s’agit de tuer pour se nourrir, pas de massacrer comme les Yankees ont fait des bisons – et accessoirement des Indiens, réduits à l’état d’animaux sauvages. Ou comme les chasseurs riches, la plupart Américains, le font encore des éléphants et autres « gros » gibier. Du moment que c’est « gros », les vaniteux sont contents. On sait aussi que certains, très riches, paient pour chasser de l’humain au fusil à lunette lors des guerres (en Bosnie, à Gaza, en Irak, au Liban…). De parfaits salauds qui se mettent hors de l’humanité, et qui devraient être traités sans merci comme des animaux, jetés aux bêtes, leurs semblables, plutôt qu’en prison humaine.

Les dieux donnent aussi Pandora, première femme humaine façonnée dans l’argile par Héphaïstos et animée par la Athéna. Bien que son nom signifie ‘celle qui donne tout’, elle ne plaît pas aux hommes, selon Euripide : ils étaient très bien entre eux, comme dans les collèges de garçon ou à l’armée. Mais la Femme Pandora était une vengeance de Zeus à cause du feu volé par Prométhée et donné aux hommes. La Bible dit que c’est parce que le mâle s’ennuyait que Dieu a sorti la femelle d’une de ses côtes, pour son divertissement. Comme quoi toutes les cultures ont un préjugé de genre.

Mais, comme tout en ce monde, la Femme est ambivalente, la meilleure et la pire des choses, comme la langue d’Ésope. Athéna lui a appris l’art du tissage, Aphrodite la beauté, Apollon le talent musical – mais Héra lui a donné la jalousie pour bien pourrir le plaisir des hommes, et Hermès lui a appris le mensonge et l’art de la persuasion, ainsi que la curiosité (qui lui fera ouvrir la boite de Pandore, celle de tous les maux – la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie, la Passion, l’Orgueil ainsi que l’Espérance). Pour Hésiode, Pandora est « un beau mal » pour les beaux mâles. Fécondité et destruction, la Femme donne la vie en épuisant le désir et l’énergie des hommes. D’où les restrictions de la pudeur des trois religions du Livre, où l’abstinence est vue comme permettant un meilleur travail et une meilleure création. Chose qui n’est pas prouvée par l’expérience, où l’équilibre reste la meilleure des choses.

D’ailleurs, les dieux grecs n’ont aucune exemplarité morale. Ils couchent avec l’épouse d’un autre dieu, avec une vierge humaine, avec leur fille ou leur fils. Ils ne sont pas immoraux (transgressant la morale admise), mais amoraux (sans aucune morale autre que leur bon plaisir). Ils cachent la nourriture, que les humains doivent cultiver selon les rites secrets de Déméter, réservés aux initiés des Mystères d’Éleusis. Ils font le don de la mort, comme Apollon qui envoie la peste, ou Artémis ses flèches. C’est un « mal », offert en lot aux humains et aux animaux. Même l’accouchement peut être mortel. Seule la déesse donne la délivrance, Artémis Lokhia, l’Accoucheuse selon Euripide.

En bref, les dieux sont inconnaissables et indifférents aux humains, sauf pour les sacrifices qu’ils leurs réclament. Zeus n’est pas Dieu le Père, ni Aphrodite vierge Mère, ils sont les dieux. Une race supérieure aux humains car immortelle. Chacun sa place dans l’ordre du Cosmos. Ce qui laisse à l’homme une liberté : celle d’être pleinement ce qu’il est, ni bon ni mauvais, mais capable de jugement, apte à comprendre la justice par sa raison – à moins qu’il ne choisisse de l’abdiquer pour se soumettre à ses instincts, et ainsi se confondre aux barbares et aux bêtes.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Caodaïsme

Puisque nous allons visiter un petit temple caodaï au retour à Hoi Han, Tom nous parle du caodaïsme. Ce courant spirituel est né en 1921 d’une révélation d’un spirite. Ngô Van Chiêu, fonctionnaire vietnamien dit être entré en contact, lors d’une séance de spiritisme, avec un « esprit » qui se nomme Cao Dai Tien Ong (Cao Dai signifie « Haut Palais »). Le caodaïsme est créé en 1925 comme mouvement syncrétique de confucianisme, de taoïsme, de bouddhisme, avec des rituels d’église catholique – et même de Victor Hugo. Le Caodaïsme prône la pratique du bien, de la vertu, l’amour universel, et les femmes ont le même statut que les hommes ; elles peuvent occuper les mêmes positions dans la hiérarchie religieuses. Victor Hugo a été élevé au rang de Saint et les esprits de personnalités telles que Jeanne d’Arc, Jules César, Lénine ou Shakespeare sont vénérés par les croyants. 4 millions de pratiquants sont recensés au Vietnam. Le mouvement prône une non-violence stricte et se veut apolitique, après avoir collaboré avec les Japonais en 1940 et le Vietminh ensuite, avant de rallier les Français puis les Américains.

Il croit à la transmigration des âmes et à l’existence d’entités supérieures, de même qu’à l’existence du paradis et de l’enfer. Le décorum du temple est catho–musulman. Le caodaï est représenté par un œil dans un triangle et par la grande mère Bouddha. Ses couleurs sont le jaune pour le bouddhisme, le bleu pour le taoïsme et le rose.

Le temple que nous visitons est tout neuf, il a été inauguré en août 2023. Il est très coloré, kitsch. Il faut enlever ses chaussures pour y pénétrer, en signe de respect. Un seul pratiquant est en prière, il nous ignore. Le mouvement est unique au Vietnam et seul au monde.

Nous déjeunons au restaurant Ngoc Tuyet à Doi Han avec huit plats que nous trouvons très bons et dévorons avec appétit. Il faut dire qu’il est 15 h et que nous n’avons rien mangé depuis 8 h – il y a de quoi apprécier la soupe poulet-maïs-nouilles, les nouilles sautées aux légumes, le porc frit en escalope pannée, les aubergines au wok sauce soja, le poisson et ses légumes cuits en feuille de bananier, le morceau de pastèque final – et j’en oublie un.

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Le sens de la fête d’Eric Toledano et Olivier Nakache

Un huis clos dans un château avec multiples personnages et un objectif, très français, très à la mode : faire la fête. Toute une « équipe » chargée d’animer un mariage dans un château XVIIe en Île-de-France pour un gosse de riche très imbu de sa personne. Or l’équipe n’en est pas une, le mariage un malentendu qui craquera dans les années à venir, et la « fête » des bourgeois un joyeux bordel.

Rien ne se passe comme prévu car personne ne s’écoute. C’est l’organisation à la française, où chacun sait mieux que quiconque ce qui doit être fait sans se préoccuper des autres. Ainsi le niais Samy (Alban Ivanov), embauché comme extra à la dernière minute doit se raser et n’a trouvé qu’un rasoir électrique : il débranche donc un camion frigorifique pour sa barbe et s’en va, en se foutant de remettre la prise. Résultat : toute la viande gâtée, une expédition en urgence pour trouver autre chose, des feuilletés très salés et de l’eau gazeuse pour faire patienter et couper la faim. Heureusement que le marié fait un discours interminable et qui n’intéresse que lui pour tenir l’assistance.

Max (Jean-Pierre Bacri), l’organisateur de mariage est en butte aux prétentions de Pierre (Benjamin Lavernhe) et d’Héléna (Judith Chemla). Il est flanqué d’un beau-frère Julien (Vincent Macaigne) ex-prof en dépression et toujours vêtu d’un bas de pyjama qui est censé « aider » mais drague la mariée, une ex-collègue prof qu’il a retrouvée. Son adjointe Adèle (Eye Haïdara) a un vocabulaire de banlieue (d’où elle vient) et une conception du « respect » et de « l’honneur » toute égoïste : on lui doit, elle ne doit rien. Elle s’engueule donc avec James (Gilles Lellouche), le chanteur-animateur de la soirée, car lorsque son orchestre joue, cela fait sauter les plombs avec les fours de la cuisine. Il faudrait donc s’organiser, or chacun se veut prioritaire. Josiane (Suzanne Clément), maîtresse de Max, va draguer ostensiblement Patrice (Kévin Azaïs), un jeune gendarme qui fait serveur pour arrondir ses fin de mois. Guy (Jean-Paul Rouve), le photographe loser peu apprécié par sa prétention égocentrique, survient avec son stagiaire de troisième Bastien (Gabriel Naccache), la seule touche amusante de l’ensemble. De plus, un mec bizarre (Grégoire Bonnet), rôde autour des fêtards, une mallette à la main : ne serait-il pas inspecteur de l’Urssaf venu traquer le travail noir ?

Autrement dit, chacun poursuit son petit trip sur ses propres rails, sans souci des autres ni de l’ensemble. C’est ce que ne cesse de leur répéter Max, désespéré de cette bande de branquignols payés 100 € pour « la soirée » (16h-7h du matin), dont un bon tiers non déclarés. J’avoue qu’on ne se roule pas par terre de rire devant tant d’inconséquences. Certaines scènes sont drôles, mais dans la veine satirique. Une ironie méchante, plutôt amère, envers les nuls sortis d’on ne sait où et qui travaillotent par ci par là, sans expérience, ni métier, ni volonté de bien faire (Samy ne sait pas qu’on peut découper une horde de loups en cuisine, ni que les flûtes servent à s’enfiler, mais du champagne) ; envers les bourges sûrs d’eux-mêmes et enflés de leur bêtise, comme Pierre (encore lui) qui, c’est « la surprise », survole la foule des invités en ballon dans son costume blanc, comme un archange bénissant les manants. Il sera lâché par Adèle et James, qui tiennent les cordes et qui se découvrent attirés sexuellement l’un par l’autre. On le retrouvera cinq cents mètres plus loin échoué dans un champ sans qu’au fond personne ne s’en préoccupe, pas même « maman ».

Dans la nuit qui passe, la fête s’égare dans le popu, ce qui était formellement exclu par le marié ; on fait même « tourner les serviettes », comble du vulgaire. Le feu d’artifice est déclenché par deux clampins à qui Max avait bien dit d’attendre son « go » par téléphone. Surtout pas par texto ! Car l’imbécile de manager ne sait pas se servir de son engin et laisse « le correcteur » errer à sa guise dans ses messages. Et voilà que l’électricité saute une fois de plus, cette fois pour de bon. Max, qui voit qu’il ne contrôle rien malgré tous ses efforts, songe sérieusement à vendre sa boite et à se retirer. Il s’isole. Lorsqu’il revient, parce que Guy est venu le chercher, il s’aperçoit que ça marche bien tout seul : chacun s’est « adapté » comme il leur serine, et a pris de l’initiative. Les plongeurs tamouls se sont mis à la flûte et James les accompagne au piano. La danse est endiablée et tout le monde est content, même Pierre qui enlace son Helena.

Comme quoi, tout régenter d’en haut n’est pas la solution. Déconcentrer, laisser de l’initiative, est plus payant. Une métaphore du travail à la française. Pas de quoi rire.

César du meilleur film 2018, Prix Lumière, Globe de cristal

DVD Le sens de la fête, Eric Toledano et Olivier Nakache, 2017, avec Antoine Chappey, Benjamin Lavernhe, Judith Chemla, Kévin Azaïs, William Lebghil, Gaumont 2018,français, 1h51,€9,99, Blu-ray €41,08

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Roger Zelazny, Le sang d’Ambre

Merle, fils de Corwin, est sorcier et expert informaticien. Il vit de nos jours et voyage entre les Ombres, ces facettes de la réalité. Car l’univers est divisé en deux. D’un côté la Grande Marelle d’Ambre, symbole de l’Ordre – de l’autre le Grand Logrus des Cours, signe du Chaos. « Tout ce qui possédait de l’importance semblait résulter de leur affrontement », résume l’auteur. Merle le démiurge, initié aux pouvoirs sorciers du Logrus mais fils de la Marelle que sa famille a créé, jongle entre les deux.

Il peut aller d’un monde à l’autre grâce à des Atouts, des cartes de tarot dessinées qui lui permettent de se figurer mentalement le lieu de destination, ce qui est bien pratique pour une transportation immédiate. Encore faut-il les avoir préparés. Mais tous ces mondes sont des reflets d’un monde unique : Ambre, la cité cachée, centre de l’univers et convoitée. Tous les princes d’Ambre, y compris Merle, doivent traverser la Marelle, un labyrinthe empli de pouvoir où seule la volonté peut permettre d’avancer. Une fois l’initiation accomplie, les princes ont le pouvoir de la Marelle en sus de celui du Chaos. Lequel est un labyrinthe mouvant.

Zelazny reprend l’hypothèse scientifique des multivers qui coexistent depuis toujours. En Ambre, la poudre ne s’enflamme pas, ce qui exige le recours aux armes traditionnelles, épée, dague, arc. Cela donne une atmosphère médiévale au roman de fantaisie et fait l’objet de multiples actions. Merle a créé Frakir, le lacet étrangleur doté des pouvoirs du Logrus, une émanation de son subconscient bien utile comme arme.

Merle est ami, adolescent, avec Luke, de son vrai nom Rinaldo, un être ambigu qui l’aime et le hait à la fois parce que sa mère a juré la perte d’Ambre. Il cherche à l’éliminer rituellement chaque 30 avril, mais le sauve en plusieurs occasions. A chaque fois, Merle est sauvé par l’intervention d’une femme mystère. Luke l’emprisonne ici dans une caverne de cristal durant un long temps, avant de lui demander son aide pour se soigner parce qu’il a été blessé.

Le sang d’Ambre est le second livre de la seconde série qui a pour héros Merle, fils de Corwin. On peut lire les tomes séparément, et celui-ci semble n’être qu’une transition. Le héros fait étalage de tous ses pouvoirs et sortilèges pour échapper à ceux qui veulent sa perte, Luke, dont il finit par sauver la mère Jasra, pétrifiée dans le Donjon, mais aussi un mystérieux masque bleu qui ne cesse de le défier.

Un roman d’aventures dans un univers de fantaisie où l’imagination est reine, tandis que les valeurs humaines demeurent : volonté, famille, trahison. Merle est seul et doit survivre par lui-même pour prouver qu’il est devenu adulte, digne d’être prince.

Roger Zelazny, Le sang d’Ambre (Blood of Amber) – Le Cycle des Princes d’Ambre, tome VII, 1986, Folio SF 2001, 312 pages, €8,60

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My Son

Le petit-déjeuner en extérieur au Royal Riverside, est rafraîchi par la fontaine qui coule sur une grande jarre, et un petit vent du matin. Le coq crie alentour et deux enfants s’ébattent dans la piscine, deux petits Chinois qui font chorus et que l’on voit passer à moitiés nus sous la serviette d’hôtel pour regagner leur chambre. Un groupe anglophone d’Américains, d’Anglais et d’Allemands voyage par la même agence. Je rencontre l’un des spécimens dans l’ascenseur, un grand adolescent qui m’interpelle pour savoir de quelle nationalité je suis – décidément, partout ça les travaille de « situer » de quelle identité l’on est.

Au pays des Champas, le sanctuaire de My Son est le plus important. Il est inscrit au patrimoine culturel de l’humanité par l’Unesco. Géographiquement, le pays est constitué de petites vallées coulant vers la mer. Il est peuplé d’Austronésiens de Java et leur civilisation est peu connue. Depuis les premiers siècles de notre ère, le royaume du Champa était une fédération de cités-États au centre du Vietnam actuel. Il faisait commerce. Autour des villes, les rois cham ont pu construire et embellir des temples où étaient vénérés les dieux indiens. Le shivaïsme était le culte essentiel du pouvoir royal ; le vishnouïsme jouait un rôle secondaire ; le bouddhisme du Grand Véhicule (Mahayana) occupait une place privilégiée aux VIIIe et IXe siècles. Puis l’empire Cham de la cité-état a été pris entre la poussée viet vers le sud, civilisation fondée sur la riziculture, de société villageoise et d’administration centralisée, et les Khmers de l’Ouest. La prise de Vijaya, dernière capitale du Champa, par le roi vietnamien Le Thanh Tong en 1471, marqua la fin du royaume en tant que tel.

My Son se prononce mi et pas maille. Le sanctuaire est dédié à Shiva. My Son est en usage du IVe au XIIIe siècle. L’année 1831 verra le dernier souverain Cham. La population est devenue musulmane pour le commerce. Les atouts militaires du peuple Cham ont été les éléphants, qui terrorisaient les Viets, et la marine qui concurrençait celle des Chinois. Le sanctuaire avait une importance stratégique puisque c’était une place forte facile à défendre. Les tours-sanctuaires ont été construites sur dix siècles de développement continu. Ces tours symbolisant le Mont Méru, la montagne sacrée mythique, berceau des dieux hindous au centre de l’univers. Les temples sont construits en brique cuite et en piliers de pierre décorés de bas-reliefs en grès représentant des scènes de la mythologie hindoue. Les danseurs sur grès ont des positions très gracieuses, étirées comme au yoga. Ils sont de pur art cham.

La particularité des Chams est leur brique : elle est anti-mousse. Une analyse chimique a montré qu’elle était constituée d’argile amalgamée avec de la sève d’un certain arbre. Elle était à la fois autoadhésive et empêchait la mousse de pousser. Le sanctuaire est un lingam, sexe mâle enserré dans un amphithéâtre naturel de collines de symbolique féminine. Le site représente le tout. Shiva est le dieu du contact entre le monde des hommes et le monde cosmique.

Le site a été redécouvert en 1889 par Henri Parmentier. Les kalans ou sanctuaires en forme de tour sont précédés d’un corridor et flanqués d’annexes au toit en forme de selle, et de tours-portail ou gopuras. Les kalans ont leur entrée à l’ouest et sont composés de trois toits superposés décroissants, avec des templions à chaque angle. La sculpture cham raffinée est surtout conservée au musée Cham de Da Nong, que nous verrons ; il ne reste sur le site que quelques éléments brisés de moindres importance : linga ornés, morceaux de Shiva, trompe de Ganesh, garuda ou naga, danseurs et danseuses célestes (apsaras), le tout en grès rose.

Le J termine la visite du site en eau, épaules basses à la Néandertal, et en traînant les pieds.

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Cliffhanger – Traque au sommet de Renny Harlin

Un film d’action de série B prévu pour remettre en scène Silvester Stallone. Toujours le même, gros muscles et cerveau lent, y compris dans l’action (toutes ses escalades sont doublées). Sa copine Jessie est pire : asticoteuse, hystérique dans le danger, et la plupart du temps bête. Autrement dit, je n’ai pas aimé.

Tout commence par un connard de guide qui se croit le plus fort, mais est mou du genou. Hal (Michael Rooker) a emmené sa fiancée adorée Sarah, sans aucune expérience, au sommet d’un pic. Il se retrouve fort dépourvu quand ledit genou le lâche. Il n’avait pas prévu ça. Au secours, les secours ! Son ami Gabe (Sylvester Stallone), alpiniste-secouriste des Rocky Mountains comme lui, vient le chercher. L’hélico est piloté par Jessie mais, au lieu d’hélitreuiller le blessé et sa copine verticalement, elle se prend l’idée de se poser sur un à-plat à une trentaine de mètres et de lancer un câble. Les deux doivent jouer de la tyrolienne pour atteindre l’hélico. Pas de problème pour Hal, les bras, ça va. Mais plus dur pour Sarah, molle des mains. Comme elle porte une série de vêtements les uns sur les autres, l’une des boucles de son harnais commence à glisser. Pas vérifié, pas prévu – encore une erreur de débutant. Tout se détache, tiré par la pesanteur, tandis qu’elle gigote sans vraiment avancer. Gabe vient à son aide sur le câble, peu à même de supporter les poids combinés, mais ce n’est pas lui qui lâche. Une fois de plus, c’est le gant de la fille qui glisse, et elle tombe. Mille cinq cents mètres de chute, de quoi revoir toute sa vie en quelques minutes. Désespoir ! Qu’aurait-il fallu faire ? Tous un peu coupables : Hal d’avoir emmené une pétasse seul dans un lieu dangereux ; Jessie d’avoir fait sophistiqué au lieu de simple ; Gabe d’avoir aidé sans réussir.

Après cette séquence frissons, Gabe est parti et a fait autre chose. Huit mois plus tard, il revient chercher des affaires chez Jessie (Janine Turner). C’est le moment où un avion fédéral du Trésor, qui transporte trois grosses valises de billets, est pris par la bande d’Eric Qualen (John Lithgow). Les convoyeurs sont tués, sauf le chef Travers (Rex Linn) et le pilote, dans le coup. Un agent du FBI, présent à bord exceptionnellement, n’a rien pu faire, sauf mitrailler l’avion suiveur qui veut récupérer les deux hommes et les valises. Son avion explose, répandant ses débris sur des kilomètres, façon puzzle. Quant à l’avion pirate, touché, il perd de l’altitude et s’écrase dans la montagne. Presque tout l’équipage de malfrats est sauf, et la pilote appelle par radio les secours. Mais l’hélico ne peut décoller à cause d’un avis de tempête.

Hal part donc seul à pied, et Jessie réussit à convaincre Gabe de l’aider, même s’ils ne se causent plus après la mort de l’amoureuse du premier. Quand ils parviennent sur la localisation de l’équipe perdue, qui se fait passer pour des randonneurs inconscients de la tempête qui approche, ils se retrouvent sous la menace de pistolets-mitrailleurs et sommés d’aider à retrouver les trois valises, chacune localisable par une balise dont un engin électronique montre la carte en relief.

Gabe, le plus ours et le plus fortiche, part en tête sur la première valise – juste en tee-shirt par -20°. Il la trouve mais, au lieu de la donner, la lance. Les cons qui veulent le descendre en le mitraillant déclenchent une avalanche qui permet à Gabe de s’échapper incognito. Il va dès lors tenter de retrouver les deux autres valises tout seul, avant les autres, ayant repéré sur le détecteur les endroits où elles peuvent être. Fuites, escalades vertigineuses, poursuites sous le feu, cache dans les grottes, piège sous la neige, coups et encore coups sur Stallone qui semble s’en foutre, plongée sous la glace torse nu, rien ne sera épargné au héros gonflé, ni aux malfrats, qui finiront tous morts. Y compris leur chef Qualen, le plus avide, qui a réquisitionné l’hélico de sauvetage et laissé tuer son pilote qui n’avait rien demandé. Mais Gabe, s’il attache le câble de l’hélico à l’échelle de fer cramponnée dans la roche, ne pense pas à la minute d’après, où l’engin va arracher les barreaux où il se tient… Gros muscles mais cerveau lent. C’est assez désagréable à suivre parce qu’on n’y croit pas.

Il paraît que le scénario est tiré d’un projet de Michel Blanc pour les Bronzés au sommet. Las ! L’enflure yankee en a fait une histoire à grand spectacle, avec un mutique baraqué en vedette. A part la première séquence qui prend aux tripes, le reste ne vaut pas tripette. Juste pour ados qui s’ennuient, et encore. Reste la montagne, mais elle n’a rien d’américain, c’est tourné en Italie.

DVD Cliffhanger – Traque au sommet, Renny Harlin, 1993, avec Sylvester Stallone, Janine Turner, John Lithgow, Michael Rooker, Rex Linn, StudioCanal 2023, doublé anglais, français, 1h25, €9,99

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Hanoï, musée d’ethnographie du Vietnam

Ouvert tous les jours « sauf le lundi et les jours du Têt », comme indiqué sur sa brochure distribuée à l’entrée, le musée a été bâti en 1989 et comporte 15 000 objets et plus de 40 000 photos. Nous n’avons le temps de visiter que les jardins car le musée ferme à 17h30. Mais le parc contient des reconstitutions de maisons des principales ethnies du pays sur les 54 recensées, dont certaines sont magnifiques, tout en bois.

Les tombes Giarai ont 27 sculptures faites à partir de troncs d’arbres qui représentent des personnages fortement sexués en pleine action. Ce ne sont que pénis érigés face aux vagins offerts, ouverts à deux mains. Le monument recouvert de vannerie en bambou est une tombe collective qui pouvait contenir jusqu’à trente morts.

Dans la maison Cham en bambou et en bois, les portes s’ouvrent vers le sud-ouest. Les murs sont faits de briques et d’un mélange de chaux et de coquillages, recouverts de tuiles ou de chaume. Les chambres sont disposées dans un ordre particulier : salon, chambre des parents, enfants et femmes mariées, cuisine, entrepôt, chambre nuptiale pour la plus jeune fille.

Selon la tradition, les aristocrates et les prêtres construisaient la maison Sang lam. Le double-toit comprend un intérieur en torchis de paille et boue qui protège de la chaleur et des incendies. Le couloir est l’endroit où les femmes tissent, la salle commune sert de réception, la réserve est une petite pièce située derrière la chambre à coucher et à laquelle seule la maîtresse de maison a accès. La cuisine est à l’extérieur, pour éviter le feu, au nord-ouest du terrain selon les usages. Elle comprend deux pièces, l’une pour cuisiner, l’autre comme réserve. Le foyer est constitué de trois pierres que les Cham considèrent comme les génies du foyer, symboles de la vie. Les femmes leur rendent hommage tous les trois mois ou quand les enfants ont la fièvre. Elles leur font offrandes de chiques de bétel, du thé, trois assiettes de riz gluant et trois bols de soupe sucrée. Le côté du foyer où l’on introduit le bois de chauffe doit être orienté vers l’entrée de la maison.

La maison Viet a un autel des ancêtres central tandis que les parties latérales sont pour les visiteurs et les membres de la famille.

La maison longue des Ede fait 85 m de long pour 6 m de large. Elle sert de salle communautaire.

La maison des Hmongs est construite en terre et pierre, moulées en coffrages. Le toit est en herbe à paillote, épais de 45 cm avec des gerbes tiges vers le bas. Elle était entourée d’un enclos familial avec une enceinte épaisse en terre. Chaque maison abrite souvent trois générations en ligne patrilinéaire. La grande chambre est celle du maître de maison, les petites chambres celles des fils ou des oncles.

La maison des Tay était en bois et bambous frais laissés dans l’eau boueuse six mois pour les rendre plus résistants aux insectes. Le plancher est sur pilotis à 1,80 m du sol et le toit en palmes. Parois et volets sont en vannerie de bambou et les fenêtres à lamelles de bambous. L’espace entre les pilotis sert aux instruments aratoires et aux animaux. Les enfants y jouent, les femmes peuvent y décortiquer le riz et les vieux se reposer à l’ombre.

La maison communale de Bana sert aux réunions des hommes, de rituels et de préparation à la guerre. Elle un un toit très haut, tout en bois, bambou, rotin et paille.

L’art de la marionnette sur l’eau est présenté dans la maison Thủy Đình.

Ces peuples ont des langues différentes : Austroasiatiques, Taï-kadaï, Austronésiens, Miao-Yao et Sino-Tibétains. Mais ils vivaient à peu près de la même façon en raison du climat et de la géographie. Ils pratiquaient l’agriculture, surtout le riz aquatique et la culture de légumes sur brûlis, avec un élevage familial en complément. Cueillette, chasse, pêche, venaient en sus. L’artisanat était traditionnel, tissage, vannerie, forge, poterie, menuiserie. Le village est la communauté de base et l’animisme la croyance la plus répandue.

La nuit tombe, le musée ferme, les motos et scooters vident le parking, souvent montés en famille, à trois ou quatre, le gamin devant, la femme derrière, la gamine entre elle et le chauffeur. Seuls les adultes portent un casque, il semble ne pas en exister de petits formats pour les enfants.

Nous reprenons le bus pour le restaurant Ann Hoi d’hier, pour un dîner aux sept plats, dont pour la première fois des aubergines frites et du canard. Nous devons être à 19h30 à l’aéroport d’Hanoï pour l’avion de 22h35 vers Danang qui embarque à 22 heures. Tom nous révèle que Danang est la Tourane du temps des Français.

C. a plus de 20 kg dans sa valise et son bagage est refusé. Il doit alléger ce qu’il met en soute pour respecter cette règle, qui était de 23 kg sur Singapore Airlines à l’aller. Quelqu’un lui prend son excédent de bagages pour mettre dans le sien ; ce sont surtout des bouquins. Pourquoi en emporter autant pour deux semaines, est-ce raisonnable ? Ma propre valise ne fait que 14 kg et mon sac de cabine moins de 4 kg. L’avion a encore du retard, ce qui fait que nous n’arrivons à l’hôtel de Hoï Han, le Royal Riverside, que sur les 2h40 du matin. Notre nouveau guide se prénomme Phap, qui veut dire « français » selon lui – un surnom.

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Éternelles jérémiades des Français, dit Alain

C’était en 1912, avant toutes les guerres mondiales, mais déjà les gens se plaignaient. « Ce que je vous souhaite, c’est de ne pas dire et aussi de ne pas penser que tout va de mal en pis. » Et Alain d’égrener les sempiternelles jérémiades que l’on entend encore un siècle après, au mot près : « Cette soif de l’or, cette ardeur au plaisir, cet oubli des devoirs, cette insolence de la jeunesse, ces vols et ces crimes inouïs, cette impudence des passions, ces saisons folles enfin qui nous apportent presque des soirées tièdes au cœur de l’hiver, voilà un refrain vieux comme le monde des hommes ; il signifie seulement ceci : Je n’ai plus l’estomac ni la joie de mes 20 ans ».

Autrement dit, les jérémiades, les plaintes, les regrets du « c’était mieux avant » sont toujours les propos du monde des vieux. La jeunesse n’a pas le temps de se plaindre ; elle est préoccupée avant de tout de vivre. Or, ce sont les vieux qui gouvernent, qui tiennent les places, qui imposent leurs rancœurs. Rien de juste en cela, rien de « démocratique » puisque les opinions ne sont pas égales dans leur expression. Mais c’est ainsi, c’était le cas en 1912, c’est toujours le cas en 2026.

Pire, « les discours ont par eux-mêmes une puissance démesurée ; ils enflent la tristesse, ils la grossissent, ils en recouvrent toutes les choses comme d’un manteau, et ainsi l’effet devient cause », dit Alain. Entourez-vous de catafalques, vêtez-vous de noir, imposez à la rue le silence – comme cette mode victorienne de répandre de la paille devant la mort d’un décédé – et vous serez tristes. Toutes ces choses vous rappelleront le chagrin. C’est pareil pour les gens, dit le philosophe : « si par humeur nous venons à nous peindre les hommes en noir et les affaires publiques en décomposition, ce barbouillage à son tour nous jette dans le désespoir ».

C’est ainsi que les mieux élus de nos présidents ne passent guère la seconde année de leur mandat sans que les électeurs les critiquent, s’y opposent en tout, et à la fin les haïssent. Je rigole de voir tous ces politiciens encenser le général De Gaulle, de vanter son indépendance, sa façon au-dessus des partis de gouverner : les Français en avaient marre de cet ancêtre en 1968 et ils ont été heureux de passer à Pompidou. De même Chirac, ce grand homme adulé de tous à sa mort, pourtant affublé du surnom de Supermenteur et qui a conduit la France dans une désindustrialisation rapide au profit de la Chine – la grande faute des trop longues années Chirac. N’évoquons même pas Emmanuel Macron, il est le bouc émissaire facile de tout ce qui va mal en France, la dette (mais qui réclame des subventions agricoles, des soutiens sur le prix de l’essence, des climatiseurs à n’en plus finir – fabriqués évidemment en Chine… -, des baisses d’impôts mais plus de dépense publique, des subventions aux artistes, plus de fonctionnaires de police, de justice, de santé, d’enseignants, et ainsi de suite ?). Toujours plus ! Écrivait déjà François de Closet en 1984, sous la Gauche triomphante, dépensière et en faillite. Rien n’a changé

« Cette maladie se gagne ; c’est comme un choléra des esprits », dit Alain. Que faire ? demandait Lénine avant de décider de prendre le pouvoir pour ne jamais plus le rendre, sauf par sa mort. Promouvoir la jeunesse, songe Alain, sans vraiment le dire. « Ma conclusion est que la joie est sans autorité, parce qu’elle est jeune, et que la tristesse est sur un trône et toujours trop respectée ». Je suis pour la jeunesse, pour le printemps des peuples, pour le renouveau. Les années 60 ont été merveilleuses de ce point de vue, il suffit de regarder les films de l’époque. Optimisme, plein de bébés, industrie à plein régime, inventions à tout va (Caravelle, fusée Diamant, Concorde, détendeur de plongée Beuchat, fromage sans gras Gervais, K-way de Duhamel, aérotrain, usine marémotrice de la Rance, boite de vitesse automatique Renault).

La seule façon de s’en sortir, c’est d’aimer l’esprit jeune, l’initiative, l’audace, de faire des enfants, de submerger l’immigration par des naissances, de guérir du choléra de l’esprit par la volonté d’avenir. Je ne suis pas certains que la prochaine campagne électorale présidentielle qui doit commencer dans quelques semaines assure ce minimum – vital !

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Temple de la littérature Van Mieu à Hanoï

Nous prenons notre grand véhicule pour le temple de la littérature Van Mieu qui est littéralement envahi, une file continue s’écoule. Dans ce temple confucéen fondé en 1070 par le troisième empereur de la dynastie Ly, les familles se prennent en photo, les jeunes couples en selfie, tous lâchent quelques prières à la pensée de Confucius en brandissant 3, 6, ou 9 bâtons d’encens fumant pour réussir aux examens. Frais visages, jolies robes. Tous les garçons ont vraiment une chaîne au cou, cela se voit dans les encolures ouvertes largement en raison de la chaleur ; certaines chaînes sont en maillons larges comme le gamin du vol aller. Le temple est divisé en cinq cours intérieures séparées par des murs selon l’axe traditionnel chinois nord-sud. L’allée principale avec des portes était réservée aux seigneurs, nous sommes condamnés à prendre les allées de côté, comme les manants – autrement dit tout le monde : l’allée centrale est fermée, même pour Ho.

La troisième cour possède un grand bassin rectangulaire appelé le lac de la clarté céleste, et 82 stèles de pierre (plus 34 disparues) où sont inscrits les noms, les lieux de naissance et les résultats d’examen de 1307 diplômés de l’académie confucéenne sous les dynasties Lê et Mạc, entre 1442 et 1779. Tous les candidats ont le titre le plus élevé, tien si (équivalent au titre de docteur). Chaque stèle repose sur la carapace d’une tortue, symbole de longévité et de force et également symbole de l’union de la terre et du ciel, à cause de sa carapace bombée et de son ventre plat. Des stèles sont ornées de fleurs, de symboles du yin et du yang, et des dragons ont été rajoutés au XVIIIe siècle.

Mais c’est dans la quatrième cour, à laquelle on accède par la porte Dai Thanh (la Grande synthèse), que s’ouvre le véritable temple à Confucius et à ses soixante-douze disciples, parmi lesquels les lettrés Truong Han Sieu et Chu Van An. Dans la salle de la Grande synthèse, endroit le plus sacré tout laqué de rouge du sol au plafond, s’élève une statue de Confucius encadré de ses quatre disciples les plus proches et les plus authentiques : Yan Hui (Nhan Uyên), Zengzi (Tăng Sâm), Zisi (Tử Tư), et Mencius (Mạnh Tử). Deux autels latéraux sont dédiés à dix autres disciples distingués.

La cinquième cour contient les salles de cours et les dortoirs des élèves. Des parents veulent des photos de ma personne avec leurs enfants. Je ne soupçonne pas l’effet je leur fais, peut-être l’image d’un vieux robuste et en bonne santé, une sorte de porte–bonheur, un Bouddha bienveillant peut-être, comme il s’en prélasse en statues autour des temples.

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Coups de feu sur Broadway de Woody Allen

Tout commence dans la cacophonie américaine, où chacun parle sans écouter, chacun sur les rails de sa névrose new-yorkaise. Le mafieux veut faire plaisir à sa morue, l’écrivain de théâtre veut imposer sa pièce cérébrale, le producteur veut trouver un financement. Puis le déroulé de l’action décante l’intrigue. Le mafieux finance la lubie de sa niaise à la voix de Mickey Mouse qui veut « devenir une star », le théâtreux accepte d’adapter sa pièce aux desiderata du boss qui veut que la fille ait un rôle et des répliques suffisantes, le producteur (Jack Warden) convainc de vrais acteurs de s’engager dans la pièce pour la sauver.

Nous sommes en 1928 à Broadway, le quartier des music-hall et théâtres, tenu par la pègre dont Nick Valenti est le boss (Joe Viterelli). Sa danseuse de revue bien roulée mais bête et sans talent Olive Neal (Jennifer Tilly) est compensée par la star alcoolique Helen Sinclair (Dianne Wiest) dans le rôle principal, avec le britannique boulimique et baiseur Warner Purcell (Jim Broadbent). C’est le chaos entre les stars, la débutante qui ne comprend ni son rôle de psy, ni les paroles qu’elle doit dire, d’autant qu’elle est surveillée par Cheech (Chazz Palminteri), un homme de main de Valenti qui ne veut pas qu’on « l’embête ». Cheech est un décideur qui n’en a rien à faire des contorsions intellos ; il est tombé dans le crime étant petit et tue sans état d’âme, juste pour éliminer les obstacles. Ce qui finira par faire rire car la fausse star y passe elle aussi, tant elle exaspère.

Retournement ironique, Cheech a du talent pour l’écriture d’un scénario car il a le bon sens des situations. Il a à peine appris à lire avant de brûler son école, mais convainc David l’auteur (John Cusack) que ses idées sont plus compréhensibles que les siennes. Celui-ci est outré que son talent soit critiqué, mais finit par accepter les modifications après avoir interrogé les vrais acteurs, et cela fonctionne. La pièce a un certain succès – sauf la prestation lamentable, il fallait s’y attendre, d’Olive. Elle gâche la pièce et Cheech en a marre qu’elle bousille ce qu’il a contribué à cocréer. Le succès incite chacun à succomber à son vice : David trompe sa petite amie Ellen (Mary-Louise Parker) avec la star Helen qui lui met sans cesse la main devant la bouche en exigeant « tais-toi, ne parle pas ! » ; son amie le trompe alors avec son meilleur ami marxiste Sheldon (Rob Reiner) ; Warner trompe Valenti avec Olive ; Cheech menace de le tuer mais la danseuse insiste ; au lieu de tuer le talent, il tue la stupide car David ne peut la virer à cause du financement. Une fois remplacée par sa doublure, la pièce devient alors un grand succès.

Mais chacun est rattrapé par ses excès. David sait désormais qu’il n’a pas de talent d’écrivain, puisqu’un mafieux quasi illettré fait mieux que lui ; sa petite amie lui revient car il s’aperçoit qu’il l’aime plus que le théâtre, alors qu’elle-même aime plus l’homme que son talent (d’ailleurs médiocre) ; Cheech est descendu par les hommes de Valenti, puisqu’il l’a trahi après des années de loyauté, mais ses derniers mots sont pour David, auquel il propose une autre fin géniale pour la pièce. Au fond, chacun suit sa logique, et elle affronte celle des autres. Comment harmoniser tout cela ? En acceptant des compromis ou en éliminant la contradiction ? Telle est la question – qui déclenche le rire Woody Allen.

DVD Coups de feu sur Broadway (Bullets Over Broadway), Woody Allen, 1994, avec Jim Broadbent, John Cusack, Harvey Fierstein, Chazz Palminteri, Mary-Louise Parker, Rob Reiner, Jennifer Tilly, Tracey Ullman,‎ Metropolitan Video 2016, doublé anglais, français, 1h39, €10,00, Blu-ray €24,90

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Mausolée d’Ho Chi Minh fermé, pagodes de Hanoï

Nous devions, en ce jour cinq, visiter le mausolée d’Ho Chi Minh, mort le 2 septembre 1969, mais le mausolée inauguré en 1975 est fermé. Nous sommes mercredi, « jour des enfants » et en pleine fête du Têt. « Donc » le mausolée de l’oncle Ho est fermé aux adultes et, nous dit-on, réservé aux petits. L’agence de voyage à Paris n’avait pas l’air d’être au courant. Tom nous dit d’ailleurs que cette visite s’apparente à un hommage superstitieux à un dieu : pas de jambes nues, pas de mains dans les poches, pas de bras croisés, se tenir au garde à vous sur deux rangs et en silence, interdit de fumer, de photographier, ou d’effectuer des enregistrements vidéo à l’intérieur du mausolée. Le Dieu communiste lancerait ses foudres – en tout cas, ses clercs-gardiens ne manqueraient pas de réprimander les irrespectueux pour blasphème. Quel niais a dit que le communisme n’était pas une religion ?

Ni Ho embaumé, ni musée, nous passons au large. La matinée en devient floue.

Sur la grand-place Ba Din devant le palais de la présidence, du soleil cuit les crânes sans chapeau. Beaucoup de monde se prend en photo face au palais du gouvernement. Divers bâtiments officiels sont tout autour dont la présidence de la République, poste honorifique qui ne sert que pour la galerie, car le parti communiste tient tout. Je ne suis pas vraiment déçu de n’avoir pu voir l’oncle Ho momifié, même si c’était un dictateur communiste moral, au contraire de tous les autres, Lénine, Staline, Mao, Castro compris, sans parler des satrapes de moindre importance comme Ceausescu ou Kim Jong Il.

La pagode Môt Côt, construite au XIe siècle construite par l’empereur Lý Thái Tông, est visitée au milieu de la foule et des enfants.

C’est ensuite la pagode Tran Quoc, la plus ancienne de Hanoï, centre du bouddhisme construite au VIe siècle et reconstruite au XVIIe. Elle évoque les luttes contre la domination chinoise, à côté du grand lac de l’Ouest où se promène la jeunesse privilégiée d’Hanoï. Elle y gare ses motos et scooters sur le trottoir, gardés par une maritorne ou un vieux soldat réformé, contre quelques milliers de dongs. Au bord du lac, des vendeuses proposent des crustacés vivants et de petits oiseaux en cage. Ils s’agit peut-être moins de les manger que de les relâcher, surtout les oiseaux. Mais ne reviennent-ils pas, une fois leur liberté payée et relâchés, directement dans la cage d’où ils sont partis ? C’est une arnaque bien connue. Devant l’édifice, dans lequel je n’entre pas car il y a trop de monde et tous les temples se ressemblent, un figuier banian comme celui sous lequel Bouddha a eu sa révélation. Un grand stupa haut de 15 mètres, composé de 11 étages, a été érigé à la mémoire d’un grand dignitaire bouddhiste. Chaque étage à porte cintrée renferme une statue du Bouddha Amitabha

Nous allons ensuite déjeuner d’une soupe de poisson, de canard fumé, de légumes, et de bananes avec une glace coco.

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Carol Higgins Clark, For ever

Un titre anglais en français pour remplacer le titre anglais en anglais qui veut dire anicroche – un snobisme d’éditeur aculturé, colonisé yankee. For ever est le pour toujours des amoureux qui croient que le mariage est pour l’éternité, alors qu’il ne dure souvent que quelques années. Mais tel est le rêve, l’illusionà la Disney tellement américaine.

Une vie rêvée est d’ailleurs celle de Regan (clin d’œil affectueux au président Reagan ?), dont le nom de jeune fille est Reilly, et qui va se marier avec Jack, dont le nom est aussi Reilly sans qu’il y ait parenté avérée entre eux. Regan est fille chérie et accessoirement détective privé pour s’amuser (on ne semble guère la payer dans ses enquêtes), tandis que Jack est le chef de la brigade des homicides à New York, bientôt chef de la police. Autrement dit, nous sommes dans le beau monde, le monde des riches et des urbains, pas chez les Hillbillies (ploucs) de JD Vance – et le lecteur va y rester.

Bien loin des profondeurs noires de sa mère, Mary Higgins Clark, Carol sa fille reste dans le rose bonbon, les convenances, la vie oisive où tout travail est un jeu et où tout se termine bien à la fin. On voit qu’elle a toujours été choyée et heureuse, élevée dans un collège catholique. Cela plaît à ses lectrices, car il y a peu d’action pour les lecteurs. Mais elle est habile, découpe ses chapitres (courts, forcément courts) en séquences qui se terminent sur des interrogations (forcément des interrogations), incitant à aller plus loin dans le livre. Et parfois un trait d’humour égaye les phrases. Tout est bien gentil et consensuel.

Le thème de ce roman, qu’il faut bien déclarer policier, est le mariage. Ah, le mariage ! Les Yankees se damneraient pour cela. Surtout les filles. Comme dans l’Angleterre victorienne, rien de mieux pour une fille que réussir dans la vie à harponner un beau mâle, riche, protecteur et à ses pieds. C’est le cas de Regan, c’est le cas des quatre autres femmes qui attendent avec fébrilité leur robe de mariage. Une fanfreluche très chère qu’on ne met qu’une fois dans sa vie et qui est démodée à la génération suivante, voire bouffée aux mites.

Justement, au moment de la livraison des robes, seulement une semaine avant (quelle impréparation !), Alfred et Chrissa les stylistes se font voler les robes dans leur loft d’un quartier bohème, en plus des bijoux et du liquide détenu dans un coffre si facile à forcer qu’il suffit d’un seul outil et de quelques minutes. Quel manque de précautions ! Alfred a « perdu » ses clés à Las Vegas lorsqu’il jouait au casino, raflant 20 000 $. Pas perdues pour tout le monde, les clés, notamment pour deux malfrats jouant eux aussi à la table, plumés par le styliste, qui s’est payé le luxe de les moquer sur leurs tee-shirts minables. Le vol est une vengeance, mais qui met les donzelles mariables en hystérie.

Regan va donc enquêter, avec son mari policier, sur ce vol moins crapuleux que touchant au plus intime du rêve de la fille américaine : le mariage ! A ce fil, un brin ridicule aux yeux européens, s’ajoute une enquête sur le mystérieux braqueur de banque appelé La Douche parce qu’il ne braque que les jours de pluie, où il peut impunément errer en imper et capuche afin qu’on ne le reconnaisse pas. Les deux enquêtes vont se rejoindre par une série de personnages transversaux qui font l’un des charmes du livre. Dont les fiancés qui se désistent, ou les fiancées qui les rejettent ! Comme quoi « le mariage » est plus un acte social propre à gonfler l’ego qu’une union à deux pour la vie…

Malgré son sujet mièvre et son traitement rose, Carol Higgings Clark, décédée d’un cancer de l’intestin à 66 ans en 2023, sait raconter. On ne s’ennuie pas, même si tout reste superficiel, digne d’un Club des cinq pour bobotes angelotes ou new-yorkaises. Ne se relit pas, mais se laisse lire en vacances.

Carol Higgins Clark, For ever (Hitched), 2006, Livre de poche 2009, 349 pages, €8,90

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Les autres romans policiers de Carol Higgins Clark chroniqués sur ce blog

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Théâtre de marionnettes sur l’eau à Hanoï

De retour à Hanoï, nous assistons à une représentation du théâtre de marionnettes sur l’eau Thang Long, rue Dinh Tieng Hong, connu internationalement. C’est assez agréable, joli à voir, et ne dure pas trop longtemps. Il s’agit d’un art très ancien avec bouffons, dragon, gardiens de buffle, paysans cultivant la rizière, chasse au renard qui attrape les canards, pêche des poissons, enfants jouant dans l’eau, danse du Phénix, excursion en bateau de l’empereur Lê Loi, danse de la licorne, et ainsi de suite. En tout une heure, avec vue dégagée, orchestre d’un côté de la scène et chanteurs chanteuses de l’autre côté. La scène est une piscine ou s’ébattent les marionnettes, tirées par des fils depuis le dessus. La musique est pour nous criarde, les voix en vietnamien discordantes, mais le spectacle des bouffonneries est virtuose.

Ce théâtre est pour moi à l’image du pays, lourd, ironique, coloré et populaire. Beaucoup d’étrangers sont parmi les spectateurs. Nous avions les 19 fauteuils tout en haut.

Nous allons ensuite dîner au restaurant Ann Hoa Legend. Il se situe dans un quartier pas fini qui se boboïse. Mais, de nuit, nous avons l’impression de pénétrer dans des ruelles de banlieue. Nous sommes au troisième étage, sans ascenseur car tout le monde veut le prendre et nous ne sommes pas seuls dans ce restaurant. Le menu est de qualité avec notamment des morceaux de poisson à la vapeur accompagnés d’une purée de mangues mûres. Les autres plats sont classiques.

Notre avion prévu demain à 16 heures est annulé et le vol reporté à 22h30. Le programme est à adapter. Ce sera un Airbus A320 de Vietjet. Selon Tom, cette compagnie de charters intérieure du Vietnam est toujours en retard ou connaît toujours des problèmes. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière fois qu’un vol est fortement retardé ou carrément annulé. Évidemment, le billet ne coûte que la moitié que celui de la compagnie nationale classique Vietnam Airlines.

Étant donné le changement d’heure du vol, le départ est fixé seulement à 10 heures de l’hôtel pour respecter les huit heures réglementaires continues du chauffeur de bus. Mais je me réveille toujours aussi tôt à cause du décalage horaire. Cela laisse le temps de bavarder au petit-déjeuner, au milieu d’une horde de Yankees bruyants et impérieux, la même qui était déjà là il y a deux jours. À côté des grands mâles aux cheveux ras et au ventre imposant, et des matrones fessues et tétonnantes, les jeunes serveurs vietnamiens au cou nu dans le triangle du polo qui laisse voir leur fine chaîne d’or ont l’air d’enfants. Passent des Allemands, dont une grande jument coiffée en brosse à la Grace Jones grisonnante, et qui semble toujours en représentation comme si elle était un travelo. Elle garde un sempiternel sourire figé dans les rides d’expression, une taille qui ondule, et une voix rauque. Mais son âge et ses cheveux gris la rendent un brin ridicule. Je retrouve l’odeur de punaises écrasées de ma chambre dans le « thé » au gingembre du petit-déjeuner. S’il y a certes du gingembre, l’infusion est colorée par une autre plante où je reconnais l’odeur de la périlla de Nankin qui parfume les poissons crus japonais.

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Grecs et dieux étrangers

Pour les Grecs Les dieux restent les mêmes. Ceux des Hellènes et ceux des barbares sont les mêmes dieux, seuls leurs noms changent. Hérodote pose spontanément l’équivalence entre le Zeus grec et l’Amon égyptien.

Mais les dieux se manifestent selon leur propre mode de dévoilement, dans des sanctuaires locaux. Ils n’apparaissent jamais dans la totalité de leur puissance aux humains, car ils ne saurait résister. Un dieu dévoile un aspect de sa puissance en un lieu où il a élu un sanctuaire. A ce dévoilement correspond à un rituel transmis par la tradition locale.

C’est pourquoi le transfert d’un rituel d’un lieu à un autre peut perturber le commerce des hommes avec les dieux. Ce n’est pas le dieu qui est étranger, c’est un rituel déraciné de son sanctuaire qui l’est. Ainsi, le Dieu unique des religions du Livre est le même, mais la manière de lui rendre un culte ne l’est pas du tout. Comment font les Grecs ?

Pour eux, une tradition cultuelle ne s’exporte pas, sauf si l’oracle donne son accord. Cet assentiment ne concerne pas le dieu lui-même, car il ne saurait être une imposture quel que soit son nom. Chacun reconnaît Dionysos sous les traits de Sabazios, Artémis du Brauron sous ceux de la déesse thrace Bendis, et Rhéa, fille de Gaïa et d’Ouranos ou encore l’Aphrodite du Mont Ida et enfin Déméter, sous la Cybèle phrygienne, la Mère des dieux.

La question des cités est seulement de savoir si l’innovation rituelle peut être valide ou non sur son territoire. Les lois sacrées de chaque sanctuaire interdisent qu’on déracine un culte sans l’autorité de l’oracle local, qui fonctionne par oui ou non. C’est une question d’acceptabilité de l’étranger par la population. Une fois admis le culte par l’oracle (vox populi), les étrangers peuvent conserver leur identité nationale et organiser des processions comme les citoyens. Ils peuvent même susciter leur admiration, mais seulement parce que les citoyens ont été rassurés par l’autorisation donné par l’oracle.

Il ne s’agit donc pas d’une acculturation de fait, d’un « grand remplacement » en catimini par le nombre et par la durée, mais d’une décision citoyenne. Ce qui fait toute la différence avec aujourd’hui.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Henri Troyat, Les désordres secrets

Suite du tome précédent, déjà chroniqué sur ce blog.

Le Moscovite est Armand du Croué, fils de nobliau ayant fui la Terreur de 1793 en emmenant à Moscou son fils d’alors 3 ans. Armand a été élevé en russe et en français, des légendes et superstitions du pays comme de l’Encyclopédie. Il n’est ni français, ni russe, mais homme des Lumières. A 22 ans, adopté par une bande de théâtreux français égarés à Moscou, il suit Pauline, la fille de la troupe qui couche par intérêt. Les voilà fuyant la capitale vers Smolensk, dans l’hiver qui arrive.

Pauline se déleste peu à peu de tous ses bagages traverse la Bérézina sur un ponton, dans le chaos qu’on connaît, atteint Vilna. Mais là Armand, devenu étique de faim, a attrapé la fièvre et ils doivent le laisser. Les Russes arrivent et soignent le jeune homme, qui se recommande des la noblesse de Moscou. Le voilà rapatrié chez « maman », Nathalie Ivanovna Béreznikoff, qui le soigne avec sa fille Catherine.

Une fois rétabli, Armand s’interroge. Son père est mort, sa seule famille est d’adoption, en Russie. On lui destine Catherine, de six ans plus jeune, comme épouse, mais s’il aime Catherine, 16 ans, c’est comme une sœur, pas comme une amante désirable. Il n’a de désir que pour Nathalie, sa mère. Et celle-ci en est folle. Émoustillée, comme souvent les femmes mûres par les très jeunes hommes, elle couche et recouche avec lui, dans le secret de sa chambre. Mais tout finit par se savoir, ou se deviner. La nounou Vassilissa, avec son gros bon sens paysan, en est outrée. C’est péché et c’est dommage, les deux jeunes étaient faits l’un pour l’autre.

Il faut se séparer et Nathalie envoie Armand à Moscou, pour superviser la construction d’une nouvelle demeure, provisoire, en bois, sur le terrain où l’ancien hôtel particulier a été incendié. Les moujiks artisans font merveille et la bâtisse sort de terre. Le cercueil du père d’Armand est récupéré, et enterré avec son ami Paul, mari de Nathalie, décédé quelques mois avant. Tout irait bien si…

Armand est rattrapé par son passé récent de collabo. Il a aidé les Français à Moscou en assurant le ravitaillement de la population ; il a joué au théâtre et s’est acoquiné avec la belle actrice Pauline. Il reste un Français, donc un traître au yeux des Russes ravagés par Napoléon. Il est arrête, flanqué au cachot, interrogé. Comme lors des procès stalinien, ce qu’il dit a peu d’importance ; ce qui compte est ce qu’on croit de lui. La vox populi, ici celle des revanchards du tsar en la personne de l’imbu vaniteux comte Rostopchine, l’a déjà jugé. Sauf que les relations de Nathalie finissent par influencer la cour, donc le jugement. Armand est relâché, pour les beaux yeux de Nathalie la Russe, mais banni de la bonne société en tant que Français.

Le jeune homme entre deux mondes ne sait plus où il en est. Amant de la mère au lieu de la fille, Russe malgré lui mais Français de culture. La famille est snobée au théâtre, après qu’Armand, venu remercier le prince Koslovsky qui a intercédé en sa faveur sur requête de Nathalie Ivanovna, ait été renvoyé avec mépris. Catherine est au courant qu’il couche avec sa mère, tout Moscou est au courant qu’il a collaboré. Que faire, sinon fuir ?

Il décide d’aller en France, pays qu’il ne connaît pas, l’ayant quitté à l’âge de 3 ans. Mais comment financer ? Nathalie décide alors d’aller avec lui, ne pouvant se résoudre à quitter cet amant qui la comble. Quant à Catherine, elle a pris son parti de ne pas devenir l’épouse d’Armand, et elle suit. De toutes façons, elle n’a pas d’avenir à Moscou.

Jeunesse indécise menée par les sens, maturité forcée par les événements dramatiques, l’heure des choix est venue. Le destin d’un entre-deux, collabo malgré lui, éduqué dans l’universel – en butte aux nationalismes. Un éternel recommencement de l’Histoire.

Henri Troyat, Les désordres secrets – Le Moscovite 2, 1974, J’ai lu 1987, 254 pages, €2,99

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Ferme perlière d’État

Nous reprenons le bus, où sont déjà nos bagages, pour visiter en chemin la fabrique d’État des perles d’eau de mer. Il existe trois variétés de perles, la blanche (la plus prisée), la noire de Tahiti, et la perle or typique de l’Asie (la moins prisée).

On ensemence une jeune huître vivante avec un noyau de nacre tiré d’une coquille d’huître et d’un fragment de membrane d’une huître donneuse. On met ensuite ces huîtres ensemencées en claies de grillage immergées à 8 m de fond et sorties une fois par mois. La récolte s’effectue selon la grosseur des perles et le taux de réussite de la perlisation est de l’ordre de 40 %. Rien n’est perdu dans l’huître récoltée. La chair fera la sauce aux huîtres, la coquille des objets ou bijoux en nacre, ou les fragments pour ensemencer. Les précédentes opérations sont effectuées par des filles, mais la suite par des garçons. Ils percent la perle triée sur son défaut et l’enfilent sur un cordon de soie pour faire des colliers, ou la collent sur un pivot de boucle d’oreilles ou de bagues avec une colle industrielle forte venue du Japon.

C’est ce que nous explique en français une jeune Vietnamienne très aux fait de sa présentation. Elle nous dit que même les hommes commencent à porter des perles au bout d’une chaîne ou en collier. J’en verrai un plus tard en ville, un jeune branché, mais ce n’est pas la majorité, qui préfère les chaînes en métal. La boutique est spacieuse et offre tout d’un éventail de bijoux de diverses sortes, colliers, pendentifs, boucles d’oreilles, bagues, objets sertis de perles, statuettes en nacre, et autres inventions du matériau. Tout l’objet des explications est évidemment de nous faire acheter et les prix sont, somme toute, raisonnables. Je n’y sacrifie pas, n’ayant ni petite amie, ni petite-fille à qui faire de tels cadeaux. Quant à moi, je ne porte pas de perles, ni même de chaîne en pendentif.

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Mes meilleurs copains de Jean-Marie Poiré

A la quarantaine, Richard (Gérard Lanvin) chef d’entreprise, Jean-Michel (Christian Clavier) dentiste, Guido (Jean-Pierre Bacri) directeur marketing chez Contrex, Antoine (Philippe Khorsand) metteur en scène, et Dany (Jean-Pierre Darroussin) employé de Richard, sont des amis de trente ans. Ils sont mûrs, blets, ayant perdu fraîcheur et idéaux de leur jeunesse. Leur groupe de rock des années 1970 s’est dissout lorsque Bernadette, la chanteuse (Louise Portal), toute de sexe libre impudique qui a vagué de mec en mec à la mode amour libre post-68, les a abandonnés pour réussir une carrière au Québec, dont elle a pris l’accent traînant. Seule à avoir du talent dans le groupe, elle est devenue célèbre et revient en France pour un concert. Coiffure blondasse extravagante, cuir, bottes et pantalon zèbre qui moule son cul, elle a tout de la bombe sexuelle requise par son image. A la quarantaine, elle fait encore illusion, surtout à ses anciens copains.

C’est l’occasion pour la bande de se retrouver en groupe « comme avant » dans la maison de campagne de Richard en grande banlieue parisienne. Dans les coulisses du concert, Bernadette les a chaleureusement reconnus mais, emportée par son manager de mari Lou Bill (Didier Pain), a disparu presque aussitôt pour une interview obligatoire. Contraintes du business. La célébrité a du bon – une Cadillac blanche – mais du mauvais : une existence de singe savant. Est-ce l’idéal d’une vie ?

Durant le week-end, chacun déballe son existence depuis 18 ans qu’ils ont laissé le rock. Richard est peut-être celui qui a le mieux « réussi » dans l’équilibre des contraintes : ancien batteur du groupe, il a monté une PME de sanitaire et s’est installé, marié et à présent « fidèle et équilibré » depuis qu’il vit avec Carole, père de deux enfants. Il a été queutard invétéré et s’est fait plusieurs fois fougueusement Bernadette à l’époque, dans le dos de son mec d’alors qui n’a rien vu, leur chef Antoine.

Antoine est celui qui se croit intello, metteur en scène de théâtre, au départ contestataire en happening devant les usines (et la tronche obtuse des ouvriers spécialisés). Il a connu les autres par Bernadette, dont il est devenu le compagnon, donc l’entraîneur à l’origine du groupe de rock – un spectacle plus à même de faire passer les idées anti-système. Il met en scène aujourd’hui sa nouvelle compagne dans un Roméo et Juliette qu’il veut (effet de la quarantaine) sexuellement torride. Il soupçonne la Juliette de sa pièce de se faire le beau Roméo, qu’il encourage à embrasser sa belle avec fougue et désir. Mais l’imaginaire rejoint le réel et il est tiraillé. Les femmes le trompent parce qu’il est égoïste et imbu de lui-même, donc vite lassant, ce qui le ronge de jalousie maladive. Heureusement qu’il y a les copains.

Richard a accueilli Dany comme conducteur de ses camions, et son fils Sébastien (Cyril Gabrial) ; c’est l’ancien guitariste au talent prometteur « à condition qu’il travaille », avait dit le manager. Or Dany est resté le baba cool des années 70, partisan du moindre effort, le « système » ne méritant en rien qu’on se crève, ancien pilier d’ashram indien et revendiquant à son retour en France le « droit à la paresse » du gendre de Marx, Paul Lafargue, fort à la mode en ces années gauchistes. Toute contrainte lui fait fermer ses chakras et il s’y refuse, laxiste y compris avec son fils ado, préférant se laisser aller au courant. Il vient de se faire voler une camionnette et son chargement par « deux Blacks » pris en stop, mais il ne s’en fait pas : « Y’a pas mort d’homme ! » est sa réplique devenue culte. Darroussin est excellent dans ce rôle de « crétin des Alpes » qui parle lentement et se refuse à faire chauffer son cerveau.

Guido était le (mauvais) chanteur du groupe. Il a connu deux de ses amis au lycée Carnot où, jeunes pubères en chemise blanche, ils regardaient du toit la prof d’anglais se faire sauter par le prof de sciences nat. Il les a retrouvés après un séjour italien d’où il a ramené le bel éphèbe Fetuccino (Jérôme Berthoud) et une femme avec qui il forme un ménage à trois. Il est devenu directeur du marketing de l’eau minérale Contrex et avoué avoir « fait vœu d’abstinence » depuis 1983 pour éviter d’attraper le sida. Pour compenser sa frustration sexuelle et combattre ses désirs invertis, il fait du vélo à outrance.

Reste Jean-Michel, ancien bassiste du groupe et fils de chirurgien dentiste qui invitait ses copains ados à venir flirter et baiser dans l’appartement quand son père était à un congrès. Il est le narrateur. Malgré sa vie de fêtard, il est devenu dentiste lui-même lorsque papa est mort, désolé de s’être fâché avec lui. Il a toujours été velléitaire, fou désireux plutôt qu’« amoureux » de Bernadette la choriste, il n’a jamais pu coucher avec elle et cela le hante comme une étape psychologique mal franchie. Sa compagne (Marie-Anne Chazel) – qui est psy et avec laquelle il a été en analyse durant un temps – l’encourage à « la sauter » pour solder ce manque qui inhibe sa vie sentimentale depuis 18 ans. Il va conclure enfin ce week-end de retrouvailles. En sera-t-il pour cela plus heureux ?

L’adolescence n’a qu’un temps et le rêve de changer le monde se heurte à la réalité du monde. Se donner en spectacle et se shooter laisse les ouvriers producteurs froids et méprisants, dénoncer la vie rangée de la norme sociale n’aboutit à rien de concret, et baiser à couilles rabattues dans tous les coins, avec n’importe qui, n’a rien de libérateur, n’étant en réalité qu’une envie de jouissance personnelle. Une « emprise » des hormones. En rock ou au théâtre, ceux qui se croient « artistes » n’ont aucun talent (il se travaille) ; en fait de liberté en amour, ils sont jalousement possessifs et ne savent pas garder des relations stables ; et comment rester « contre » le système en se gavant d’argent public au théâtre subventionné ? Toutes les contradictions éclatent et la grande récré prend fin au bilan impitoyable de la quarantaine. Bernadette la bombe fait exploser les illusions. Une vraie catharsis pour la bande, qui reconnaît alors ses vraies valeurs : la chaleur de l’amitié, dans la différence.

Film quasiment autobiographique devenu culte depuis que l’amitié a remplacé l’amour chez les jeunes, trop inquiets des relations qui pourraient être interprétées comme « non consenties » selon le seul bon vouloir des filles. Ce n’était pas encore l’état des mœurs à la sortie à la fin des années 80, d’où son peu de succès en salle. Mais au fond, que veut dire « réussir » sa vie ? Est-ce rentrer dans les normes après la révolte biologiquement programmée de l’adolescence ? Faire fructifier jusqu’au bout son propre talent, comme le dit l’Évangile ? Se laisser aller au courant sans s’en faire pour éviter l’ulcère ? Baiser pour ne pas être seul ? Ou simplement accepter les choses telles qu’elles se présentent, y faire face avec son propre courage et ses capacités ? L’important sont les copains, pôle d’équilibre, car ils montrent qu’il n’y a pas qu’une seule voie dans la vie.

DVD Mes meilleurs copains, Jean-Marie Poiré, 1989, avec Christian Clavier, Gérard Lanvin, Jean-Pierre Bacri, Louise Portal, Philippe Khorsand, StudioCanal 2019, français, 1h51, €7,99, Blu-ray €15,00

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Renaud De Putter & Guy Bordin, Promenades à la rivière

La clé dans le ciel est un après-midi en Géorgie. Le surveillant de musée Shota dessine. Des corps d’homme, son obsession. Nus de préférence. Pas des corps de prolos, comme dans la propagande productiviste soviétique sous l’autorité viriliste poutinienne ; des corps d’imagination, de désirs. Il rêve d’hommes aussi libres que les chevaux, batifolant à poil dans la campagne.

Quittant le musée où il s’ennuie, il se dirige vers la rivière pour y songer un peu, auprès de ses amis Nana et Sandro. Des travaux sont en cours à l’aide des mauvais garçons du lieu et un jeune, dans les 22 ans, a ôté son tee-shirt. « Des yeux noirs profonds, des sourcils en accolade, un front bas, un torse noueux et sec comme un sarment. » Il est beau, dans le genre barbare.

De retour chez lui, Shota voit que l’on est venu, que l’on a fouillé. Mais rien n’a été volé. Toute la nuit, il s’efforce à coup d’esquisses de retrouver la forme du corps qu’il avait admiré. En vain.

Le garçon sur fond bleu est la rencontre d’un écrivain et d’un plasticien, touristes en Géorgie. Le premier est séduit. « Il était beau garçon, de sept à huit ans plus jeune que moi, la chevelure dense …), grand lecteur, curieux de mille choses, collectionneur averti. » Ils vont trouver le peintre Levan, établi dans un village de montagne, qui sculpte le papier mâché et dessine des corps d’homme – nus. Ce dessinateur est le même personnage que dans la première nouvelle, mais vu par un autre auteur, et dans une histoire prolongée.

Les jeunes de 17 à 22 ans travaillent toujours au bungalow, et le plus âgé est toujours torse nu. « S’il fallait caractériser Giorgi en quelques mots : taille moyenne, teint hâlé, cheveux coupés très courts, muscles dessinés à la perfection, corps idéal, bouche fraîche, sourire ravageur. » Bref, le désir. Le narrateur rédige en anglais et en catimini un petit billet d’invite pour le soir-même.

Surprise ! Le garçon vient à l’heure dite, se précipite tout nu dans la chambre commune et baise toute la nuit avec les deux amis. Telle est l’aventure, au coin du bois ou au bord d’une rivière.

Joli au masculin, léger comme le désir, exotique comme les confins sauvages. Deux nouvelles impressionnistes.

Les auteurs vivent en Belgique. Guy Bordin a déjà été chroniqué sur ce blog.

Renaud De Putter & Guy Bordin, Promenades à la rivière (2 nouvelles), 2026, éditions Le livre en papier, 73 pages,

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Baie d’Halong

L’intérêt de tous les repas est que le régime des cinq fruits et légumes par jour est respecté à chaque fois, et au-delà. Le petit-déjeuner est à lui seul un véritable repas. Il propose du viet, du chinois, de l’anglais, un zeste de japonais et des trucs sucrés pour Yankees. La France n’y laisse aucune trace. Les « croissants » pain aux raisins ne sont que des formes en pâte levée industrielle, bien loin des originaux. Nous ne sommes pas les seuls au petit-déjeuner dès 6h30. Des Chinois aussi : riches, branchés, téléphone mobile en bandoulière, les femmes aux cheveux courts et en pantalon paradent avant de prendre le bateau pour la baie.

Je suis déçu par cette étape d’une demi-journée en baie d’Halong, formatée pour le tourisme de masse. Déjà, la gare maritime est construite comme un aéroport avec boutiques, salle d’attente et files d’embarquement sur vérification des billets. Un dragon en peluche rouge, grand comme un ours, vous accueille à l’entrée pour fêter le nouvel an. J’ai le souvenir d’une baie encore brute il y a 28 ans, avec ses pêcheurs vivants sur l’eau et sa jonque à voile chinoise aux deux mâts et à voile lattée rouge. Plus rien de tout cela aujourd’hui, mais une multitude de bateaux de croisière, parfois grands comme des immeubles flottants. Notre bateau n’est pas de cette taille, resté à l’ancienne et privatisé. Il nous sort à petite vitesse vers le paysage karstique à la végétation accrochée sur les pentes. Le temps est couvert au matin mais lumineux, il y a de la brume dans les lointains, soulignant la perspective en dégradé. Flottent des odeurs de mer dans un climat tempéré.

La baie d’Halong, dont le nom signifie descente du dragon, est réputée laisser les écailles du dos du dragon émerger de la mer où le monstre s’est enfoncé. Selon la légende, l’Empereur de jade (dieu des dieux des mythologies chinoise et vietnamienne) a envoyé une mère-dragon protectrice (et ses bébés), êtres merveilleux et bénéfiques au Vietnam, pour aider les Vietnamiens à se défendre contre leurs envahisseurs. Cette famille de dragons a craché des perles et du jade dans la baie d’Along, qui se sont transformés en îles et îlots, gênant les navires des envahisseurs. La mère dragon est descendue à Hạlong, et ses bébés dans la Baie Tu Long Bay (« petits dragons s’amusant dans la mer », en vietnamien). Ce labyrinthe a permis à l’armée vietnamienne de stopper l’Empire chinois voisin par trois fois. En 1288, le général Trần Hưng Đạo stoppe l’invasion de l’Empire mongol en coulant leur flotte à la Bataille du Bach Dang (1288). Des pieux ayant servi à l’époque ont été retrouvés dans la « grotte des Bouts de Bois » de l’île des Merveilles, et sont depuis exposés au musée de Haïphong. À la fin du XVIIIe siècle, la baie servait de refuge de piraterie que la Royal Navy a éradiquée à partir de 1810.

La baie, à 170 km d’Hanoï, comprend quelques 1969 îles ou îlots karstiques, pour la plupart inhabités. La géologie s’est formée en haute mer au Paléozoïque (entre 541 et 252 millions d’années). Une épaisse couche de sédiments s’est formée que les mouvements de la croûte terrestre ont fracturée. Le retrait de la mer l’a exposée à l’érosion, la pluie et des rivières souterraines ont creusé de nombreuses grottes.

Dont celle de notre premier arrêt, la grotte de la surprise. La fameuse « surprise » est une autre grotte à la suite, puis une troisième. Il s’agit de cavités à la Padirac avec stalactites en chou-fleur et concrétions qui dessinent des figures pour l’imagination d’ici : un Père Noël, des tortues, un petit cochon, le cobra, et même pourquoi pas Notre-Dame de Paris. Une pancarte arborant un vieux sénile courbé, à lunettes et à canne, dissuade en vietnamien et en anglais les vieillards, hypertendus et cardiaques, de s’aventurer plus avant. Elle vise sans doute les Américains obèses et les gros Chinois, pas nous panou.

L’escalier est à sens unique tout au long, aménagé pour le tourisme chinois en 2014. Il faut en effet imaginer des hordes de Célestes de la classe moyenne, venus du pays voisin par charters entiers, déambulant par milliers l’été dans cette grotte obscure. Nous en avons quelques exemplaires en bande, quelques adolescents, mais quasiment pas un enfant. Ils sont sans doute à l’école en Chine. Un ado encore au teen-age arbore par-dessus son tee-shirt sa chaîne d’acier où pendent quelques petites breloques ; il porte un autre bijou en-dessous, au bout d’un lacet noir, peut-être une rondelle de jade à même la peau. La jade verte est la pierre la plus précieuse, elle symbolise la noblesse, la beauté, la grâce, la pureté et l’immortalité. L’adolescent qui se cherche arbore donc sa beauté au col. Sur la photo que je prends, il me jette un regard interrogatif et suspicieux derrière les verres de ses lunettes.

Des boutiques de souvenirs, de nourriture et de boissons ponctuent évidemment l’itinéraire. Que serait le tourisme sans la bouffe et la soif avide ? La modernité américaine est ici sinisée car le « manger » est compulsif, souvenir atavique des siècles de disette où l’on dévorait jusqu’aux vers de terre (crus) et les scorpions (une fois grillés).

Quelques tours d’hélice, puis nous sommes débarqués de façon autoritaire sur l’île de Ti Top, autrement dit Guerman Titov, un astronaute soviétique de 25 ans qui a effectué le 6 août 1961 le deuxième vol orbital de l’ère spatiale dans le cadre de la mission Vostok 2. Né en 1935, il est mort en 2000.

Outre la plage de sable en croissant de lune et les inévitables bars et boufferies rapides, il existe un vague « point de vue » sur la baie avec un temple au sommet. Mais il faut monter 96 m (et les redescendre) pour accéder à ce que l’on a vu depuis la mer : les écailles du dragon, ces pitons karstiques qui émergent de l’eau. La plupart des gens prenne une boisson ou arpentent les boutiques de souvenirs, la plage de sable n’est occupée que par quelques gamins les pieds dans l’eau, mais nul ne se baigne. Le tourisme n’a pas le temps, c’est une industrie et tout est minuté. La bière ou la noix de coco fraîche sont tous à 50 000 dongs, environ deux dollars ou deux euros. Les palmes dessinent des traits aigus comme au pinceau sur le paysage, soulignant les petits qui se trempent les pieds ou font des cabrioles sur le sable, les bateaux à l’ancre et le fond de pitons karstiques. Près de nous, assises sagement sans rien voir du paysage, deux jeunes filles consultent leur gadget social qui les relie au monde.

Nous retournons sur le bateau pour un déjeuner fort bon durant le retour, avec crevettes grillées, frites à la française, calamars frits, chou étuvé, et poisson sauté à la tomate et aux poivrons. Les repas sont toujours l’occasion de connaître un peu mieux les autres. Nous sommes très vite de retour au port. Cette excursion n’a rien à voir avec la baie d’il y a 28 ans, quasiment plus aucun pêcheur ne vit sur l’eau. Ils sont remplacés par de hauts bateaux de croisière neufs dont certains ressemblent à des immeubles qui se seraient détachés de la côte.

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Ne vous jetez pas au malheur comme Gribouille, dit Alain

Tous ceux qui ont quelque culture française savant qui est Gribouille, ce gamin idiot qui se jette à l’eau par crainte d’être mouillé par la pluie. Contrairement aux moteurs de recherche (ignares), Gribouille n’est pas une chanteuse, ni une légende populaire surgie de nulle part. C’est le personnage d’un roman de la comtesse de Ségur, La Sœur de Gribouille, qui raconte l’histoire d’un jeune garçon simplet et généreux et de sa sœur Caroline ; ils doivent se débrouiller seuls après la mort de leur mère. C’est le côté simplet qui intéresse Alain.

Il prend l’exemple du pris de toux qui croit se purger de sa toux en toussant avec de plus en plus de force ; or il ne fait qu’irriter ses bronches, et donc tousser encore et encore. Il prend l’exemple de celui qui se gratte pour soulager son irritation, irritant encore et encore sa démangeaison (qu’on songe à la piqûre de moustique). Il prend l’exemple de l’insomnie, où la tête travaille, s’efforce à dormir, meilleur moyen de rester éveillé au lieu de compter les moutons (on compte les pattes et on divise par quatre). Il prend l’exemple de l’amoureux éconduit, qui ne peut penser qu’à ça, obsédé de la fille, « il se fouette lui-même de tout son cœur ». Il y aurait tant d’autres exemples…

Au fond, chacun qui tourne en rond dans son obsession est un masochiste qui aime à se faire souffrir. Un sot comme Gribouille, qui croit bien faire en se jetant dans un danger plus grand que celui qu’il veut fuir. Au lieu qu’il y a des trucs, dit Alain, pour éviter ce travers. Ainsi en avalant sa salive quand on est sur le point de tousser ; en chauffant le bouton de piqûre avec un briquet ou une cigarette (à 1 cm de la peau quand même !), ce qui inactive le venin irritant ; en oubliant qu’on ne dort pas pour laisser errer sa pensée qui, progressivement, prend la forme du rêve ; en dénigrant sa fiancée qui le trahit, recensant tout ce qu’elle a de pire, l’imaginant vieille. On peut faire de même avec un patron qui vous juge, en l’imaginant tout nu par exemple, ce que j’ai lu quelque part. Cette dérision évacue l’obsession, donc la crainte.

« Mais de toute façon, il faut s’appliquer à se consoler, au lieu de se jeter au malheur comme au gouffre. Et ceux qui s’y appliqueront de bonne foi seront bien plus vite consolés qu’ils ne pensent », conclut le philosophe.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Dinh Hang Kenh à Haïphong

Il date de 1719. Les dinh sont des maisons communales pour se reconnecter avec le peuple. Ces maisons du confucianisme honorent le culte des ancêtres et l’harmonie du monde. Le Dinh Hang Kenh a été construit au XVIIe siècle et a pris son apparence actuelle en 1905. Bâti de bois de fer, le jacquier, il est d’architecture traditionnelle avec le Dai Dinh (le hall principal) au plancher en bois de fer, la Toa Ong Mong (la salle de culte), la salle du sanctuaire et les salles Giai Vu (les salles du couloir). Il était destiné à vénérer le dieu tutélaire du village, puis élevé par le roi Tu Duc à la vénération du roi Ngo Quyen, qui a vaincu l’envahisseur Nam Han sur la rivière Bach Dang en 938. Une statue du roi Ngo Quyen assis sur un trône de dragon est sur l’autel. Devant la statue, il y a un petit bateau et un morceau de bois qui représente des rangées de piquets dans la rivière Bach Dang.

Le dinh est ornementé de beaucoup de dorures kitsch en rouge et or clinquant. Devant les autels, des offrandes sont pour les quatre éléments : l’encens pour le feu, les bouteilles en plastique ou de vin pour l’eau, des liasses épaisses de faux dollars pour la terre, des fleurs pour l’air. La statue de grue permet, tout comme la fumée d’encens, de faire monter les prières vers le ciel. Pour se démarquer de la Chine, trop proche et trop envahissante, les Vietnamiens juchent leurs grues sur des tortues, symbole de terre et de longévité. A l’intérieur, profusion de dragons – l’une des « quatre créatures surnaturelles » du peuple vietnamien. Ce ne sont pas moins de 308 dragons qui sont sculptés en différentes formes et postures avec, dans chaque nid, le dragon-mère et les dragons bébés entrelacés, au milieu d’herbe, de plantes et de fleurs. A l’extérieur, les quatre coins du toit sont incurvés en forme de quatre crocodiles avec deux dragons enchevêtrés l’un à l’autre .

Un petit garçon à chaîne de cou et bague au doigt furette partout dans le dinh. Il y a peu de monde et il s’ennuie, avec ses deux raquettes de badminton, cherchant peut-être quelqu’un pour jouer avec lui. Il est lourdement vêtu d’un sweat à capuche jaune d’œuf. Les jeunes filles se prennent en photo devant le monument pour alimenter les réseaux sociaux, nous offrant des portraits à prendre tout trouvés.

À côté du dinh, un petit temple de la littérature est dédié à Confucius. Il n’y a pas de statue mais ses préceptes. L’édifice célèbre les érudits confucéens tels que Chu Van An (1292-1370, titre de Van Trinh Cong) ; Nguyen Binh Khiem (de Vinh Bao, Hai Phong, 1491-1585, premier candidat au doctorat, Trin 1527, le premier doctorant, le titre Thuong Thu) ; Le Ich Moc (de Thuy Nguyen, Hai Phong, 1458-1583, premier doctorant, titre Ta Thi Lang). Les lauréats des concours et examens d’aujourd’hui viennent quémander leur aide ou les remercier de leur succès. Des stèles de pierre avec les noms gravés des lauréats savants aux concours de 1460 et 1693 sont une relique sous auvent en avant-cour. Ce temple a été restauré l’an dernier.

Une jeune fille habillée d’une longue tunique jaune se laisse photographier par sa copine comme un mannequin. Le jaune était la couleur réservée à l’empereur, signe de royauté, mais aussi de culture. Plus tard le jaune est devenu la couleur du sexe. Une fille en jaune est donc un symbole ambivalent… Une autre se fait prendre en tunique rouge, c’est plus sûr.

Le J hier se vantait de ne jamais ressentir de décalage horaire lors des voyages. Il dort cet après-midi dans le bus la mâchoire ouverte, comme un poisson mort. Les reliefs karstiques caractéristiques de la baie d’Halong apparaissent dans le lointain. Nous passons sur l’île touristique de Tuan Chan où se trouve notre hôtel, le Paradise Suites rue Quang Ninh. Les complexes hôteliers sont financés par les Chinois et sortent de terre depuis 20 ans. Un million de touristes vient chaque année de Chine. La baie d’Halong a été inscrite au patrimoine de l’Unesco et est la principale attraction touristique du Vietnam.

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On ne vit que deux fois de Lewis Gilbert

Cinquième film de James Bond avec Sean Connery, produit par l’ineffable Broccoli et écrit par le scénariste Roald Dahl (inventeur des Gremlins, de Charlie et la chocolaterie) avec le musique de John Barry. Cette fois, si le Spectre agit toujours, le spectateur découvre qui est le Numéro 1, un vieux défiguré qui hait le monde. Cette fois aussi, exit les Bahamas pour la mer du Japon.

Un vaisseau spatial américain en orbite Jupiter 16 est « avalé » par un vaisseau spatial plus gros qui ouvre sa gueule comme un requin, et ramené sur Terre. Les Yankees, toujours persuadés que c’est leur ennemi héréditaire, l’URSS, qui est à la manœuvre, menacent de représailles. Les Soviétiques démentent avec la dernière énergie. Quant au MI6 britannique, toujours raisonnable et moins persuadé d’avoir raison que les Yankees, il suggère que le Japon a peut-être quelque chose à voir dans l’affaire, puisque les derniers renseignements font état d’un atterrissage du vaisseau dans la mer du Japon.

Bond 007 (Sean Connery) est donc envoyé en mission en Asie pour en savoir plus. Bond ne tarde pas à « prendre contact » (autrement dit baiser à bouche goulue) avec une espionne, qui se lève après le sexe, rabat son lit où il gît tout nu, et laisse une équipe de tueurs mitrailler l’ensemble avec enthousiasme. Exit Bond, il est mort. Cérémonie militaire dans le port de Hong Kong, alors colonie de la Couronne, à la vue de tous. Mais, comme le chat, Bond a plusieurs vies. Il a été touché, mais de peu, et est récupéré sous la mer par une équipe de plongeurs qui l’enfournent en sous-marin de la Navy. M (Bernard Lee) et son éternelle secrétaire Moneypenny (Lois Maxwell) y ont établi le QG et briefent le Commander ressuscité.

Il doit prendre contact à Tokyo avec l’agent de liaison tatamisé Diko Henderson (Charles Gray). Le pays est allié de l’Oncle Sam depuis sa défaite en 1945, et ce n’est donc pas « le pays » qui est hostile, mais plutôt une organisation. Aki (Akiko Wakabayashi), une jeune et belle fille (comme d’habitude) vient le chercher à la descente de l’avion en voiture de sport, le nouveau coupé Toyota 2000 GT révolutionnaire avec ses quatre freins à disques, une première pour l’époque. Le Japon connaît son essor industriel. Bond se méfie de tous depuis Hong Kong et sa « faiblesse » envers les femmes, mais Henderson est bien Henderson, avec le bon mot de passe (c’est un « bon mot » qui dit « je vous adore »). Il confirme que l’URSS n’y est pour rien mais que ce sont des Japonais. Il est aussitôt poignardé par un sbire au travers de sa paroi de papier. Bond réagit aussitôt, crève l’écran et rejoint le tueur, qu’il zigouille. Apercevant la voiture qui l’attend, il lui prend son imper et son chapeau, et se fait prendre par le taxi de la pègre en mimant une blessure.

Il est conduit au siège de la grande entreprise Osato Chemicals, qui fabrique notamment du carburant pour fusée. Il s’introduit dans le bureau du patron et dérobe des documents, mais est surpris par l’alarme et les vigiles, dont un grand et fort dont il a peine à se débarrasser. Aki conduit Bond au domicile du très secret Tanaka (Tetsurō Tanba), qui se fait appeler Tigre. Là, ils passent en revue les documents obtenus.

Parmi eux, la photo d’un cargo, le Ning-Po immatriculé à Shanghai. James Bond décide de se faire passer pour un acheteur de produits chimiques et rencontre le PDG, Mr. Osato (Teru Shimada) alias Numéro 2 du Spectre, et sa secrétaire allemande, Helga Brandt (Karin Dor), alias Numéro 11. Un bureau ultramoderne scanne Bond et découvre son pistolet Walter PPK. Aimable mais hypocrite, Osato demande à Helga de le tuer. Aki cueille Bond au moment où démarre une voiture noire bourrée de sbires qui commencent à mitrailler. Poursuite jusque sur l’autoroute, où Aki demande du renfort. Un hélico ne tarde pas à arriver et enlève la bagnole des méchants à l’aide d’un aimant avant d’aller la jeter dans la baie (fun).

L’itinéraire Kobé-Shanghai du navire Ning-Po passe par des dizaines d’îles, où sévissent encore des pêcheuses traditionnelles. Bond et Aki se rendent à Kobé, rôdent sur les docks, se font prendre à partie par les marins du Nang-Po, patibulaires et débraillés. Sous le nombre, Bond finit par être capturé et livré dans la cabine d’Helga, chargée de le faire disparaître après l’avoir fait parler. Elle le gifle, le menace d’un scalpel, mais l’embrasse. Encore une qui a succombé aux charmes de James. Il lui dit qu’il est un espion industriel et qu’il partagera avec elle si elle l’aide à fuir. Elle fait semblent d’accepter pour mieux le baiser et, après une nuit sexuelle, l’emmène dans un monoplan quadriplace Meyers 200, avant de le laisser en plan, mains bloquées et avion en vrille, tandis qu’elle saute en parachute. Bond retourne la situation et se crashe, laissant croire une fois de plus qu’il est mort.

Tigre, dans son château samouraï où il entraîne ses commandos ninja (le vrai château de Himeji), a surveillé le Ning-Po et Bond s’aperçoit que le niveau de flottaison a changé entre deux photos. Le cargo a dû décharger sa cargaison chimique au large de l’île de Matsu, dans la mer du Japon. Bond commande alors « la Petite Nellie et son père », autrement dit l’autogire en kit inventée et apportée par Q. Il survole l’île, le village de pêcheurs/pêcheuses, les volcans. Il ne voit rien, qu’un lac en fond de cratère. Mais il est pris à partie par quatre hélicoptères, signe que l’endroit est protégé, donc louche. Il se débarrasse des intrus un à un grâce aux munitions dont l’autogire a été dotée par Q, jamais en peine d’imagination.

Tanaka veut infiltrer ses commandos dans l’île (fictive) de Matsu (la véritable île de Kyūshū), avec Bond japonisé (on se demande pourquoi ce grimage ridicule qui ne trompe personne). Il a été entraîné aux ninjas, et marié (on se demande là aussi pourquoi) à Kissy (Mie Hama), une pêcheuse Ama du village – qui est l’une de ses agentes. Toujours en bikini (dans la vraie vie totalement nue), le corps gracieux (le film a été interdit à l’époque aux moins de 12 ans), la plongeuse en apnée cueille poulpes, coquillages, ormeaux, oursins, algues. Elle est parfaitement entraînée à la nage. Aki est tuée par un ninja du Spectre, empoisonnée par un fil depuis le toit ; Bond était visé mais il s’est retourné à temps durant son sommeil sur le tatami. Pendant ce temps, une capsule spatiale soviétique est avalée elle aussi. Dans cette course à l’espace des années soixante, la compétition fait rage entre les deux systèmes pour savoir qui sera le premier sur la lune. On le sait, ce seront les États-Unis en 1969, première phase du déclin soviétique, trop sclérosé pour la croissance après les succès de la reconstruction. Les Yankees préparent une autre capsule et, si elle est capturée, ce sera la guerre.

C’est ce que veulent certains dirigeants japonais revanchards, enivrés de leur succès industriel. Une fois l’Amérique et la Russie vitrifiés sous les bombes, le Japon apparaîtra comme la nouvelle puissance mondiale, croient-ils. Ou plutôt le Spectre (Service pour l’espionnage, le contre-espionnage, le terrorisme, la rétorsion et l’extorsion), car c’est bien lui en coulisses. Ou plutôt sous le cratère du volcan (le vrai cratère du mont Aso). Une pêcheuse ayant été asphyxiée par des gaz dans une grotte sous-marine, Bond et Kissy se doutent que le volcan au-dessus doit receler la base secrète. Ils voient d’ailleurs un hélico plonger dans le cratère et ne pas ressortir. Bond s’introduit dans la base avant que le faux lac se referme, tandis que Kissy part informer Tigre. Bond délivre les astronautes emprisonnés et prend la place d’un cosmonaute qui doit intégrer la capsule de capture, mais il a oublié de laisser un équipement au moment d’être installé à bord et Numéro 1, qui le repère sur son écran, le fait convoquer. Il le démasque et se présente à lui comme Ernst Stavro Blofeld (Donald Pleasence), son éternel chat blanc sur les genoux.

Grosse bagarre, gadget de Q, cigarette explosive de la technologie japonaise, arrivée des ninjas en masse, feux roulant d’armes automatiques, explosions, nombreux morts, panique du chat, fuite de Blofeld. Bond réussit à récupérer la clé de contrôle de la capsule en se bagarrant avec un géant qu’il réussit à faire basculer dans un bassin de piranhas, aussi efficaces que les requins pour ronger la chair jusqu’à l’os. Helga avait eu droit au même sort lorsque Numéro 1 s’était aperçu que Bond était toujours vivant. Bond parvient in extremis à faire sauter la capsule tueuse au moment où elle s’apprêtait, gueule ouverte, à avaler la capsule américaine. Le monde est sauvé, la base détruite, Numéro 1 envolé pour de nouveaux méfaits. Bond se retrouve en canot de survie, comme d’habitude, avec une belle fille en bikini. Mais il n’a pas le temps d’en profiter, le sous-marin anglais l’a déjà intercepté et il est appelé au rapport.

Un bon film d’aventures, qui renouvelle le genre tout en gardant les clins d’œil nécessaires à la série (les James Bond girls, les repos du guerrier au lit, James qui tire tout ce qui bouge, les gadgets, les poursuites, les bagarres, le canot final). Le Japon est caricaturé comme on le voyait dans les années soixante : pays patriarcal, tous petits, experts en arts martiaux, férus de technique, fiers de leur décollage économique, amoureux de leurs traditions et paysages, et de leur saké servi à bonne température : 36,6°.

DVD On ne vit que deux fois (You Only Live Twice), Lewis Gilbert, 1967, avec Sean Connery, Tetsuro Tamba, Mie Hama, Akiko Wakabayashi, Donald Pleasence, Amazon MGM Studios 2020, doublé anglais, français, 1h52,€9,99, Blu-ray UltraHD 2025 €14,99

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Haïphong

Nous prenons l’autoroute en bus vers Haïphong. Nous passons devant l’université nationale du Vietnam créée en 1993. Elle a la flèche centrale d’architecture stalinienne, dont les grands bâtiments constituent la cité universitaire. Toute une génération nombreuse peut ici s’y éduquer. La démographie s’est calmée depuis que je suis venu, 99,9 millions d’habitants quand même, le nombre d’enfants par femme baisse, un peu plus de 2 par femme seulement. La contraception est efficace et sans état d’âme. Mais les accidents de circulation sont nombreux, nous voyons les gens monter à trois, à quatre ou à cinq sur la même moto, dont un enfant devant, un bébé derrière dans les bras de sa mère ; et les petits sont les seuls à ne pas porter de casque…

Beaucoup de voitures étrangères circulent ici. Surtout des Toyota japonaises, des Hyundai coréennes et la nouvelle marque automobile d’origine vietnamienne Vinfast, fondée en 2018 à Hanoï sur des plateformes techniques BMW. Très peu de voitures françaises. Je constate que rizières et maraîchage sont au plus près des cimetières. Les produits en sont enrichis. De nombreux parcs à huîtres sont installés, mais ce sont des huîtres perlières des fermes d’État.

« Radio Tom » nous explique Haïphong. En 1771 la révolte Nguyen s’allie avec les Français pour récupérer le pays en 1802. Il était jusque-là vassal de la Chine. Nguyen promet l’autonomie du port de la Tourane, un commerce exclusif avec la France et une conversion de sa population au christianisme. Le traité reste lettre morte à cause de la Révolution française. Nguyen en profite pour abolir l’autonomie des villages et installer des mandarins sortis de l’université de Hué. Il évince les chrétiens dominicains hostiles au culte des ancêtres qui est pour eux une idolâtrie. Il chasse les missionnaires en 1823. Avec Tu Duc en 1883, c’est la course aux concessions chinoises après la guerre de l’opium. La France cherche à joindre la Chine par le sud et à contrer le commerce anglais. Toute la Cochinchine n’est qu’un prétexte pour cette ambition diplomatique. Les mécontents des régimes français, avec la période d’ancien régime, l’empire, les révolutions et le retour des rois, font le terreau de la colonisation. La décapitation de deux missionnaires entraîne l’intervention de la France à la Tourane, puis à Saïgon en 1858.

L’expédition de 1873 instaure le protectorat sur l’Annam. Le gouvernement Ferry organise la colonisation et prend Hanoï en 1883. Le traité de Tien Tsin en 1885 avec la Chine reconnaît l’influence française. La régence de Paul Doumer en 1901 développe toute l’Indochine, Vietnam, Laos et Cambodge. Du riz, de l’hévéa sont plantés, sans souci des besoins locaux. Le riz est pour nourrir la population, l’hévéa pour le caoutchouc à exporter en Europe. Il y a 11 millions d’habitants en 1901, 23 en 1937. Dalat est une ville créée de toutes pièces pour attirer les colons car le climat est plus favorable que le reste du pays, un peu en altitude. Les élites viets formées par la France se rendent compte que les colonisés n’ont aucune possibilité de s’élever dans la société et fomentent des mouvements nationalistes. Dès 1917, l’exemple chinois du Kuomintang les excite. Il s’agit d’apprendre des Occidentaux pour les combattre. Ho Chi Minh revient au Vietnam en 1930 pour fonder le parti communiste.

Le nom de Haïphong veut dire zone commerciale de défense maritime. Le port prend de l’essor pour exporter l’hévéa et le charbon sous la colonisation française. C’est une ville majeure de l’industrie du Nord Vietnam qui comprend aujourd’hui 2,2 millions d’habitants, le plus gros port de conteneurs du Nord. Nous voyons bien les conteneurs alignés comme des briques de Lego depuis le pont à haubans qui mène à Along, où nous avons notre hôtel ce soir. La ville est incendiée en 1946 lors de sa reprise par le corps expéditionnaire français. C’est le début de la guerre d’Indochine qui durera jusqu’à la défaite de Dien Bien-Phu en 1954.

Les États-Unis soutiennent Ho Chi Minh jusqu’en 1953 pour contrer la Chine devenue communiste en 1950. Les États-Unis avaient une politique anticolonialiste affirmée avant de chercher par la suite à contenir le communisme. Or la Chine de Mao soutient le parti communiste d’Ho Chi Minh : les États-Unis changent donc de stratégie et soutiennent la France pour sortir du bourbier vietnamien. Giap, général communiste mort à plus de 100 ans, s’entend très bien avec les généraux français. Dien-Bien-Phu est un camp de base destiné à protéger le Laos des infiltrations communistes venues du nord. Mais c’est une cuvette dont les militaires pensaient pouvoir conserver la maîtrise, ne croyant pas aux moyens en artillerie que les Viêt-cong allaient importer à dos d’homme et à vélo depuis la Chine. Fatale erreur ! Les troupes vietnamiennes déclenchent l’offensive en masse. Bien qu’ils aient de nombreux morts, c’est la débâcle de l’armée française. Tout le monde attend le 7 mai, date butoir du traité de Genève entre la France et la Chine. Le Vietnam est coupé en deux au 17e parallèle et les Français partent.

Le restaurant où nous déjeunons ce midi est plutôt chic, plusieurs plats nous sont présentés deux soupes, du poisson cuit dans une feuille de bananier, du porc et du bœuf avec leur sauce respective, une salade de pousses de bambou aux cacahuètes, des légumes vapeur sauce aux huîtres. Dans la rue encombrée, deux motos face-à-face se bugnent. Rien de grave, ils n’allaient vraiment pas vite, mais les conducteurs, un jeune et un âge mûr sont tous deux vexés. Ils ont perdu la face.

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